BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CAMEL (7/7)

Entre rêve et réalité... CAMEL et le romantisme

Sorti il y a près de trente ans des brumes opaques des clubs de blues londoniens, Camel échappe à toutes tentatives trop cartésiennes de classification. Pourtant, il ne fait aucun doute pour certains que sur le vaste échiquier progressif, l'amalgame inédit de Camel se situe en plein dans la case 'romantique'.

Mais qu'entend on par 'romantique' ? Pour ceux que cela intéresse et qui ont besoin d'un petit dépoussiérage de neurones, on peut rappeler que le romantisme européen est né des premières déceptions du XIXème Siècle naissant, et s'élevant d'ailleurs sur les conséquences immédiates (désillusions ?) de la Révolution Française. Les artistes en plein rêve d'égalité, se réveillent avec la gueule de bois, encore chanceux de ne pas l'avoir vu rouler au fond du panier. Ils gémissent sous la tyrannie, courbent l'échine devant les volontés dictatoriales, ils se plient devant la réalité.

Mais un nouveau type d'artiste, le romantique, ce petit-fils d'Hamlet, balance entre la pensée et l'action, refuse de se plier et de faire plier les autres. Et surtout, il veut simplement continuer à rêver d'un monde où la pureté est intacte, entendant encore l'appel du retour à la nature lancé un demi-siècle plus tôt par Rousseau. Mais ce retour n'est qu'un concept imaginaire, une construction de l'esprit. Le romantique commence à le comprendre. Il en ressent une vive déception et beaucoup d'amertume et de tristesse. Alors il fuit dans d'autres mondes imaginaires, ceux des légendes et des contes, par delà les mers ou dans les livres de mythologie, sur la lune ou sur une île déserte, dans des paradis artificiels ou dans celui reconnu par l'Église. Mais quel que soit l'endroit où il trouve refuge, il emporte avec lui ses désillusions et sa mélancolie. Il développe avec emphase ses sentiments jusqu'à leur donner une dimension cosmique.

Nous, loin de tout cela, nous observons en souriant ce premier neurasthénique de la littérature et de la musique. Mais l'art, qui relie sous son nom bien des choses, ne disparaît jamais définitivement. Il ne laisse aucun rêve se flétrir, aucun désir se faner. Et ainsi, de la bouche sans vie des romantiques du passé s'échappent encore aujourd'hui un souffle et une musique que nous buvons en écoutant du progressif et en particulier Camel.

Nous mêmes, jamais nous ne pourrions surmonter toutes les épreuves de cette vallée de larmes si de tels artistes n'assuraient des moments de détente en construisant, par dessus un univers bien trop normalisé, mécanisé et terne, un autre monde issu de leur imagination créatrice. Ceci explique notre amour pour la musique progressive, qui est la plus romantique, irréelle et magique des musiques d'aujourd'hui.

Et Camel est le plus ouvertement romantique des ténors de notre microcosme. Car tout en lui nous pousse au rêve romantique à l'anglaise (Shelley, Byron), à travers les concepts choisis (le mythe cher à Rousseau du retour à la nature dans Nude), les thèmes abordés (The Snow Goose et les contes de la Mère l'Qye), les titres, les textes (Mirage, Moonmadness) et les pochettes (le désert de D.H. Lawrence avec Rajaz). Mais aussi le romantisme triste et accablé du blues américain : le grandiose «Ice» (sur I Can See...), à se mettre à genoux pour pleurer sur la froideur du cœur humain, ou l'émigration irlandaise vers les États-Unis sur Harbour Of Tears, comme une promesse de vie dans un monde meilleur. Camel ne se borne pas à une description musicale d'un état d'âme romantique, comme le font la plupart du temps les musiques lyriques. Il s'attache à la naissance de cet état et à son évolution.

Mais se spécialiser dans l'art romantique, ou bien ancrer son œuvre dans un monde idéaliste ou imaginaire (contes, science fiction, mondes lointains etc...) comporte un grand danger pour l'artiste : on oublie que ce petit univers ne coïncide en rien avec le monde matériel. Il est donc malgré tout indispensable de rester connecté avec la réalité de ce monde écorché. Comment Latimer (secondé le plus souvent par Susan Hoover) a-t-il surmonté cet écueil ? Par son intensité intérieure et son immense compassion envers la misère humaine, il a fait rejoindre de façon salutaire, ces atmosphères plus ou moins oniriques avec la réalité la plus dure : Berlin avant la chute du mur sur Stationary Traveller, l'exode rural des «Raisins de la colère» sur Dust And Dreams...

La musique de Camel réunit comme nulle autre ces deux états, le rêve et la réalité, en allumant de belles flammes qui constituent une trame obscure de la vie, qu'elle soit concrète ou imaginaire...

Alain SUCCA

7/7


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