BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CARAVAN

Caravan

La légende de Canterbury

Lorsqu'en janvier 1968, Pye Hastings se mit en quête d'un patronyme pour la formation qu'il venait de constituer en compagnie de David Sinclair, Richard Sinclair et Richard Coughlan, il choisit 'Caravan' pour décrire une démarche musicale qui devait selon lui s'apparenter à une «caravane d'idées musicales». Une métaphore particulièrement évocatrice qui situait résolument le quatuor dans une démarche progressive, en quête perpétuelle d'évolution et de perfection.

Toutefois, cette façon d'ériger le changement en mot d'ordre a également joué à Caravan quelques mauvais tours, qu'il s'agisse des modifications incessantes de la constitution du groupe ou de ses remises en cause musicales qui, à la fin des années 70, ne furent pas moins erratiques que celles des autres piliers du courant progressif.

Il n'empêche, entre-temps Caravan a marqué de son empreinte la période la plus faste de l'histoire du rock progressif, avec une discrétion et une modestie qui ont souvent conduit certains à sous-estimer son impact réel. Œuvrant en marge des velléités conceptuelles ou théâtrales des Yes ou Genesis, autant que des expérimentations parfois ardues pratiquées par ses condisciples de l'école de Canterbury, il n'a pas trouvé la large reconnaissance qu'il aurait pu espérer.

Une raison au moins suffisante, sans compter la réapparition du groupe anglais au milieu des années 90, pour se repencher les plus belles pages de son histoire, d'autant que celles-ci ont fait l'objet d'un ambitieux programme de rééditions, remasterisées et enrichies de nombreux inédits...

1968-71 : LA FORMATION ORIGINALE

Durant les premiers temps de son existence, Caravan assume résolument le rôle d'hériter de Soft Machine. Car c'est bel et bien le succès de ce groupe, formé par d'anciens membres des Wilde Flowers, gui convainc Pye Hastings, Dave Sinclair et Richard Coughlan, qui leur ont succédé au sein de cette formation, de tenter à leur tour l'aventure d'un groupe jouant un répertoire de compositions originales.

Lorsqu'en janvier 1968, Caravan est formé, avec l'adjonction de Richard Sinclair, Soft Machine s'apprête à partir pour les États-Unis, où il passera l'essentiel des mois suivants à tourner en première partie de Jimi Hendrix. Il laisse à ses amis une partie de son équipement... et surtout un public frustré, prêt à donner sa chance à Caravan faute d'avoir Soft Machine...

Du coup, lorsque Caravan fait ses débuts sur scène, dans un club de Canterbury en avril, son répertoire comprend autant de morceaux de Soft Machine que de chansons de sa composition !! Et lors de ses premières apparitions à Londres (la première a lieu en juin au mythique Middle Earth, en première partie de Fairport Convention), certains promoteurs peu scrupuleux les annoncent même comme «ex-Soft Machine» ! Plus qu'un opportunisme de la part du groupe il faut voir, dans cette influence revendiquée haut et fort, un hommage sincère et admiratif : bien qu'à peine plus jeunes que ceux de Soft Machine, les musiciens de Caravan ont quelque part une génération de retard sur leurs aînés - celle, musicalement florissante, du psychédélisme.

Caravan pochette

Du coup, sur son premier opus, paru en janvier 1969 chez MGM/Verve, Caravan fait plus ou moins ce que Soft Machine avait fait un an ou deux aupravant, à mi-chemin entre la pop naïve et colorée du single «Love Makes Sweet Music» et des développements instrumentaux plus substantiels de son album éponyme. Ces derniers demeurent très marginaux sur Caravan, la seule pièce faisant montre d'une véritable ambition étant la dernière, au titre elliptique de «Where But For Caravan Would I». Transposition sur rythme impair (11/8) d'un morceau écrit par Brian Hopper pour les Wilde Flowers, cette composition est émaillée de séquences instrumentales qui, pour la première fois, dominent le propos, les deux séquences chantées (la première par Pye Hastings, la seconde par Richard Sinclair) prenant dès lors l'allure plus subalterne d'introduction et conclusion.

Le reste de l'album s'avère plus typiquement d'une pop/rock psychédélique à la mode de l'époque, avec quelques chansons assez réussies («Place Of My Own», dont Robert Wyatt - qui pensait qu'il s'agissait d'une des toutes meilleurs 'popsongs' jamais écrites - citera le refrain sur le second album de Soft Machine, et «Magic Man»), d'autres plus secondaires (en particulier les deux signées par Richard Sinclair), l'impact de l'ensemble étant toutefois amoindri par la production catastrophique de Tony Cox, abusant de l'écho et d'une 'panoramisation' stéréo résolument 'sixties' (style batterie à droite, orgue à gauche... un cauchemar quand on écoute l'album au casque !).

Au-delà d'un bilan musical nuancé, les futurs points forts de Caravan sont toutefois déjà présents en filigrane : les voix attachantes et complémentaires de Pye Hastings et Richard Sinclair, l'orgue multiforme et hypnotique de David Sinclair, le jeu de batterie énergique et foisonnant de Richard Coughlan... et déjà, le temps d'un unique solo (sur le bien-nommé «Love Song With Flute», première manifestation d'un penchant affirmé pour la bossa-nova), la flûte magique de Jimmy Hastings, frère aîné de Pye et cinquième membre officieux de Caravan, dont les interventions embelliront considérablement les albums à venir. Pour des débuts, ça n'est déjà pas si mal !

Malheureusement pour Caravan, la suite des événements va s'avérer, dans un premier temps en tout cas, semée d'embûches. La filiale britannique de Verve, avec laquelle il avait signé, met rapidement la clef sous la porte. S'assurant les services d'un nouveau manager, Terry King, le groupe commence par financer lui-même de nouvelles séances en studio, avant même d'avoir retrouvé un label. Finalement, c'est l'offre de Decca qui sera acceptée. Mais lorsque paraît le deuxième album, il s'est écoulé près d'un an et demi depuis son prédécesseur. Entre-temps, Caravan a continué de se produire à Londres et en Angleterre, et a même donné son premier concert à l'étranger, lors du fameux festival d'Amougies en octobre 1969. Ceci dit, sa prestation n'y sera pas particulièrement remarquée par les journalistes (que l'on peut excuser vu la richesse de l'affiche !), et il faudra encore attendre quelques temps pour que le groupe parte réellement, et avec succès, à l'assaut de l'Europe, et de la France en particulier...

If I COuld Do It pochette

If I Could Do It All Over Again, I'd Do It All Over You (jeu de mots à rallonge aux connotations salaces dont Pye Hastings dira ne pas avoir eu immédiatement conscience) constitue assurément un progrès considérable pour Caravan, à tous les niveaux. Il s'agit en fait certainement de l'un de ses tous meilleurs albums, n'étant surpassé que par son successeur immédiat. C'est dire si la genèse du style Caravan a connu, durant les mois qui ont précédé, une fulgurante accélération !

Le groupe a assuré lui-même la production, d'où un certain manque de dynamique dans le son, mais à l'inverse une liberté artistique totale, qui permet aux vagues promesses de «Where But For Caravan Would I» de se concrétiser, non pas à une, mais plusieurs reprises au cours de l'album. Celui-ci comprend en effet trois longues pièces à la dimension progressive affirmée. «And I Wish I Were Stoned / Don't Worry» reste à considérer comme la succession de deux chansons distinctes, mais «With An Ear To The Ground You Can Make It» pousse beaucoup plus loin le travail d'arrangement, jusqu'à l'élaboration d'une véritable 'suite' à la construction cohérente et aboutie, dont les séquences instrumentales existent enfin par elles-mêmes (magnifique envolée d'orgue de David Sinclair à mi-parcours).

Caravan 1970

Comme le reste de l'album, ces morceaux sont principalement l'œuvre de Pye Hastings, un seul faisant exception, et pas des moindres : «Can't Be Long Now / Françoise / For Richard / Warlock» est une suite de thèmes composés par David Sinclair, culminant avec l'irruption d'un riff de basse imaginé par son cousin Richard. Ladite séquence, baptisée «For Richard», désignera bientôt l'ensemble (totalisant 14 minutes) aux yeux du groupe comme de son public. Cette épopée à rebondissements reste sans doute le morceau le plus apprécié des fans de Caravan : des premières minutes, dont les accents mélancoliques sont renforcés par le chant fragile de Pye Hastings, aux longues et intenses digressions instrumentales de la seconde moitié, réparties également entre l'orgue de David Sinclair et les instruments à vent d'un Jimmy Hastings très présent, l'enchantement est constant.

Une fois ces pièces maîtresses mises en exergue, il convient de noter que les chansons plus courtes n'en sont pas pour autant quantité négligeable : le morceau-titre, également connu sous l'intitulé plus approprié de «Who Do You Think You Are ?», est musicalement assez audacieux tout en étant assez accrocheur; «As I Feel I Die» est une sorte de miniature de «For Richard», distillant d'abord une angoisse sourde qui finit par éclater violemment; «Hello Hello» nous conte (avec la voix de Richard Sinclair, trop rare sur cet album) une de ces histoires surréalistes qui vont devenir la spécialité de Pye Hastings; «Asforteri 25» est une petite pique adressée par le groupe à son manager et au pourcentage pour le moins confortable (25% donc) qu'il retient pour lui-même sur leurs cachets - à noter que d'autres titres font allusion à l'entourage du groupe : «Martinian» rend hommage à Martin Wyatt et Ian Ralfini, ses premiers managers, et «Only Cox» est un clin-d'œil à Tony Cox...

L'ensemble, difficilement réductible à la seule école progressive anglaise, demeure avant tout marqué par une personnalité unique, quintessence d'une 'anglicité' qui sera au centre de la popularité de Caravan sur le Continent, et tout particulièrement en France, où son raffinement et son élégance, tout comme la ferveur émanant du jeu d'orgue de David Sinclair, séduiront un large public : ni intello voire élitiste comme celui de Soft Machine, ni basiquement rock comme celui visé par la plupart des poids lourds anglo-saxons de l'époque. Sorti en France fin 1970, sur le label Motors, If I Could... ne séduira d'abord qu'une poignée d'initiés - mais peu à peu, la caravane va suivre son petit bonhomme de chemin...

In The Land pochette

Après l'arrivée à maturité de Caravan avec If I Could..., In The Land Of Grey And Pink (sorti en avril 1971) constitue une éclatante confirmation et, à bien des égards, une apogée pour le groupe. Et autant que la pleine possession collective de ses moyens, c'est l'émergence de trois fortes personnalités qui est au centre de cette réussite. Selon une pratique reconduite à plusieurs reprises dans la carrière de Caravan, Pye Hastings va se placer cette fois en retrait dans l'écriture, laissant le champ libre aux cousins Sinclair.

Auteur de deux chansons plutôt oubliables sur le premier album, Richard Sinclair avait brillé par son absence sur le second; cette fois, il signe pas moins de trois morceaux, soit l'essentiel de la première face. Il en assure logiquement l'interprétation vocale, s'affirmant comme chanteur principal sur l'ensemble de l'album (sa voix embellit également la partie finale de «Nine Feet Underground»). De ce point de vue, on peut parler de parenthèse, car Sinclair ne retrouvera jamais vraiment une telle prolixité, en particulier du point de vue des textes, vis-à-vis desquels il éprouve les mêmes difficultés que Pye Hastings.

Toutefois, ses trois chansons demeurent toutes des classiques : «Golf Girl», récit quelque peu romancé de sa rencontre avec Patricia, son épouse, sur un parcours de golf situé à deux pas de la maison qu'occupe alors collectivement le groupe, aux abords de Canterbury; «In The Land Of Grey And Pink», parcours initiatique à la découverte d'un pays multicolore où l'on fume d'étranges substances herbacées (...); et enfin, «Winter Wine», dans lequel les vapeurs d'alcool ouvrent les portes d'un voyage mental à travers le temps, aux allures de conte médiéval où de preux chevaliers en armure combattent de féroces dragons... Voyage littéraire donc, mais aussi musical, avec une prestation de David Sinclair à l'orgue qui est sans doute la plus inspirée de sa carrière, qu'il s'agisse de sa fluidité mélodique ou de sa montée en puissance parfaitement contrôlée.

Un David Sinclair qui par ailleurs, avec «Nine Feet Underground», épopée de presque 23 minutes, apporte une pierre décisive à l'édifice des musiques progressives. Sans se parer de visées conceptuelles grandioses ou se départir de sa modestie typiquement canterburienne, le claviériste a construit à partir de divers fragments musicaux un ensemble étonnamment solide, qui sublime au sein d'une seule entité les différentes qualités du groupe. Une épopée rythmée par la succession de plages instrumentales (orgue, sax et flûte y sont, encore et toujours, en vedette) et interventions vocales (Pye Hastings, puis Richard Sinclair) qui contribuent chacune, et sans la moindre fausse note, à la réussite de l'ensemble. Des séquences d'accords jazzy qui ouvrent le morceau aux passes d'armes fiévreuses qui le concluent, en passant par cette sublime accalmie gorgée de Mellotron ou la superbe ballade finale à laquelle la voix de Richard Sinclair confère une infinie mélancolie («there's a place where I can go... where I listen to the wind singing...»), chacune des sous-parties (aux intitulés des plus fantaisistes) est à elle seule un classique.

On pardonnera par conséquent à Pye Hastings les facilités commerciales de son «Love To Love You», qui recycle le simplissime riff en trois accords du «Wild Thing» des Troggs, et que même le piccolo de Jimmy Hastings échoue à sauver de la banalité. Cette imperfection brève et fugitive ne saurait trop altérer le constat qui s'impose au sortir de In The Land Of Grey And Pink : attention, chef-d'œuvre !

 
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