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ALAN PARSONS PROJECT (3/4) - Suite >

"Separate Live" (1988-1992)

Un onzième album est pourtant envisagé, avec l'idée d'un concept sur Freud en filigrane, un sujet caressé par Woolfson depuis 1985. Mais l'entrée en scène de Brian Brolly, créateur avec Andrew Lloyd Webber de la comédie musicale mondialement connue Cats, modifia le projet initial. Durant deux ans, Alan Parsons, Eric Woolfson et Brian Brolly travaillèrent donc sur ce qui allait devenir une comédie musicale inspirée de la vie de Sigmund Freud. Le disque, intitulé Freudiana, parut en 1990, sous la forme d'un double album studio en vinyl, et sur un seul CD pour la version laser (75 minutes de musique), mais il ne bénéficia pas d'une sortie sur le marché des États-Unis. Cet album a une parenté plus que marquée avec ses antécédents du Alan Parsons Project. Parenté conceptuelle, tout d'abord : le disque évoque, de manière quelque peu éclatée, à la fois des éléments de la vie de Freud ("Let Yourself Go", "The Ring") et - surtout - des aspects de son élaboration expérimentale, la psychanalyse (des différents cas sur lesquels il s'est appuyé, comme "Little Hans", à des constantes de notre fonctionnement inconscient, tels le complexe d'Œdipe à travers "No One Can Love You Better Than Me"), même si on peut relever de rares morceaux hors-sujet ("Don't Let The Moment Pass", "Destiny"). Le fil directeur est fourni par la nuit que passe le héros, Erik (une projection de Woolfson ?), dans la maison-musée de Freud, et par les visions multiples auxquelles il est confronté. Parenté de personnel, ensuite : ce sont les membres de la mouture la plus récente du groupe, Ian Bairnson, Laurie et Richard Cottle, Stuart Elliott, qui jouent sur l'album, enregistré et produit par Alan Parsons. Et il convient de ne pas oublier Andrew Powell, toujours crédité aux arrangements orchestraux, ainsi que les chanteurs John Miles, Graham Dye et Chris Rainbow (avec, assez régulièrement, des chœurs de qualité). Enfin, on constate assez rapidement une parenté stylistique, musicale. Les trois instrumentaux sont tous de bonne qualité, célébrant ce mélange de rock et de symphonisme cher au Project, et retrouvant une verve en partie évocatrice de celle de leurs meilleures pièces : "The Nirvana Principle" est un nouveau "Lucifer", avec une ambiance extrêmement proche; "Beyond The Pleasure Principle", assez répétitif et composé par Alan Parsons lui-même, se rapproche plus de "Pipeline" ou d'"Urbania"; et "Freudiana" est carrément une fête orchestrale. Plusieurs chansons possèdent également cette familiarité, du délicat "Freudiana", chanté par Woolfson, qui commence avec des sons de jungle (la jungle de notre inconscient) et s'étend ensuite sur six minutes d'un mélodisme raffiné, avec un solo de guitare en final ; jusqu'à l'émouvant "There But For The Grace Of God", remarquablement interprété par John Miles, un morceau parfaitement représentatif de cette distorsion temporelle avec les années 1976-1978 (voir "Shadow Of A Lonely Man"). Sans oublier "I Am A Mirror", avec Leo Sayer (ancienne star de la pop anglaise des années 70) au chant, et une partie centrale instrumentale où les violons se lâchent, tout comme sur "In The Lap Of The Gods". Pour le reste, comédie musicale oblige, on évolue dans un registre pop plus léger, tantôt proche des Beatles et souvent amusant ("Little Hans", "Funny You Should Say That" et ses parties vocales surjouées avec plaisir, "Sects Therapy"), tantôt clairement orienté ballade à succès tendant vers le sirupeux ("Dora", "Far Away From Home", ou "Don't Let The Moment Pass", pour laquelle un clip fut réalisé). On préfèrera les titres plus rock ("The Ring" et "Upper Me", chantés par Eric Stewart, de 10CC, célèbre par son tube "I'm Not In Love"), ou ceux qui mettent en valeur plusieurs interprètes ("No One Can Love You Better Than Me" et ses quatre chanteurs - dont Kiki Dee, célèbre chanteuse anglaise -, incarnant la mère, le père, le fils et la fille). Un album qui se trouve donc être à cheval entre des aspects plus élaborés propres au Project d'antan, et d'autres grand public, destinés à une approche plus aisée et " commerciale ", se rapprochant en cela de bien des albums du Project des années 80. Freudiana fut joué pour la première fois au théâtre An Der Wein à Vienne, la ville natale de Freud. Alan Parsons était en charge du son pour le spectacle. Le succès rencontré permit d'envisager la tournée du spectacle dans d'autres villes, mais un conflit judiciaire entre Woolfson et Brolly stoppa un temps ces ambitions, avant que la victoire de Brolly ne fasse perdre à Woolfson le contrôle complet du spectacle. Il semble qu'il existe également une double version CD de la comédie musicale, surnommée "The Black Album" (par opposition à la version studio, à dominante blanche sur la pochette).

Par la suite, Woolfson décida de poursuivre le travail sur des comédies musicales, tandis qu'Alan Parsons gardait la volonté de faire vivre un groupe de rock dans la lignée du Project, en abandonnant ce dernier terme, qui n'avait de sens pour lui qu'en duo avec son ami Woolfson. Celui-ci, dans cette optique, réalisa par la suite deux comédies musicales où il se resservit en partie d'albums antérieurs : Gaudi en 1995, et Gambler en 1997, qui furent jouées en Allemagne. Des enregistrements de ces deux spectacles furent commercialisés, mais ils sont depuis épuisés. En 1996, Eric Woolfson sortit également un single, "Evil Queen", en duo avec un certain Shimmon... Mais de manière plus surprenante, en 2003, il décide de réaliser la suite du premier album du Project, Tales Of Mystery And Imagination, initialement paru en 1976. Son More Tales Of Mystery And Imagination, paru sous le nom de Eric Woolfson's Poe, se base ainsi sur d'autres nouvelles d'Edgar Allan Poe que l'œuvre originale, dont "Le puits et le pendule" ou le célèbre "Double assassinat dans la rue Morgue" (déjà mis en musique en son temps par Iron Maiden), et sur des épisodes de la vie de l'auteur ("Wings Of Eagles", "Goodbye To All That"), à l'instar de Freudiana. Pour le réaliser, il s'est principalement entouré du chanteur Steve Balsamo, ancien de la comédie musicale Jesus Christ Superstar, et de nouveaux musiciens, à l'exception de Laurence Cottle, collaborateur des derniers albums du Project, à la basse. Eric Woolfson a même enregistré comme en 1976 dans les studios Abbey Road. Dès l'entrée en matière de l'album, on retrouve une ambiance planante qui semble augurer du meilleur pour la suite, avec "Angel Of The Odd", un bref instrumental aux arrangements délicats (dont les attendus violons), centré sur la guitare acoustique puis électrique. Pourtant, au final, le niveau qualitatif des Tales Of Mystery And Imagination n'est pas atteint. La majorité des morceaux sont en effet des chansons, certes soignées ("Wings Of Eagles" et "Immortal", mis en valeur par la belle interprétation de Steve Balsamo), mais qui privilégient nettement les textes et les voix, dont des chœurs nombreux, au détriment des arrangements instrumentaux (aucun solo de guitare, et des passages orchestraux fort maigres qui servent surtout d'alibi) ; même la deuxième partie de "The Pit And The Pendulum", uniquement musicale, se révèle très fade. On note également une certaine dispersion dans la cohérence de l'ensemble, des titres évocateurs du Alan Parsons Project comme les ballades (plutôt prévisibles) "Somewhere In The Audience" et "Tiny Star" ou le rock "The Pit And The Pendulum", côtoyant le gospel "Train To Freedom" ou "Goodbye To All That" et "The Bells", interprétés dans une tonalité assez religieuse par l'ensemble vocal The Metro Voices. On appréciera pourtant la montée en puissance et le final plus emphatique de cette composition, ainsi que "The Murders In The Rue Morgue", sur laquelle Eric Woolfson, à défaut de nous faire profiter de sa belle voix de chanteur, s'ingénie à jouer plusieurs personnages dans un style qui n'est pas sans rappeler l'amusant "Funny You Should Say That" de Freudiana. Et ce n'est pas la voix d'Orson Welles à la fin de "Goodbye To All That" qui suffit à tracer un signe égal entre les Tales originaux et ce More Tales Of Mystery And Imagination. N'est pas Eloy et Ocean 2 qui veut...

"The Very Last Time" (1993-2001)

Sous son nom propre, et encouragé par Ian Bairnson et Stuart Elliott, Alan Parsons va donc continuer l'aventure, le temps de trois réalisations studio et deux tournées. Il met par conséquent en chantier un nouvel album, baptisé fort à propos Try Anything Once, qui fut enregistré entre octobre 1992 et août 1993, dans les propres studios d'Alan, les bien nommés Parsonics. Il s'est entouré de ses vieux complices, Andrew Powell (également crédité de quelques instruments), Ian Bairnson, très inspiré, Stuart Elliott, Richard Cottle, et d'un nouveau venu, David Pack, membre d'Ambrosia, qui joue de quelques instruments et assure également des parties vocales. La basse, par contre, ne possède plus de titulaire permanent, revenant qui à Andrew Powell, qui à Ian Bairnson, qui même à Alan Parsons. Pour les chanteurs, le casting est entièrement renouvelé : Chris Thompson, du Manfred Mann's Earth Band, Jacqui Copland (la première chanteuse depuis Eve, qui officie sur l'agréable "Mr Time"), et Eric Stewart, rencontré à l'occasion de la réalisation de Freudiana. Mais la nouveauté la plus importante réside dans le travail de composition. En effet, orphelin de Eric Woolfson, Alan Parsons met à profit les capacités de certains de ses collègues. Ainsi, Andrew Powell se remet à écrire pour le groupe, ce qu'il n'avait plus fait depuis I Robot en 1977 ; mais surtout, pour la première fois, Bairnson compose, seul ou avec d'autres, tout comme David Pack et quelques autres. Cette tendance se poursuivra dans les albums suivants, tendant paradoxalement à rendre caduc le fait d'appeler ce qui devient un groupe, au sens complet du terme, du seul nom de son initiateur... Pour la première fois, également, Alan Parsons met complètement à profit le support CD, puisque alors que les albums du Project tournaient tous autour d'une quarantaine de minutes, ce nouvel opus en affiche soixante, avec douze titres enchaînés. Sans être conceptuel, il possède une grande cohérence et une profonde homogénéité, un souci d'esthétisme formel prononcé, qui se manifeste jusque dans la belle pochette, très floydienne, et déclinée dans le livret. L'artiste responsable de ce travail est d'ailleurs Storm Thogerson, qui avait réalisé les pochettes de A Momentary Lapse Of Reason et Delicate Sound Of Thunder de Pink Floyd. On a donc affaire à un disque au son très clair et bien équilibré, sans les tics propres aux années 80, avec, parmi les compositions, quatre instrumentaux, dont deux très orchestraux et entraînants, "Jigue" et "Re-Jigue". "Breakaway", et son saxophone menant la danse, est également un morceau très enlevé, tandis que "Dreamscape" est un interlude planant avec un fort joli solo mélancolique de Ian Bairnson. Les mélodies sont travaillées, les ambiances variées et ciselées, et les chanteurs aussi bien que les musiciens livrent de très bonnes prestations (Stuart Elliott nous prouve de nouveau son réel talent de batteur). Même les structures se révèlent moins basiques que dans bien des morceaux antérieurs : "The Three Of Me", chanté par David Pack, possède ainsi une forte personnalité, de son introduction planante à ses arrangements soignés, en passant par des parties instrumentales très amples. Et bien sûr, la dimension pop des chansons affleure toujours, mais sans la facilité qui avait pu exister sur certains albums (le séduisant "Turn It Up", qui bénéficia d'un clip, "I'm Talkin' To You", le rythmé "Back Against The Wall", ou "Wine From The Water" et ses sons de claviers si reconnaissables). Le disque se termine par une ballade plutôt réussie, "Oh Life (There Must Be More)", assez proche d'"Old And Wise". Ce onzième album est donc incontestablement celui du renouveau, retrouvant la richesse de l'inspiration des premiers ("Siren Song" sonne même comme le curieux écho de "Day After Day (The Show Must Go On)"), et il restera d'ailleurs comme le meilleur des années 90. Try Anything Once paraît en 1993, mais les ventes n'atteindront pas le niveau de celles de la décennie précédente. Faut-il y voir l'explication du changement de maison de disque ? Toujours est-il que le groupe ne publiera plus ses réalisations ultérieures chez Arista, leur label depuis 1977. A l'été 1993 également, Alan Parsons produit le versant orchestral (assuré non par Andrew Powell, mais par David Palmer, un habitué de ce genre d'entreprises de reprises orchestrales, pour Genesis par exemple) de l'album Symphonic Music Of Yes, une expérience très moyennement convaincante, qui atteindra pourtant les sommets du Billboard Classique et du Billboard Crossover. Enfin, dans un registre plus technique, il élabore avec Stephen Court un disque intitulé Sound Check, destiné aux professionnels pour calibrer et tester leur équipement audio. Parmi les 92 pistes, généralement courtes, de ce CD, on remarque la présence de "Limelight"...

1994 voit un tournant majeur s'effectuer dans la carrière d'Alan Parsons : son premier vrai contact en groupe avec la scène (bien qu'en deux occasions isolées, en 1990 et 1993, il ait participé à des festivals). La formation d'alors effectue en effet une tournée européenne, réunissant Alan Parsons (guitare, claviers et chœurs), Ian Bairnson (guitare), Andrew Powell (claviers), Richard Cottle (claviers et saxophone), Stuart Elliott (batterie) et un nouveau venu recruté pour l'occasion, Jeremy Meek (basse et chœurs). Pour assurer le chant, Alan Parsons a fait appel à Chris Thompson, déjà présent sur Try Anything Once, et Gary Howard, du groupe The Flying Pickets (qui officiait sur Freudiana). Cette tournée fut immortalisée dans le CD Alan Parsons Live, sorti en novembre 1994 chez CNR/Arcade, avec un parti-pris esthétique, pour la pochette et le livret, très proche de celui de Try Anything Once. L'album fut ensuite racheté par RCA, qui le distribua sur le marché des États-Unis, sous le titre de The Very Best Of Live, en y ajoutant trois nouveaux morceaux studio, inédits : "When", "Take The Money and Run" (co-écrit et interprété par Stuart Elliott) et "You're The Voice", cette dernière composition ayant été signée de Chris Thompson, et déjà été enregistré auparavant par le chanteur australien John Farnham, avec un certain succès d'ailleurs. Ce premier - et dernier - témoignage d'Alan Parsons en concert s'avère toutefois assez peu intéressant. La sélection de titres (ceux joués en Allemagne) ne laisse aucune place au nouvel album studio, pour lequel la tournée fut pourtant mise sur pied, et ce sont les réalisations des années 80 qui sont largement privilégiées : six extraits de Eye In The Sky (dont le très dispensable "You're Gonna Get Your Fingers Burned"), deux d'Ammonia Avenue, et un de Gaudi ("Standing On Higher Ground"), Stereotomy ("Limelight"), The Turn Of A Friendly Card, et des Tales Of Mystery And Imagination ("The Raven", introduit par un condensé de "A Dream Within A Dream"), sans oublier un medley de "Lucifer" et "Mammagamma". A voir la place démesurée de l'album Eye In The Sky, et la présence de tubes comme "Time", "Eye In The Sky" ou "Don't Answer Me", on a surtout l'impression d'avoir affaire à une sélection commerciale, avatar des innombrables best of du groupe (voir l'encart "Money Talks"), alors que la durée du disque (un peu moins de soixante minutes) aurait autorisé l'ajout de morceaux supplémentaires, tirés d'une set-list nécessairement plus touffue. En outre, les versions proposées sont très fidèles aux originaux (voire même inférieures, comme pour "Don't Answer Me", qui ne possède pas la même magie), avec un son parfois légèrement plus agressif ("Sirius"), et des vocalistes aux timbres fort proches de celui d'Eric Woolfson, mais capables également d'imiter des intervenants plus graves ("Psychobabble"). Tout juste pourra-t-on relever occasionnellement quelques digressions de Ian Bairnson et Richard Cottle dans leurs soli respectifs.

Alan Parsons se voit ensuite chargé de la fonction de directeur musical pour le "World Liberty Concert" en mai 1995, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la libération des Pays-Bas de la domination nazie. Y participeront, en vrac, Joe Cocker, Cindy Lauper, UB 40, Wet Wet Wet, et bien d'autres... 100 000 personnes assisteront à cet événement scénique, retransmis également à la télévision. Après ce vaste concert, Alan Parsons et son groupe repartent en tournée, cette fois aux États-Unis, en Amérique latine (Mexique, Brésil, Chili), puis une nouvelle fois en Europe, de juillet à octobre 1995. Peter Beckett y remplace Gary Howard, et Felix Krish Jeremy Meek.

L'enregistrement du nouvel album débute dans la foulée, et s'étend de décembre 1995 à juin 1996, toujours aux studios Parsonics. On Air, comme son nom l'indique, est un concept autour de la conquête de l'air et de l'histoire de l'aviation, allant même jusqu'à l'exploration spatiale ("Apollo", "So Far Away" autour du drame de la navette Challenger), avec un livret offrant de belles photographies de montgolfières. L'équipe de musiciens est légèrement remaniée : Ian Bairnson, Richard Cottle et Stuart Elliott sont toujours là, mais rejoints par le bassiste John Giblin (qui fut longtemps membre de Simple Minds, et avait connu Alan Parsons lors de l'enregistrement de l'album solo de Lenny Zakatek, à la fin des années 70) et le claviériste Gary Sanctuary (qui avait travaillé avec les Pet Shop Boys et Prince). Le casting vocal mêle habitués (Graham Dye et Eric Stewart) et nouvelles têtes : Christopher Cross, chanteur à succès dès les années 80; Neil Lockwood, remplaçant de Jeff Lynne au sein du Electric Light Orchestra; et Steve Overlord. Comme pour Try Anything Once, Alan Parsons a laissé ses complices de toujours, Bairnson et Elliott, composer, seuls ou avec lui. C'est bien le guitariste qui voit son poids considérablement renforcer, puisque qu'il signe six des onze compositions, et participe à toutes les autres (sauf une); est-ce d'ailleurs à lui qu'il faut attribuer l'aspect très floydien de plusieurs morceaux, comme "Too Close To The Sun" ? Toutefois, l'album apparaît moins réussi que son prédécesseur. Bien qu'unifié par un concept, il manque de tonus, et la plupart des morceaux présentent un visage plus dépouillé, avec des arrangements relativement basiques. Où sont d'ailleurs passés les chœurs qui étaient une des forces du groupe ? "I Can't Look Down" est un des rares morceaux plus rock, dans la veine d'un "Too Late". La ballade acoustique en deux parties, qui ouvre et ferme l'album, "Blue Blue Sky", est joliment ciselée (surtout au final, la première partie durant moins d'une minute), tout comme le bluesy "Blown By The Wind". Les atours orchestraux et la structure plus riche de "One Day To Fly", et son climax symphonique, en font incontestablement un des meilleurs titres de l'album, sinon le meilleur, mais il est plutôt isolé; l'interprétation de Graham Dye est également là pour nous rappeler l'illustre passé. Quand à "Brother Up In Heaven", dédié au cousin de Bairnson décédé pendant la guerre du Golfe, et pour lequel un clip fut tourné, c'est une ballade qui perd de son émotion à cause d'un côté trop conventionnel et étiré. La plupart des compositions ne sont pas désagréables, mais manquent souvent de profondeur et ne s'impriment pas vraiment dans la tête de l'auditeur; on pense aux titres les moins convaincants de Eye In The Sky. C'est en particulier le cas de "Fall Free" (qui bénéficia pourtant d'un clip vidéo) ou "So Far Away". Les deux instrumentaux sont également dans le même cas : "Cloudbreak" est un morceau planant, au rythme similaire à "Nucleus", dominé par une guitare lyrique, tandis qu'"Apollo" surfe en partie sur la mode techno, mais avec des arrangements typiquement "parsoniens" (claviers, chœurs, samples d'un discours de Kennedy et riffs rageurs). L'album sort en septembre 1996 en Europe, puis les mois suivants dans les autres continents. Le disque a en outre la particularité d'offrir un CD Rom. En cliquant parmi une nuée de montgolfières, on découvre, en vrac, la discographie du groupe, les paroles des morceaux de On Air, des renseignements sur l'aviation, un clip psychédélique d'"Apollo" ou même des textes de Freud et de Shakespeare ! De quoi passer quelques moments amusants...

Après la sortie de l'album, le groupe se lance dans une nouvelle tournée, d'abord aux États-Unis et au Canada en octobre et novembre, puis en Amérique du sud, en Asie et en Europe d'avril à octobre 1997, donnant à cette occasion un concert au Zénith de Paris, le 6 mai. On retrouve pour ce faire une bonne partie de l'équipe présente sur On Air : Alan Parsons, Ian Bairnson, Stuart Elliott, Gary Sanctuary (remplacé par John Beck après la tournée nord-américaine), John Giblin et Neil Lockwood, ainsi que Peter Beckett (chant et claviers). 1998 sera l'occasion d'une tournée supplémentaire avec la même formation, d'abord en Europe, puis au Canada durant tout l'été, en première partie de Yes. D'autre part, un an et quelques nouvelles compilations plus tard, un hommage indirect est rendu à Alan Parsons dans le second volet des aventures d'Austin Powers bourré de références, L'espion qui m'a tirée, avec Mike Myers et la ravissante Heather Graham. Le plan du Dr Denfer pour détruire Washington à l'aide d'un laser géant s'appelle en effet "The Alan Parsons Project", qualifié par le fils du Docteur de "groupe de rock progressif de 1982", en souvenir du succès d'Eye In The Sky... une remarque sans doute révélatrice de l'image - en grande partie trompeuse - du groupe dans le grand public. Ce clin d'œil débouchera d'ailleurs sur la réalisation d'un morceau, "Dr Evil Austin Powers Mix", composé par Mike Myers et Alan Parsons, qui figure sur l'édition anglaise du nouvel album, The Time Machine.

Celui-ci est enregistré de janvier à mai 1999, aux studios Parsonics, et paraîtra sous un nouveau label, Miramar (qui avait également signé par le passé le groupe Tangerine Dream). On le sait maintenant, ce disque fut le dernier du groupe sous sa forme "classique", pourrait-on dire. Il apparaît en tout cas très constant, d'un raffinement fragile, plus proche de Try Anything Once que du mitigé On Air, et renouant en partie avec la qualité des premiers albums du Project (voir la chronique parue dans Big Bang n°33 de décembre 1999, pp.48-49). De nouveau, d'ailleurs, c'est Storm Thorgerson qui a réalisé la très jolie pochette. Quand aux musiciens, à côté de Ian Bairnson, Stuart Elliott, Richard Cottle, John Giblin et Andrew Powell (pour des arrangements orchestraux plus naturels que jamais), on trouve un claviériste occasionnel en la personne de Robyn Smith. Par ailleurs, l'ensemble des chanteurs est une fois de plus constitué de nouvelles têtes, et pas des moindres (Tony Hadley, du groupe à succès des années 80 Spandau Ballet, ou Maire Brennan, de Clannad), ainsi que de valeurs sures (Neil Lockwood, Graham Dye); on remarque en particulier le retour de Colin Blunstone, dont la dernière participation remontait à Vulture Culture en 1984, et de Chris Rainbow pour des chœurs de qualité (enfin !). Il s'agit de nouveau d'un album concept, inspiré du fameux roman de H.G. Wells, La machine à explorer le temps (le titre original de l'instrumental d'ouverture et de fermeture, "The Time Machine", était d'ailleurs "H.G. Force"). L'axe du disque est toutefois assez souple : il ne s'agit pas d'une adaptation du roman, ni même d'une série de vignettes dues à une succession de visites temporelles, comme l'avait été le Time Machine de Rick Wakeman. Le temps sert surtout de toile de fond, permettant des déclinaisons sur les thèmes de la pérennité post-mortem ("Call Up"), de la foi en l'avenir ("No Future In The Past"), du désir de revivre certains moments ("Press Rewind") ou de la douleur d'autres ("The Very Last Time"). La composition des douze morceaux est revenue quasi exclusivement à Stuart Elliott et Ian Bairnson, ce dernier assurant en plus de son rôle de guitariste, des parties de claviers et de saxophone. Alan Parsons, pour sa part, et fidèle en cela à ce qui s'était passé sur toutes ses réalisations antérieures, a enregistré et produit l'album, de bien belle façon une fois de plus. Nous ne ferons pas ici une analyse des différents morceaux du disque, renvoyant pour cela à la chronique du n°33. Soulignons simplement la variété des styles abordés (folk sur "Call Of The Wild" - une première -, blues sur "Call Up", ballade avec "Ignorance Is Bliss" (une des meilleures du groupe, proche d'"Old And Wise") et la place importante des instrumentaux, qui évoque plus I Robot (y compris dans l'esprit) que On Air. La version japonaise du disque inclut même un instrumental supplémentaire, "Beginnings", sur lequel Alan Parsons assure le rôle de narrateur. De septembre à décembre 1999, le groupe, constitué de Alan Parsons, Ian Bairnson, Stuart Elliott, John Beck, Tony Hadley, Neil Lockwood et David Nolan à la basse, effectue une tournée en Amérique du nord, puis en Europe et au Japon. En guise de prolongement, le groupe (amputé de Tony Hadley) assure quelques dates en Espagne et en Turquie en mars et juin 2000, puis effectue ce qui sera sa dernière série de concerts en août 2001, au Japon.

"A Valid Path" ?

En décembre 2001, la nouvelle de la séparation à l'amiable du groupe constitué autour d'Alan Parsons boucle donc la boucle. Durant toute sa carrière en tant que leader d'un groupe, Alan Parsons récolta un certain nombre de disques d'or et de platine, ainsi que douze nominations aux Grammy award pour son travail de production et d'enregistrement, avec pas moins de cinquante singles et plusieurs millions de disques vendus à son actif ! Mais si l'intérêt de cette pop sophistiquée à connotation progressive est bien réel, entre autre pour une approche en douceur de la richesse de l'univers des musiques progressives, l'avenir apparaît plus incertain. Si Ian Bairnson et Stuart Elliott continueront sans doute leurs habituels travaux de musiciens de studio (voir l'encart "The Ring : les carrières parallèles"), avec probablement un ou plusieurs albums solo à la clef, les choses semblent un peu plus floues pour Alan Parsons lui-même. A Valid Path, son premier "véritable" album solo, si l'on peut dire, est en effet plutôt décevant. Enfin, quand on dit en solo, ce n'est pas tout à fait juste : autour de lui, on trouve en effet, outre son fils Benjamin, un certain nombre de DJ et manipulateurs de sons (Simon Posford, The Crystal Method, Nortec Collective, etc...) guère connus des progmaniacs, ainsi que l'illustre David Gilmour et David Pack, collaborateur de Alan Parsons sur Try Anything Once, en particulier. Quant à la pochette et au livret, ils déclinent une fois encore l'univers caractéristique de Storm Thorgerson, commun à Pink Floyd et à Alan Parsons. Mais le contenu musical, me direz-vous ? Mettons d'emblée de côté deux titres qui sont des reprises peu convaincantes réalisées par Benjamin Parsons : "Mammagamma 04" (réorchestration de celui de l'album Eye In The Sky) et "A Recurring Dream Within A Dream", mixte de "A Dream Within A Dream" et "The Raven" du premier Alan Parsons Project de 1976 qui, sans être désagréable, n'arrive pas au niveau des originaux. Trois compositions sont des chansons aux structures conventionnelles : l'entêtant - et agaçant - "More Lost Without You", interprété par P.J. Olsson; "We Play The Game", plus dans la lignée des morceaux charismatiques du Project, qu'Alan Parsons chante en personne et sur lequel Alastair Greene remplace Ian Bairnson à la guitare électrique; "You Can Run" avec David Pack, enfin, beaucoup trop lourd. Quant aux quatre autres compositions, entièrement instrumentales, leur qualité est variable. L'orientalisant "Return To Tunguska" (une référence à l'explosion d'un météorite en 1908 au-dessus de la Sibérie), avec le solo inspiré de Gilmour, évoque le meilleur Ozric Tentacles, tandis que "Chomolungma" et son thème séduisant privilégie une lente montée en puissance légèrement emphatique, avec des enchevêtrements de voix soignés. Ce morceau, qui se situe dans la continuité d'un "Apollo" sur On Air, souffre seulement d'une rythmique par trop pesante. Mais ces deux morceaux, les meilleurs et les plus longs (un peu moins de neuf et huit minutes), contrastent avec "Tijuaniac", léger passage planant proche des Propellerheads, et "L'arc en ciel" (sic), qui manque quelque peu de substance mélodique, pourtant une des marques de fabrique d'Alan Parsons. L'ensemble est donc mitigé, et comme le récent effort de Eric Woolfson (voir ci-dessus), laisse une impression d'inachèvement et de vide... Espérons qu'Alan Parsons saura redresser la barre et retrouver une qualité sonore dont il est capable, sans aller jusqu'à rêver à des retrouvailles avec son ami Eric Woolfson pour un nouveau départ... "A Dream Within A Dream".

Jean-Guillaume LANUQUE

(dossier publié dans Big Bang n°43 - Mars 2002)


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