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CARAVAN (2/8) - Suite >

1971-73 : INCERTITUDES ET NOUVEAU SOUFFLE

Que serait-il arrivé à Caravan après In The Land Of Grey And Pink si David Sinclair n'avait pas décidé, en août 1971, de quitter le groupe ? Avec ce troisième album aussi réussi qu'original, le quatuor semblait avoir tous les atouts en main pour s'imposer comme une formation incontournable. Avec la défection de celui qui est considéré, au vu de sa contribution majeure au nouvel opus, comme le 'leader' musical de Caravan, une période de doute va s'ouvrir, pour le groupe lui-même bien sûr, mais aussi et surtout pour le public et les critiques, qui comme souvent dans ce cas, vont mésestimer sa capacité à surmonter cette épreuve et à rebondir.

Mais arrêtons-nous un instant sur cet événement. Pourquoi donc David Sinclair, qui semblait évoluer dans l'univers musical de Caravan, comme un poisson dans l'eau, s'est-il soudain mis en tête d'aller voir ailleurs ? Considérée à la lumière de sa carrière en dents de scie par la suite, cette décision semble manquer singulièrement de clairvoyance, ou paraît en tout cas suicidaire. Après de brefs séjours chez Matching Mole, Hatfield and the North et Camel, dont seul le premier laissera une trace discographique, le claviériste reviendra invariablement au bercail caravanien, manifestement incapable de mettre sur pied des projets personnels concrets et fructueux.

Cependant, dans le contexte de 1971, David Sinclair ne manque pas de projets : il a discuté avec Robert Wyatt, récemment débarqué de Soft Machine, d'une éventuelle collaboration; et il vient de rencontrer John Murphy, un guitariste et compositeur dont les idées musicales lui suggèrent des horizons musicaux qui débordent du cadre finalement étroit du style Caravan : un genre de rock californien teinté de jazz-rock, auquel ils tenteront à plusieurs reprises de donner vie. Finalement, les créations du duo seront récupérées par Caravan, d'autres atterrissant dans le projet solo de Sinclair, Moon Over Man, qui ne dépassera pas le stade des démos et ne s'avérera guère follichon.

Caravan 1972

C'est la coopération avec Robert Wyatt qui donnera le plus de résultats concrets, mais sous une forme qui correspondra de moins en moins aux aspirations du claviériste. Le recrutement de Bill MacCormick, issu du groupe expérimental Quiet Sun, puis de Phil Miller, au jeu de guitare trop peu orthodoxe pour se fondre dans une optique un tant soit peu commerciale, entraînera Matching Mole loin, bien loin des premières tentatives du duo Wyatt/Sinclair, concrétisées par la ballade «O Caroline», vers des contrées musicales bien plus avant-gardistes. Désenchanté, le claviériste quittera le navire après avoir malgré tout terminé l'album et participé à quelques concerts.

En attendant, ses anciens collègues de Caravan vont résoudre l'épineux problème de son départ en engageant à sa place le pianiste Steve Miller. Un choix qui marque davantage une rupture musicale qu'un souci de continuité par rapport au style passé du groupe. Miller est en effet un pianiste de blues et de jazz, peu adepte de surcroît de l'orgue Hammond utilisé par son prédécesseur, dont la sonorité (trafiquée grâce à diverses pédales, wah-wah et fuzz) symbolise pour beaucoup l'identité du groupe. Mais le nouveau-venu a surtout été choisi, confieront les musiciens de Caravan, parce qu'il était le seul qu'ils connaissaient (par le biais d'un réseau de relations complexes qu'il serait trop long de détailler ici) : le groupe ne se prend pas encore suffisamment au sérieux pour organiser ces fameuses auditions qui sont la norme dans le milieu musical...

Waterloo Lily pochette

Toujours est-il que Steve Miller, auquel ses nouveaux compagnons se garderont bien d'imposer l'héritage stylistique de son prédécesseur, va modifier profondément l'alchimie musicale de Caravan, avec pour résultat, dans l'album suivant, Waterloo Lily (1972), un virage assez radical. Dans le son tout d'abord : Miller officie donc quasi exclusivement au piano électrique, un peu plus rarement au piano acoustique, et très épisodiquement (et jamais en soliste) à l'orgue, instrument qu'il n'utilise du reste pas sur scène ! C'est dire...

Quant au style, il est beaucoup plus 'jazzy' - même sur les morceaux écrits par Pye Hastings, qui perpétuent dans leur essence les recettes qui ont été celles de Caravan depuis ses débuts. Ainsi, «The Love In Your Eye», composition épique de 12 minutes, dont les développements ont été calqués sur ceux de «For Richard», inaugure dans sa première partie une approche quasi-symphonique (avec la présence d'un véritable orchestre, puis un très beau solo de flûte de Jimmy Hastings), mais digresse ensuite dans une longue jam-session aux accents quasi jazz-rock, dans laquelle tous les instruments (guitare, piano électrique et basse) sont modifiés par une pédale wah-wah.

Des partis pris imprimés également à la première face de l'album - le morceau-titre, seule contribution de Richard Sindair (et son seul 'lead vocal'), et «Nothing At All / It's Coming Soon», autre longue 'jam', voient d'ailleurs la partidpation de deux autres ex-membres de Delivery, le guitariste Phil Miller (frère cadet de Steve, alors membre de Matching Mole) et le saxophoniste Lol Coxhill (qui a rejoint le groupe de Kevin Ayers). «Waterloo Lily» est marqué par les ruptures rythmiques et les riffs typiquement jazz-rock qu'exploitera par la suite Sinclair au sein d'Hatfield And The North.

A côté de ces exercices bien éloignés des albums précédents, les chansons plus 'pop' - «Aristocracy» et «The World Is Yours» de Pye Hastings, mais aussi «Songs And Signs» de Steve Miller - tranchent singulièrement, mais échouent finalement à suggérer un possible compromis entre deux approches résolument incompatibles. En dépit de bons moments majoritaires, notamment «The Love In Your Eye», très enthousiasmant malgré ses longueurs, Waterloo Lily débouche sur une impasse dont le groupe va rapidement tirer les leçons, avec les départs successifs, et logiques, de Steve Miller et Richard Sinclair, laissant seuls en scène Pye Hastings et Richard Coughlan.

La démarche de ces derniers va être dès lors d'anticiper tout nouveau problème de claviériste, tout d'abord en en choisissant un qui soit, comme David Sinclair, un véritable organiste; et ensuite, en recrutant un second soliste (limité techniquement, Pye Hastings s'est résigné depuis à longtemps à n'avoir généralement qu'un rôle rythmique, d'accompagnement), déchargeant les claviers d'une partie de leur responsabilité dans ce domaine. Un choix inattendu et risqué qui va s'avérer - sur le long terme en tout cas - couronné de succès puisqu'il va amener au sein du groupe un musicien aussi doué que charismatique : Geoff Richardson.

Celui-ci présente la particularité de jouer d'un instrument rarement usité dans le rock : le violon alto. L'alto, en classique, fait souvent office de parent pauvre du violon, et reste confiné à un rôle d'accompagnement. Par conséquent, si le violon s'est imposé dans le rock et dans le jazz-rock grâce à des groupes comme It's A Beautiful Day, Curved Air ou encore le Mahavishnu Orchestra, Richardson sera le premier à faire de même pour l'alto. Il convient toutefois de noter que David Cross, un peu plus tard, l'utilisera également dans King Crimson, mais conjointement au violon.

Du côté des fans, cette nouveauté sera d'abord mal accueillie, et ce peut-être d'autant plus que la réintégration de l'orgue semblait augurer d'un retour aux sources. Au contraire, le changement apparaît plus radical encore pour l'équilibre interne du groupe que celui amené un an plus tôt par Steve Miller. Du coup, l'altiste va passer quelques mois difficiles, recevant même de quelques fans aigris le surnom peu flatteur de 'Jimmy Hastings du pauvre'. Mais le talent du jeune homme, qui ne tardera pas à s'étendre à toute une ribambelle d'autres instruments (flûte, guitare, mandoline...), aura peu à peu raison de ces conservatismes, et Richardson s'imposera même, à partir du milieu des années 70, comme le 'frontman' scénique de Caravan, révélant à cette occasion d'indéniables talents comiques.

Caravan 1973

Mais pour revenir à la situation en juillet 1972, ce sont des auditions tout à fait classiques, exercice auquel le groupe a donc fini par se prêter, qui aboutissent au recrutement du claviériste Derek Austin et du bassiste Stuart Evans. Les six mois que ces derniers passeront dans Caravan les verront donner de nombreux concerts, en Angleterre et en Europe, et même débuter l'enregistrement d'un album (séances dont certaines chutes devraient apparaître dans la nouvelle réédition de For Girls...). Mais une tournée en Australie et Nouvelle-Zélande en première partie de Slade et Status Quo (!), en janvier 1973, verra naître des dissensions qui aboutiront à leur départ et à l'abandon desdites séances de studio. Seul témoignage à ce jour de cette incarnation malchanceuse de Caravan, un très bel instrumental, «Austin Cambridge», sauvegardé sur le volume 4 de l'anthologie Canterburied Sounds, parue en 1998 chez Voiceprint, et dont il constitue au demeurant le sommet (d'un point de vue musical comme, surtout, sonore...).

Deux ans auparavant, Caravan avait effectué une tournée anglaise en compagnie de Barclay James Harvest et un jeune groupe inconnu, Gringo, dissous par la suite. Le bassiste de ce dernier, un certain John G. Perry, avait sympathisé avec les musiciens de Caravan, qui lui proposent donc le poste désormais vacant. Réponse positive de Perry, admirateur sincère du groupe. Caravan est désormais un quatuor, et pense un moment se passer de claviers. Mais après de nouvelles séances en studio, cette option apparaît intenable, et face à l'absence de candidats dédarés, c'est David Sinclair (récemment démissionnaire d'Hatfield and the North) qui accepte de revenir à titre provisoire. Du provisoire qui va finalement durer, le claviériste retrouvant à terme son rôle créatif passé au sein de Caravan.

For Girls pochette

Mais dans un premier temps, ce sont les nouvelles compositions de Pye Hastings qu'il va s'agir de jouer et enregistrer. For Girls Who Grow Plump In The Night (encore un titre interminable aux sous-entendus obscurs...) va ainsi apparaître, à la lecture des crédits de composition, comme l'avènement d'une mainmise du guitariste-chanteur sur Caravan. Mais cette situation est due à des circonstances particulières. Tout d'abord, les crédits collectifs des premiers albums dissimulaient le fait que chaque morceau n'était en fait écrit que par un seul musicien, les autres n'apportant généralement que des idées d'arrangements; et Hastings s'était toujours taillé la part du lion de ce point de vue, à l'exception notable d'In The Land Of Grey And Pink. Par ailleurs, les changements successifs au sein de l'équipe et l'arrivée très récente de John G. Perry et surtout David Sinclair ne permettent pas à ceux-ci de participer de façon significative à l'écriture - ils se contenteront tous deux d'une contribution mineure à la suite «A-Hunting We Shall Go», le premier en apportant un riff de transition, baptisé «Pengola», le second en ayant l'idée de substituer à l'un des thèmes composés par Hastings une reprise d'un morceau de Soft Machine, «Backwards».

Quoi qu'il en soit, l'album est de toute manière une réussite, reconduisant la plupart des qualités qui ont fait la renommée de Caravan tout en introduisant des éléments nouveaux. Certes, ceux-ci ne sont pas tous les bienvenus, en particulier cette prédilection nouvelle pour un rock plus basique («Headloss», «Be All Right»...), mais ce travers est compensé par une indéniable science des arrangements (les cuivres sur «Memory Lain, Hugh», l'orchestre sur «A Hunting We Shall Go») et la persistance de séquences instrumentales hautes en couleurs, mettant souvent en vedette l'orgue trafiqué de David Sinclair, toujours aussi déluré (voir, entre autres, la partie centrale de «C'thlu Thlu» et son architecture rythmique complexe).

Par ailleurs, l'énergie plus débridée de certains morceaux trouve un pendant salvateur dans des pièces plus acoustiques, nourries du talent de mélodiste hors-pair de Pye Hastings : «The Dog, The Dog He's At It Again» (mettant en scène un exhibitionniste sévissant à la sortie des écoles - toujours ce goût pour la provocation !) ou «Chance Of A Lifetime», se dégustent ainsi avec plaisir.

Mais le sommet de l'album, c'est assurément l'instrumental de 10 minutes (exploit sans équivalent dans l'oeuvre de Caravan !) qui le conclut. Ça commence par un très beau duo acoustique guitare/violon, baptisé «L'Auberge Du Sanglier» en hommage à l'auberge du même nom, située près d'Albi, dans laquelle le groupe a pris l'habitude de faire étape lors de tournées hexagonales de plus en plus fréquentes; lieu particulièrement hospitalier dans lequel les musiciens ont eu tout loisir de s'initier à la gastronomie française, si appréciée des groupes britanniques en visite... Ça continue avec un riff rythmique en 19/8 (!), prétexte à d'intenses échanges instrumentaux, avant de s'apaiser lors d'une sublime reprise du très beau thème de Mike Ratledge, «Backwards», déjà présent sur l'album Third de Soft Machine; le piano de David Sindair y est bientôt rejoint par un orchestre, introduisant un crescendo qui culminera finalement avec une brève reprise du riff de départ. L'ensemble est un modèle d'épopée progressive, preuve s'il en fallait que Pye Hastings, en dépit de ses velléités poppisantes, est tout aussi à l'aise sur un mode plus ambitieux.

Au final, il y en a pour tous les goûts, mais avec une cohérence d'ensemble qui légitime les choix effectués. Ni tout à fait lui-même, ni tout à fait un autre, Caravan réussit avec For Girls Who Grow Plump In The Night l'exploit d'une révolution en douceur. Celle-ci sera encore plus probante sur scène, le groupe parvenant à se réapproprier son ancien répertoire tout en conférant au nouveau une dimension supplémentaire. Au point que l'on peut voir dans la période 1973-74 le second âge d'or de Caravan...

Quelques jours après la sortie (retardée plusieurs fois par des problèmes liés à la pochette, dont la première mouture, trop 'coquine', risquait d'être censurée) de For Girls Who Grow Plump In The Night, Caravan donne un concert au Théâtre Royal de Londres, en compagnie d'un orchestre classique, le New Symphonia, sous la direction de Martyn Ford. C'est John G. Perry, ami de Ford, qui a poussé le groupe à tenter l'aventure. Pour l'occasion, deux nouveaux morceaux, «Mirror For The Day» et «Virgin On The Ridiculous», sont spécialement composés.

New Symphonia pochette

L'enregistrement du concert fera l'objet de l'album suivant de Caravan, Caravan & The New Symphonia, qui sort en avril 1974. Une expérience diversement appréciée, aussi bien par les critiques qu'à l'intérieur du groupe. Depuis les tentatives pionnières de Deep Purple ou Procol Harum, le concept même de rock orchestral pose problème. Certains y voient une manière d'aspirer à une «respectabilité» antinomique avec l'idée originelle d'un rock musique de révolte. Une accusation qui contient une part de vrai, mais s'en contenter serait assurément simpliste, car aucune voie nouvelle ne saurait se voir taxée a priori de mauvaise.

Quid de Caravan et son New Symphonia, alors ? Les membres du groupe mettront surtout en avant le manque de préparation pour justifier un bilan mitigé. L'idée de cette collaboration n'est pas, en elle-même, remise en cause : d'ailleurs, d'autres concerts seront initialement envisagés, avant que le groupe n'y renonce du fait de problèmes d'ordre pratique et financier. Du reste, Caravan a déjà fait appel à un orchestre sur Waterloo Lily et For Girls..., respectivement pour «The Love In Your Eye» et «A-Hunting We Shall Go». Notons au passage que ce dernier, joué en rappel lors du concert, n'a pas été inclus dans l'album, mais le sera dans la nouvelle réédition, qui comprendra également le premier 'set', joué par Caravan seul, sans orchestre.

Bref, entre «The Love In Your Eye» (le prindpal intérêt de cette version est d'être jouée avec David Sinclair et Geoff Richardson, absents de l'original), les deux nouveaux morceaux, et l'instrumental introductif composé par Simon Jeffes, seul «For Richard» n'a pas été spécifiquement conçu pour être joué avec un orchestre. Force est alors de constater que la première partie du morceau y gagne en puissance dramatique, et que la seconde n'évite pas toujours un côté pompier, malgré quelques idées d'orchestration plus subtiles qui, du coup, passent un peu inaperçues (notamment celles consistant à faire jouer par l'orchestre certaines mélodies issues du solo d'orgue de David Sinclair dans la version originale).

Même constat pour «Mirror For The Day» et «Virgin On The Ridiculous», qui bénéficient toujours de l'inspiration mélodique de Pye Hastings, et d'une certaine sophistication dans leur construction, mais aussi de velléités plus accrocheuses que ce contexte formel ne fait que décupler : les chœurs féminins, en particulier, s'avèrent des plus dispensables... Sans aller jusqu'à dire qu'on frise le ridicule («verging on the ridiculous», encore un de ces calembours chers à Mr. Hastings), on tutoie alors un certain mauvais goût, une grandiloquence aux antipodes de la légendaire modestie de Caravan...

Quoi qu'il en soit, le groupe ne s'obstinera pas dans cette voie, et Caravan & The New Symphonia restera comme une expérience unique, qui méritait d'être tentée et dont Caravan n'a aucunement à rougir.


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