BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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ANGE

Au-delà de la Musique...

Dans le cadre de ses articles rétrospectifs, Big Bang se devait d'évoquer Ange. Voilà qui est chose faite. Ange fut, avec Magma, l'ambassadeur français du rock progressif au moment où celui-ci vivait son heure de gloire (de 1970 à 1977). Tout comme les pionniers anglais que sont Genesis et King Crimson, Ange était soucieux d'enrichir le langage pop (au sens de populaire) en fusionnant des éléments à priori incompatibles, la poésie française des maîtres-chanteurs que sont Brel ou Ferré, l'énergie spontanée du rock, le vertige orchestral des Moody Blues et de Procol Harum.

Le parcours du groupe belfortain, avec ses ascensions et ses creux, est ici narré dans ses grandes lignes. Nous avons également tenté de cerner sa place au sein du mouvement progressif en évitant le plus possible de faire d'Ange le Genesis français, raccourci séduisant mais partiellement vrai. Initiateur d'un sous-genre du progressif à part entière, Ange tient une place de choix dans la galaxie progressive, quoique finalement assez marginale. Les tenants de ce constat sont explicités dans les pages qui suivent. Nos propos n'ont aucune prétention dogmatique mais nous espérons susciter des réactions.

Enfin, si jamais cette article vous laisse sur votre faim, nous vous renvoyons aux quatre ouvrages qui ont servi de fonds de référence permanent à cette rétrospective, en informations historiques comme en citations : «Les Croyances Féeriques» de Michel Buzon aux éditions Erti, «Au-Delà du Système : Ange, 20 Ans de Musique» aux Presses Universitaires de Nancy, «Le Livre des Légendes» de Bruno Versmisse, Xavier Chatagnon et Thierry Busson aux éditions Eclipse (le plus complet et celui que nous vous recommandons en priorité) et «Seventies» de Jean-Claude Vincent (feu le manager du groupe, alias Jean-Claude Pognant) aux éditions Crypto. Bonne lecture !!

LA PRÉHISTOIRE (1966-71)

Alors qu'ils furent, vingt-cinq ans durant, les gardiens du 'temple angélique' que rien ne semblait pouvoir séparer, les frères Décamps (Christian et Francis) œuvrent dans deux groupes distincts dans les années 1966/67. Christian, déjà flanqué du guitariste Jean-Michel Brézovar, se produit alors sous la dénomination Les Anges dans divers bals de Haute-Saône et autour de Belfort. Il en est de même pour Francis aves Les Pare-Chocs, puis Evolution. Déjà imprégnés d'une pop anglo-saxonne à l'épanouissement imminent, ils interprètent des reprises de Cream, Jimi Hendrix ou encore des Moody Blues. Les compositions proto-progressives du groupe de Justin Hayward marqueront d'ailleurs durablement les Belfortains. Francis déclarera même bien plus tard : «J'étais attiré à l'époque par les Moody Blues, qui étaient l'avant-progressif. Eux m'ont inspiré plus que la musique progressive comme on l'a connue après».

L'année 1968 faillit bien avoir raison de la détermination de nos Anges en devenir. Malgré de multiples tentatives pour se faire réformer, le batteur des Anges, Jean-Pierre Garbin, part à l'armée, ce qui décourage Christian tout en exacerbant sa propension naturel à l'anti-militarisme. Début 1969, tout portait à croire que la musique n'avait été qu'une parenthèse de jeunesse définitivement refermée pour les frères Décamps. Christian, alors fraîchement marié, est le gérant d'une société de transports. Francis, quant à lui, est ouvrier à l'usine Alsthom (même si la légende raconte qu'il passait le plus clair de son temps à discuter musique devant la machine à café). Mais voilà, comme le dit le proverbe, «chassez le naturel, il revient au galop», et en lieu et place du réfrigérateur familial, Christian achète à crédit un orgue-hammond. Francis est stimulé par la proposition de Christian de travailler à deux claviers et Brézovar ne tarde pas à les rejoindre ainsi qu'un jeune batteur talentueux, Gérard Jelsch. Le line-up originel d'Ange inclut également Patrick Kachanian (bassiste, clarinettiste et flûtiste) et Jean-Claude Rio, guitariste rythmique, recruté pour assurer le chant de son timbre de voix haut-perché. Ce dernier se fera rapidement la malle, laissant à Christian le soin de s'improviser chanteur.

L'hiver 1969 est consacré aux répétitions de l'opéra-rock La Fantastique Epopée Du Général Machin, composé par Christian Décamps et joué en avant-première à Belfort le 31 janvier 1970. Un millier de personnes y assistent et la presse locale se montre plus que démente à l'égard d'Ange qui, motivé par de telles réactions positives, remet le couvert à six reprises. Il est quasiment impossible de porter un jugement un tant soit peu valable sur cette œuvre de jeunesse. Seuls quelques fans de la première heure possèdent le mythique 45 tours Israël / Cauchemar, produit par un futur grand monsieur de la chanson française, Gérard Manset (qui fit plus que flirter avec le rock progressif pendant les années 70, comme en atteste son splendide deuxième opus, La Mort d'Orion).

La seule trace sonore de La Fantastique Épopée Du Général Machin est l'album En Concert 1970/1971, publié (sans l'accord des musiciens) sur le label Crypto de Jean-Claude Pognant en 1977. La prise de son de ce qu'il convient d'appeler un document est tellement médiocre qu'on ne peut que constater l'authentique ferveur qui émane de cet Ange bien juvénile. L'examen des textes (disponibles dans «Mes Mots d'Ange et autres Vers Solitaires», l'anthologie de Christian Décamps (aux éditions de l'Est) ainsi que dans un luxueux recueil illustré par Phil Umbdenstock, et épuisé depuis des lustres (aux éditions Ponte Mirone) est par contre assez révélateur de l'état d'esprit subversif et idéaliste de la jeunesse de cette époque, et des musiciens d'Ange en particulier. Le Général Machin, démagogue et fasciste notoire, anéantit progressivement l'humanité par une guerre atomique. Cette épopée revendicative ne s'embarrasse pas de nuances en multipliant les amalgames (le réalisme cynique de Machiavel lui vaut d'être assimilé à un barbare sadique [sic !]) et des sentences du genre : «Napoléon, un jour de caprice fit d'une putain une impératrice; à l'armée, on est moins exigeant, on fait d'un con un adjudant».

Un constat s'impose dores et déjà : l'écriture de Christian Décamps, toute aussi immature qu'elle soit, est bien plus convaincante lorsqu'elle s'exprime sur les rivages de l'imaginaire poétique, rivages effleurés ici au détour de quelques vers. De cet opéra-rock, Décamps dira en 1993, avec un recul admirable : «Je ne suis que la graine maladroite d'une encre révoltée. J'écris pour ceux qui pensent, je pense à ceux qui crient». Ange s'associe ensuite au manager Jean-Claude Pognant, qui les incite à jouer au fameux Golf-Drouot (l'équivalant parisien du Marquee Club de Londres). Le 5 avril 1970, ils y font sensation et deviendront des habitués.

Pendant l'été, Patrick Kachanian cède son poste de bassiste à Daniel Haas : la formation classique d'Ange est constituée (les frères Décamps/Brézovar/Haas/Jelsch). L'année 1970 sera émaillée de concerts, au Golf-Drouot bien sûr, mais aussi à l'Aquarius (à Canet-Plage) et dans divers festivals dont celui, tristement célèbre, d'Auvers-sur-Oise : Ange participe de l'émergence de la culture baba-cool, parfois bien malgré lui. Avec lucidité, Christian décrira cette période à la fois mythique et controversée comme «une époque d'insatisfaction totale où il y avait d'un côté une générosité complètement inutile et de l'autre les gens qui voulaient que les concerts soient gratuits et que les musiciens bouffent de l'herbe, aillent brouter dans les champs». Les reprises (dont «Epitaph» de King Crimson) disparaissent peu à peu au profit de compositions exclusivement originales («La Fantastique Épopée...», «La Messe Des Incrédules», suite anticléricale de 45 minutes (!) dont aucune trace ne subsiste...).

Fort d'un premier 45 tours (Israël/Cauchemar) et d'une activité scénique intensive, Ange décroche, fin 1971, le grand prix de la pop-music parrainé par le Golf-Drouot. Un contrat est signé avec Phonogram qui produit le 45 tours Tout Feu, Tout Flamme / Docteur Man, vendu à 30.000 exemplaires en à peine quinze jours. En vertu d'un accord avec le Golf-Drouot, Rock & Folk touche 2% des ventes, ce qui n'empêchera pas Philippe Manœuvre et ses sbires d'occulter les activités d'Ange dès que le vent aura tourné en défaveur de cet honni rock progressif.

En revanche, Ange trouve un soutien en la personne de Jean-Bernard Hébey, qui programme régulièrement «Tout Feu, Tout Flamme» dans son émission «Poste Restante» sur RTL. L'animateur tombe sous le charme de cette première chanson-prog à la française où un orgue d'outre tombe illustre l'enfer sur terre. Le délicat solo de Jean-Michel Brézovar apaise la souffrance et la détresse d'un Christian Décamps à l'étonnante expressivité vocale. Ange affirme déjà sa capacité à créer des atmosphères et des mélodies de toute beauté. Phonogram ne s'y trompera pas en débloquant un budget pour l'enregistrement du premier album.

 
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