BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CAMEL (4/7) - Suite >

1981-1984 - MATURITÉ... ET COMPROMIS

Au cours de la carrière sinueuse de Camel, la sortie de Nude (1981) marque très certainement son tournant le plus important. Sans être un demi-tour radical, le virage négocié a instauré une nouvelle donne dont de nombreux choix perdurent toujours.

Tout d'abord, d'un point de vue humain, ce qui commençait à poindre avec l'album précédent est maintenant avéré : Camel n'est plus véritablement un groupe, mais plutôt un projet (ou concept), c'est-à-dire que le nombre de ses membres à part entière est de plus en plus restreint (Latimer, Ward et Bass ici, puis uniquement Latimer sur les trois albums qui suivront), une multitude d'instrumentistes invités venant soutenir ce noyau. Cet état se manifeste même sur la pochette. Dans les crédits, le «Camel are» de I Can See... se voit substituer, sur Nude et ses successeurs, par un sobre et explicite «musicians» (ou bien «players» sur Rajaz) !

Pour renforcer notre affirmation, ajoutons à cela que Latimer devient, à partir de cet album, le presque unique compositeur de Camel. Les entorses à cette règle sont rares et très ponctuelles (voire absentes sur les trois dernières productions). Toujours au niveau humain, il faut aussi remarquer l'apparition d'un nouvel acteur au groupe qui, s'il n'est pas un véritable membre, va jouer un rôle prépondérant dans sa carrière. En effet cet album marque les débuts officiels de Susan Hoover (compagne de Latimer à la ville) comme auteur de la majorité des textes et des concepts des albums de Camel.

Le propos musical aussi a évolué. Une nouvelle fois serait-on tenté de dire... Sauf qu'ici, la direction choisie se confirmera avec les albums qui suivront - si l'on veut bien mettre de côté la regrettable parenthèse The Single Factor. Cette nouvelle approche est plus intimiste, présentant des points de vues souvent nostalgiques et moins délurés que par le passé.

Bref, vous l'avez compris, Nude doit être considéré comme une œuvre fondatrice pour Camel... D'autant plus que son contenu s'avère être une de ses plus grandes réussites.

Après The Snow Goose, Nude est la seconde fresque conceptuelle de la formation. Si la première était inspirée d'un livre pour enfants, celle-ci l'est d'une histoire vraie. Un jeune japonais est appelé au front durant la seconde guerre mondiale. Après un débarquement, oublié par le reste de sa garnison, celui-ci se retrouve seul sur une île. Après 29 ans de cet isolement, il retourne à la civilisation brutalement et ne le supporte pas...

Plus que jamais, la musique est au diapason du récit, elle suit la vie de notre Robinson avec une rare pertinence : calme et bien rangée avant que Nude (c'est son nom) ne soit appelé sous les drapeaux, violente et torturée au cours du débarquement («Docks» co-signé par Kit Watkins, et «Beached»), plus intime et bucolique pour illustrer son existence paisible dans la nature (la partie centrale), et enfin plus amère pour son retour à la société («Captured» et «Lies»)...

Certes, ce disque ne possède pas véritablement de pièces maîtresses (éventuellement la paire «Docks»/«Beached») et son interprétation et sa production ne sont pas véritablement exceptionnelles (mais néanmoins très correctes). Son principal atout réside néanmoins dans sa cohérence de ton et dans la qualité constante de ses composantes. Les morceaux s'enchaînent avec limpidité, les parties chantées (partagées équitablement entre Latimer et Bass) ne souffrent par ailleurs que très peu de la comparaison avec leurs consœurs instrumentales.

Bref, ce beau Nude, que l'on écoutera d'une traite, prouve clairement que Camel n'est jamais aussi bon que lorsqu'il a l'ambition de son immense talent. La fresque conceptuelle est pour lui un tremplin motivant lui permettant d'atteindre les hautes cimes. Dix et quatorze ans plus tard, Latimer nous le démontrera une nouvelle fois.

Si Nude a indubitablement rassuré les fans de Camel en leur offrant une oeuvre conceptuelle ouvrant de formidables perspectives artistiques (entérinées finalement - et seulement neuf ans plus tard - avec Dust And Dreams), The Single Factor (1982) va rapidement les atterrer... On le sait aujourd'hui, et le titre de l'album y fait largement allusion, la maison de disques avait exercé à l'époque une forte pression sur Latimer pour qu'il compose un album commercial, avec un 'tube' à la clé si possible... Cette explication ne peut néanmoins jouer le rôle d'excuse recevable pour notre cher guitariste, puisque au-delà de quelques mélodies bien troussées, ce neuvième album (a fortiori si on l'a découvert au moment de sa sortie) s'avère bel et bien n'être qu'une grosse guimauve écœurante...

Plus qu'une réelle entité, Camel est alors une espèce de fourre-tout anarchique, faisant intervenir une ribambelle de musiciens (Anthony et Simon Phillips, Chris Rainbow, David Paton, Francis Monkman...), certes talentueux mais n'ayant visiblement rien ici à partager... Cette impression est de plus amplifiée par l'absence du batteur Andy Ward (qui traverse alors une période de dépression particulièrement dramatique), faisant de Latimer le dernier membre de la formation originelle... Et ce, même si Peter Bardens fait ponctuellement (donc en tant qu'invité) un retour remarqué sur «Sasquatch». Ce titre, le plus réussi de tous et évoquant bizarrement les grands pieds de Latimer (Sasquatch est le nom indien du célèbre Big Foot), permet d'ailleurs à The Single Factor d'éviter le zéro pointé en nous gratifiant d'envolées instrumentales tout à fait réjouissantes, mêlant démocratiquement et avec brio guitares et claviers... Citons pour être complet les sympathiques «Heroes» et «Camelogue» qui évoquent fortement le Alan Parsons Project du début des années 80, et «End Peace», autre pièce instrumentale, qui permet à l'album de se conclure sur une note relativement positive...

Néanmoins, une page est clairement tournée, et l'indigence artistique de The Single Factor nous invite alors à craindre qu'elle ne vienne carrément sceller la carrière du quadrupède anglais... Heureusement, il n'en fut rien.

Après les deux albums aussi contradictoires qu'étaient Nude et The Single Factor, il semblait opportun pour Camel de recadrer quelque peu son propos. Inutile de vous cacher que Stationary Traveller (1984) peut alors être appréhendé comme un album mi-figue, mi-raisin. La principale ambition de ce disque est de vouloir associer exigence artistique et accessibilité commerciale.

Une nouvelle fois, l'option du concept album est choisie (pour satisfaire la première exigence). Globalement, celui-ci traite de la vie dans le Berlin Est durant la guerre froide et des espoirs que suscitaient l'occident (nous sommes, je vous le rappelle en 1984, cinq ans avant la chute du mur). Contrairement à The Snow Goose, à Nude ou au deux albums qui suivront, Stationary Traveller n'est pas une fresque unitaire mais plutôt un recueil de chansons, dans l'air de son temps (la seconde exigence), liées par un même thème littéraire.

Dans ce contexte équivoque, il faut bien constater que cet album est un succès, les chansons en question étant d'une qualité quasi constante. Sans doute Latimer y a-t-il écrit certaines de ses 'pop-songs' les plus touchantes et réussies («Fingertips», «West Berlin»...). Il nous offre de surcroît deux instrumentaux mélancoliques et poignants («Pressure Points», qui sera encore magnifié sur scène - cf. le 'live' qui portera son nom, et «Stationary Traveller», petit frère de «Ice»), qui témoignent que le compositeur n'a pas tourné le dos à ses amours progressives.

Notons aussi, pour l'anecdote, que le guitariste a sur cet album un son et un jeu particulièrement 'hackettiens', que ce soit dans l'interprétation de ses solos (en tapping dans «Pressure Point», torturé dans «Cloak & Dagger Man») ou dans les sonorités trafiquées et sauvages (encore «Cloak...»).

Néanmoins, en dépit de la qualité des titres et de l'interprétation impeccable (on retrouve une équipe restreinte autour de Latimer : David Paton, Paul Burgess, Ton Scherpenzeel et Chris Rainbow, sans oublier bien sur le solo de sax de Mel Collins), Stationary Traveller est un des albums de Camel qui a le plus vieilli. Son problème réside dans le fait que de nombreuses contraintes ont été imposées au niveau de la production pour qu'il sonne dans l'air de son temps. Cela peut se traduire par des sonorités synthétiques un peu froides («Vopos» n'est pas sans rappeler Depeche Mode !!!) ou bien par une boîte à rythmes peu avenante. Partis pris qui ont pris de nombreuses rides quinze ans plus tard...

Malgré cette maladresse et une ambition artistique somme toute mesurée, cet album ne manque pas de charme. Rehaussé par l'approche conceptuelle, celui-ci, pris dans sa globalité, tient mieux la route que d'autres qui avaient tenté, avant lui, de réconcilier ambition et accessibilité, tels Breathless ou I Can See Your House From Here, même si aucun titre n'est ici à la hauteur d'un «Echoes» ou d'un «Ice»...


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