BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CAMEL (5/7) - Suite >

1991-?? - LE GRAND RETOUR...

Sept ans... En effet, il aura fallu sept longues années pour voir enfin apparaître un successeur à Stationary Traveller. Si durant cette période, l'activité artistique du groupe a été nulle, en revanche, les activités personnelles et professionnelles ont été fécondes pour aboutir à des choix qui n'ont pas dû être évidents à effectuer.

A la suite de l'album live Pressure Points, et alors que fin 1985 Latimer a déjà achevé une première ébauche de Dust and Dreams, Decca n'a pas souhaité renouveler cette pourtant longue collaboration. Le groupe part donc à la recherche d'un nouveau label, mais dépités par la frilosité des maisons de productions britanniques (de notre côté, on les en remercie), Andy Latimer et Susan Hoover finissent par décider de quitter cette perfide Albion afin de s'exiler outre-Atlantique, en Californie du Nord pour être précis (l'argent retiré de la vente de leur maison londonienne permet non seulement d'y en racheter une autre, mais également de tenir le coup financièrement), afin d'y monter leur propre structure : Camel Productions, la bien nommée...

En dépit de l'absence d'actualité discographique, il ne faut pas pour autant croire que Latimer se soit reposé durant ces sept années. Au contraire, celui-ci fut plus inspiré que jamais et dit avoir composé suffisamment de matériel pour remplir trois albums (on aimerait bien savoir ce que sont devenues toutes ces chutes...). Ne restait plus qu'à réunir quelques vieux complices (Colin Bass, Ton Scherpenzeel, Paul Burgess) ainsi que d'autres un peu moins familiers (Don Harriss aux claviers et Christopher Bock à la batterie) pour enfin rompre ce trop long silence... C'est dans ces conditions que paraît Dust and Dreams fin 1991 (et quelques mois plus tard en Europe...).

Historiquement, ce disque marque pour le groupe un nouveau départ : nouveau pays, nouveau label, nouvelle indépendance artistique. Et plus que tout cela, il peut même être considéré comme l'album de la résurrection du chameau... Cette renaissance prend d'ailleurs plusieurs visages, autant artistique que commerciale. Car si Dust and Dreams s'avère une superbe fresque conceptuelle dans la lignée de Nude, il convient surtout de remarquer combien cet album a permis à son auteur de renouer un lien intense et durable avec le public progressif qui, depuis les années 80 et le néo-prog, le snobait quelque peu. Résultat : ce nouvel album, outre sa beauté et sa richesse, donne également envie de redécouvrir l'intégralité de l'œuvre de Camel (amusant retour de manivelle).

Le fil directeur de Dust and Dreams repose cette fois-ci sur le roman «Les Raisins De La Colère», et donc la crise de 1929 aux États-Unis et plus précisément l'exil des populations à travers les immenses étendues américaines, en direction de l'Ouest. Il y a de fortes chances que ce choix ne soit pas gratuit, Camel a très certainement voulu s'approprier le livre de John Steinbeck afin d'illustrer sa propre histoire : ses sept années de traversée du désert (le propre d'un chameau est heureusement de résister à ces conditions extrêmes) et enfin la découverte de l'Eldorado...

De tous les disques de Camel, il s'agit de son album le moins rock et le plus orchestral. Aussi, les claviers prennent-ils une place prépondérante; celle-ci n'est pas forcément celle de soliste, ni celle de simple support harmonique, mais se situe plutôt dans la construction d'un orchestre de chambre électronique et virtuel (aux sonorités classiques des cordes, piano, cuivres, etc., viennent s'en ajouter d'autres, moins «naturelles» certes mais tout autant réussies). Ainsi différentes couches viennent composer de magistraux et subtils arrangements qui, d'un point de vue harmonique, se suffisent totalement à eux-mêmes. Cette approche symphonique est de plus renforcée par l'apport d'invités aux instruments à vents : la flûte de Latimer bien entendu, mais aussi le hautbois, le cor anglais et surtout les magnifiques interventions de Kim Venaas à l'harmonica (si, si...).

Dans ces conditions, la composante plus typiquement rock (la guitare, la basse, la batterie ou l'orgue électrique) a un rôle, sinon subalterne, en tout cas plus mesuré. L'absence de ces instruments est même notable sur une petite moitié (en cumulé) de l'album : ils n'apparaissent, par exemple, qu'après huit minutes - à l'exception d'une brève ligne de guitare. Ce choix est aussi courageux (restreindre l'une des composantes fondamentale du groupe : le fabuleux touché de Latimer) qu'à l'arrivée couronné de succès; il semble d'autant plus pertinent qu'à aucun moment l'auditeur ne sent un manque. Les interventions électriques n'en paraissent que plus émouvantes et appropriées.

Quant à la musique, elle se fait suave et aérienne, et devient, en quelque sorte, la confidente des protagonistes de l'histoire. Les quatre chansons, par exemple, sont écrites à la première personne et nous content des tranches de vie durant cette pénible période. Sans échapper à ce côté un peu doucereux (sur «Rose of Sharon» ou «Mother Road»), symptôme récurent chez Camel, elles ponctuent de leur joliesse et de leur sensibilité la première demi-heure de l'album, en alternance avec des passages instrumentaux doux-amers.

Mais aussi réussie que soit cette première partie, les presque vingt minutes qui suivent sont à considérer comme le sommet de l'œuvre de Camel et aussi comme l'un des chefs-d'œuvre du mouvement progressif. Les huit morceaux (enchaînés) qui la composent sont autant de vecteurs d'émotions; au grès des nombreux et contrastés thèmes, notre âme voyage entre déchirement, tristesse, solitude, angoisse et rage («Hopeless Anger» est à ce titre le morceau le plus hargneux de Latimer depuis «Lunar Sea»), mais aussi entre douceur, courage et espoir (l'optimiste, bien que nuancé, épilogue «Whispers in the Rain»). La guitare de Latimer refait aussi son retour au premier plan pour des envolées lyriques fulgurantes et empreintes d'une sensibilité à fleur de peau. A l'image de certains feux d'artifice, ce final instrumental parvient à nous faire oublier la complexité de ses composantes pour uniquement nous émouvoir.

Dire que cet album est le meilleur de Camel n'est peut-être pas une formule totalement adéquate, les nombreuses directions suivies par le groupe au cours de sa carrière ne permettant pas de porter de tels jugements définitifs... Il est toutefois possible d'affirmer que Dust and Dreams est très certainement son disque le plus pur : un ouvrage fragile et touchant. Mais en fait, et quelques mois seulement après la parution du calamiteux Union de Yes, Camel nous prouve surtout qu'il est bel et bien l'un des dinosaures de notre mouvement... Voici donc le premier enseignement de Dust and Dreams : nous apprendre que son auteur est dorénavant l'une des figures de proue du genre progressif...

Aymeric LEROY, Olivier PELLETANT & Olivier VIBERT

(dossier publié dans Big Bang n°33 - Décembre 1999)

Concernant les albums postérieurs à Dust And Dreams, nous vous proposons de les découvrir à travers les chroniques que nous avons rédigé au fil de leurs parutions, augmentées pour certaines d'entretiens exclusifs avec les membres du groupe :

"Harbour Of Tears" (1996) + entretien avec Andy LATIMER

"Rajaz" (1999) + entretiens avec Andy LATIMER & Susan HOOVER

"A Nod And A Wink" (2002)


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