BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CAMEL (3/7) - Suite >

1977-1980 - LE TEMPS DES DIVORCES

Le remplacement de Doug Ferguson par Richard Sinclair put apparaître à l'époque comme une évolution positive à tous égards : bassiste d'un niveau technique exceptionnel (quoique porté vers l'improvisation, et donc parfois rebelle à l'écriture trop figée de Camel), chanteur bien plus compétent qu'aucun de ses nouveaux acolytes, Sinclair semblait devoir propulser Camel vers les sommets. Mais avec le recul, nous sommes bel et bien confrontés à un exemple typique de fausse bonne idée. Sinclair ne parviendra en effet pas à s'intégrer au processus créatif - peu importe qu'il s'en soit montré incapable ou en ait été empêché par un couple Latimer-Bardens en pleine implosion. Quant à son rôle vocal, il restera borné par la volonté des deux leaders de rester maîtres à bord. L'ancienne figure de proue d'Hatfield and the North ne pouvait se contenter d'un rôle ainsi défini, celui d'un faire-valoir, alors que par ailleurs Camel n'était pas pour lui un environnement artistique et créatif naturel. Les critiques qui se plurent à cette époque à voir en Camel l'hériter logique du Caravan des débuts firent de ce point de vue preuve d'une naïveté proche de l'incompétence, les accointances entre Camel et l'école de Canterbury n'ayant jamais été plus que superficielles.

L'argumentation de Camel pour justifier l'acquisition de Sinclair reposait sur une volonté affichée d'évoluer dans une direction plus jazz-rock. De fait, le bassiste était à la hauteur d'une telle mission. Pourtant, l'impression superficielle donnée par Rain Dances est celle d'un discours simplifié, avec des morceaux plus courts et au contenu thématique plus réduit. Certes, les rythmiques se sont faites à l'occasion plus complexes (le 7 temps rapide de la seconde moitié de «Metrognome», les cassures de rythme capiteuses du bien-nommé «Unevensong»), mais elles sont répétitives et statiques, tout l'inverse d'un Hatfield par exemple : les travers du jazz-rock plus que ses qualités, en somme.

Comme à l'accoutumée, le groupe est à son meilleur niveau dans les instrumentaux, «First Light» et «Skylines» en particulier (mettons toutefois à part «One Of These Days...», jam-session funky sympathique mais aux allures de bouche-trou). En dépit de l'arrivée de Sinclair, les parties chantées restent en effet le parent pauvre de l'ensemble, que ce soit dans leur écriture (souvent) ou dans leur interprétation (Sinclair ne peut faire des miracles). Au total, l'album est honorable, très bon à l'occasion, mais guère apte à déchaîner les passions. Tirant parti de la notoriété de ses nouvelles recrues (Sinclair, mais aussi l'ex-King Crimson Mel Collins aux divers instruments à vent), connaîtra à cette époque le faîte de sa gloire, comme en témoignera bientôt A Live Record, double-album de la consécration.

Au-delà de leurs conséquences forcément imprévisibles, les changements intervenus alors au sein du groupe marquent plus généralement pour Camel la fin d'une époque et le début d'une ère de turbulences qui ne prendra fin qu'avec l'avènement définitif d'Andy Latimer comme leader unique du groupe. Pendant les cinq premières années de son existence, Camel était demeuré identique dans sa constitution. Dès lors que cette osmose éprouvée sera rompue avec le départ de Doug Ferguson, la cohésion initiale ne sera plus qu'un lointain souvenir, et l'hémorragie ne fera que s'accentuer jusqu'à, donc, laisser Latimer seul en scène. Une situation dont ce dernier parviendra à s'accommoder pour le mieux au final, mais qui dérouta de manière compréhensible nombre de fans et critiques voyant là une dérive autoritaire de la part du guitariste, dont l'incapacité apparente à intégrer l'apport créatif de recrues pourtant prestigieuses et/ou expérimentées (après l'épisode Sinclair, il y aura celui, plus tragique encore, de Kit Watkins, dramatiquement sous-employé dans Camel) sera souvent stigmatisée.

Gardons-nous donc d'une lecture simpliste de la chronologie des faits, et évitons de voir dans la succession de départs et d'arrivées des rebondissements dramatiques façon «Dallas», là où il y a des interactions humaines et artistiques bien plus complexes. Convenons par exemple que le recrutement de Richard Sinclair, tout bénéfique qu'il ait été à certains égards (cf. la première face de A Live Record), n'était pas une bonne chose. La décision de Latimer de se passer de ses services, mise officiellement sur le compte de sa difficulté à endurer les tournées interminables à travers le monde (celle de Breathless dura près de huit mois), découlait sans doute de considérations plus strictement musicales. L'incompatibilité artistique est quelque chose qui arrive, et elle n'est nullement déshonorante s'il est mis fin rapidement aux situations improductives. C'est ce qui fut fait, d'ailleurs, par un Latimer en qui il faut sans doute voir davantage un pragmatique qu'un opportuniste sans états d'âme. Au gré de ses décisions, Camel n'a pas forcément toujours évolué dans la bonne direction, mais il a au moins survécu, et preuve reste à faire que les choses auraient évolué d'une meilleure façon s'il n'avait agi ainsi.

De telles relativisations sont possibles (et même nécessaires) avec le recul, mais il n'était pas forcément facile de prendre avec autant de philosophie les compromissions de Breathless. A l'écoute de certains titres de cet album, certains (ceux à qui la présence de Richard Sinclair n'avait pas ôté tout esprit critique) estimèrent à juste titre que Camel avait touché le fond. Il y a, il est vrai, d'authentiques navets dans ce recueil pour le moins disparate. Les dérives commerciales sont avérées, côté funk dans «Wing And A Prayer», disco dans «Summer Lightning» (racheté en partie par le solo de guitare final et la voix de Sinclair, qui co-signe le morceau), tout simplement débile dans «You Make Me Smile» (et hors-sujet pour le pourtant savoureux «Down On The Farm», qui aurait plus eu sa place sur un album solo de Sinclair).

Mais ce bon tiers à jeter est en partie racheté par le reste, avec deux authentiques perles : «Echoes» et «The Sleeper». Le premier est un festival progressif, ravissement quasi total (le chant, encore lui, est le 'quasi') et feu d'artifice final du duo Latimer-Bardens maintenant décomposé («Rainbow's End» en est l'épilogue touchant); le second est un instrumental qui entérine les options jazz-rock annoncées pour l'album précédent, mais cette tentative pourtant brillante restera sans lendemain.

Le morceau-titre est une bluette (transcendée toutefois par l'interprétation magnifique de Richard Sinclair), mais démontre que Camel est enfin apte à gérer le format chanson, quand il renonce franchement à développer ses penchants instrumentaux et donc à mélanger les genres. La leçon sera retenue pour les futurs concepts, où ces chansons s'intercaleront entre les instrumentaux sans que l'une des catégories n'empiète plus sur les plates-bandes de l'autre.

Avec le départ de Peter Bardens, c'est la page du Camel première époque qui est définitivement tournée à la sortie de Breathless. Mais à l'issue de la tournée qui suit, d'autres changements au sein du groupe feront que l'album suivant sera l'œuvre d'une équipe totalement renouvelée à l'exception des deux Andy. Pour remplacer Bardens, Latimer avait contacté séparément deux ex-claviéristes de Caravan, alors récemment dissous, sur les conseils de Richard Sinclair : le cousin de ce dernier, David, et Jan Schelhaas. Tous deux se déclarant disponibles, Latimer décidera finalement de les prendre tous deux, voyant dans cette double représentation des claviers la promesse de nouveaux horizons musicaux. David Sinclair démissionnera au même moment que son cousin, mais l'idée sera conservée avec le recrutement de Kit Watkins, qui rejoint au début de l'été 1979 la nouvelle équipe, qui compte une autre jeune recrue importante en la personne du bassiste et chanteur Colin Bass, le bien-nommé.

Comme son prédécesseur, I Can See Your House From Here est un album bancal, tiraillé entre l'ambition progressive de Camel et les pressions commerciales qu'exercent sur lui sa maison de disques et, plus prosaïquement, son époque. Certes, on était en droit d'attendre des sommets de la collaboration entre le duo Latimer/Ward et leurs nouveaux collègues, Kit Watkins en particulier, mais c'était faire bien peu de cas de la période de crise dont Camel commence à peine à sortir.

De ce point de vue, la collégialité inattendue du travail d'écriture doit sans doute plus aux aléas de l'inspiration de Latimer qu'à une réelle volonté démocratique de sa part. Concernant les textes, le recours à des intervenants extérieurs (le guitariste John McBurnie et la chanteuse Vivienne McAuliffe, membres tous deux du groupe Vapour Trails, formé par le premier avec Brian Chatton au lendemain de leur séjour dans Jackson Heights) masque une évidente panne d'inspiration (Peter Bardens était manifestement l'auteur de la majorité des textes des précédents albums).

Pour ce qui est de la composition, le bilan est plus nuancé. Les contributions de Kit Watkins, contrepoint de son jeu flamboyant mais sous-utilisé, sont logiquement empreintes de modernisme, qu'il s'agisse de l'instrumental «Eye Of The Storm» (composé à l'origine pour Happy The Man) ou de «Remote Romance», même si pour ce dernier on parlera plutôt de futurisme de pacotille (le résultat est toutefois assez amusant). Celles de Jan Schelhaas s'avèrent plus substantielles, puisqu'il co-signe trois titres, parmi lesquels le très beau «Hymn To Her» (et son duel guitare/synthé haletant), qui avec «Who We Are» laissait entrevoir la possibilité d'un compromis honorable entre pop et prog... Hélas il co-signe également le pire morceau de l'album, «Neon Magic», prétendant au titre de l'interprétation vocale la plus laide jamais enregistrée par Latimer (The Single Factor inclus). La complémentarité des deux claviéristes s'illustre par ailleurs lors de l'époustouflante passe d'armes à laquelle ils se livrent dans la partie centrale de «Wait», moment d'anthologie pour tous les amateurs de Moog, qui rehausse considérablement un morceau peu folichon.

Il convient malgré tout de conclure sur une note (très !) positive cette description de I Can See Your House From Here, puisque ce septième album studio contient «Le» morceau de Camel, le célèbre «Ice» devenu pour le coup l'un des principaux éléments du patrimoine progressif. Cette longue pièce instrumentale, dépassant les 10 minutes, vient donc clore les débats de façon magistrale et dissiper les doutes... Le long solo de guitare, tout à la fois pudique et exalté, que Latimer nous assène tel un ardent coup de poing engendre le plus doux des KO... Impossible d'écouter «Ice» et de ne pas simultanément tomber amoureux de Camel... La parfaite conclusion d'un album pourtant mi-figue, mi-raisin, qui permet de plus à Latimer d'asseoir définitivement son emprise sur Camel et aussi d'être enfin considéré comme un guitariste de premier ordre...


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