BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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AFTER CRYING

Bien que découverte seulement au milieu des années 90 hors de son pays, cela fait maintenant plus de dix-huit ans (article mis à jour début 2005) qu'After Crying, formation hongroise auteur d'une œuvre imposante et totalement à part dans le paysage progressif, a vu le jour. Si un seul musicien, le violoncelliste et bassiste Peter Pejtsik, a été présent tout au long de ces années, il convient de noter que, jusqu'en 1994, celui-ci assurait conjointement le commandement de la troupe avec un autre musicien, le pianiste Csaba Vedres. Ce dernier était d'ailleurs considéré alors par beaucoup comme le 'leader' officieux d'After Crying, au point que son départ sembla sonner inévitablement l'arrêt de mort de la formation. Il n'en fut heureusement rien...

Une fructueuse rencontre

Ce fut donc à l'initiative du duo Pejtsik-Vedres que naquit After Crying à l'automne 1986. Les deux jeunes musiciens s'étaient liés d'amitié peu de temps auparavant dans le cadre d'un orchestre classique dirigé par Balasz Kocsar (fils d'un compositeur contemporain réputé, Miklos Kocsar) qui jouait des œuvres de compositeurs modernes. Amateur de rock progressif des années 70, Vedres initia alors Pejtsik à la musique de ses deux groupes préférés, qui demeurent à ce jour les références rock «officielles» d'After Crying : Emerson, Lake & Palmer et King Crimson.

Né le 1er avril 1968 à Budapest, Peter Pejtsik a, en matière musicale, de qui tenir : son père est professeur de violoncelle, et inspecteur général de l'enseignement primaire dudit instrument pour toute la Hongrie. Le jeune Peter se retrouve donc rapidement avec un archet à la main et, sous l'égide paternelle, ingurgite sagement les fondements de la théorie musicale, ainsi qu'une bonne partie du répertoire de musique de chambre. Il fréquente en parallèle une école primaire spécialisée pour enfants musiciens. A 14 ans, il passe avec succès l'examen d'entrée au prestigieux Conservatoire Bela Bartok de Budapest. Dès lors, ses horizons musicaux vont s'élargir tous azimuts, aussi bien vers la musique médiévale et baroque (il prend alors quelques leçons de viole de gambe) que vers les sentiers moins orthodoxes (rappelons que nous sommes en Hongrie, plusieurs années avant la chute du Mur de Berlin) du rock 'underground', pour lesquels il troque alors parfois son violoncelle pour une guitare basse. Puis il se découvre un grand intérêt pour les compositeurs du début du siècle, notamment les oeuvres de jeunesse de Schoenberg et Stravinsky et, surtout, Bartok, et intègre la faculté de musicologie de l'Académie Franz Liszt. Pour gagner sa vie, il travaille au département musique de la bibliothèque nationale.

Sa route va alors croiser celle de Csaba Vedres. Né le 16 juillet 1964 à Pilissentkereszt, celui-ci est également titulaire d'une longue formation classique, qu'il poursuivra d'ailleurs en parallèle à ses activités au sein d'After Crying. Au moment où il rencontre Pejtsik, il souhaite comme lui s'émanciper des dogmes trop rigides du milieu classique. Tout en nourrissant une passion pour l'œuvre de compositeurs comme Bach, Beethoven ou Schumann, et plus récemment Moussorgsky et Bartok, il connaît tout aussi à fond celle d'artistes modernes comme les jazzmen Miles Davis et Keith Jarrett, et les groupes progressifs ELP, King Crimson et Gentle Giant. Cette curiosité se manifeste également dans sa maîtrise des instruments les plus divers : outre le piano, il joue entre autres de la guitare et du saxophone.

Jamais deux sans trois...

Pejtsik et Vedres décident donc de s'associer, et s'adjoignent comme troisième membre le flûtiste Gabor Egervari. Agé alors de 23 ans, celui-ci est un ami d'enfance de Vedres, qui l'a connu sur les bancs de l'école primaire, un artiste polyvalent, à la fois sculpteur, musicien et poète. Pendant les deux ans qui vont suivre, After Crying sera donc un trio acoustique, jouant un répertoire constitué de pièces de musique de chambre et d'improvisations, solistes ou collectives. «A cette époque», explique Pejtsik, «nous étions forcés de faire avec le peu dont nous disposions. Nous n'avions aucun instrument ou appareil électrique. J'avais un violoncelle qui était une possession familiale, Csaba avait un piano chez lui et Gabor une flûte bon marché. C'était le minimum, mais d'un autre côté l'absence d'amplification facilitait l'organisation de concerts, sauf évidemment lors des rares occasions où nous jouions dans des salles plus importantes...».

Un tournant décisif dans la carrière d'After Crying est amorcé avec l'intégration du chant, en 1988. Les textes seront l'œuvre conjointe de Gabor Egervari et de Tamas Görgenyi, un autre ami de Csaba Vedres qui deviendra quelques années plus tard le chanteur d'After Crying. Il est important de noter qu'à cette époque où le groupe ne comprend encore officiellement que trois musiciens, gravitent déjà autour de lui une véritable «famille» dont certains membres, d'abord participants occasionnels, finiront par le rejoindre à plein temps. L'histoire d'After Crying a en fait débuté longtemps avant sa naissance en tant que tel : Csaba Vedres, Tamas Görgenyi et le futur guitariste Ferenc Torma étaient ensemble au lycée, ainsi d'ailleurs que l'illustrateur des pochettes du groupe, Kornel Beleznai. Ils initieront ensemble de nombreux projets : groupes musicaux (Denevérek, Lajosok, Ideg-Rendszer et Masodik Vonal, pour en citer quelques-uns), projets de films (hélas jamais menés à terme)...

C'est d'ailleurs en référence à cette longue - et tumultueuse amitié - que le nom After Crying fut choisi. «Nous sommes tous des amis très proches, mais nous avons chacun une personnalité très affirmée. Nous avons toujours discuté de toutes sortes de sujets, de musique, d'autres formes d'art, de philosophie, de sciences... Nous nous sommes beaucoup querellés, disputés, réconciliés... Il y a eu beaucoup de larmes. Mais l'acte de pleurer vient souvent comme une purification, une sorte de catharsis. Beaucoup de belles choses naissent des larmes. C'est ce que nous avons voulu exprimer par le nom After Crying».

Pour revenir au choix d'intégrer le chant, laissons Peter Pejtsik nous exposer son opinion sur le sujet : «Le chant est indispensable, selon nous, à l'établissement d'une véritable communication avec le public. Contrairement à certains groupes progressifs et nombre de musiciens contemporains, notre but n'est pas de jouer volontairement une musique trop compliquée pour être comprise par d'autres que nous-mêmes, et du coup nous sentir supérieurs. Pour autant, la dimension vocale ne doit rester qu'un élément parmi plusieurs : nous ne voudrions surtout pas d'un chanteur qui monopolise l'attention en gesticulant et en beuglant ! A l'époque où Csaba Vedres était dans le groupe, il n'aurait jamais accepté que nous ayons un chanteur qui ne soit pas également musicien, comme c'est aujourd'hui le cas avec Tamas. Nous nous sommes beaucoup disputés au sujet du chant, de qui devait chanter quoi. Notre attitude à cet égard a quelque peu évolué depuis son départ...».

De l'Underground à... l'Overground

Les premières années d'After Crying (1986-89) n'ont pas fait l'objet d'un témoignage discographique. Toutefois, deux cassettes, Opus 1 et After Crying 1989 (reprenant les deux spectacles d'une heure de musique créés successivement par le groupe en 1988 et 1989) furent éditée en quantités très limitées en 1991. «Nous avions décidé de créer une sorte d'association à but non lucratif, baptisée Katakomba, dont la vocation serait de sortir des cassettes vendues à prix coûtant lors de nos concerts. Nous concevions et fabriquions nous-mêmes les jaquettes, nous nous occupions d'absolument tout et prenions en charge toutes les dépenses... Nous étions jeunes et très enthousiastes ! Les enregistrements avaient été effectués sur un magnétophone 4 pistes. Nous ne prévoyons pas de les ressortir en CD, et ce pour deux raisons. La première est que nous considérons qu'elles ont purement une valeur documentaire, en ce sens qu'elles témoignent d'un contexte musical, technologique et financier bien particulier, et loin d'être optimal. La seconde est que les bandes sont extrêmement détériorées et qu'il serait très coûteux de les restaurer. A la limite, il serait plus réaliste d'envisager de retourner en studio avec les musiciens d'origine et réenregistrer les pièces en questions dans de bonnes conditions...».

On doit donc se contenter du seul Overground Music (1990), premier véritable album d'After Crying, pour revivre ces premières années, marquées par un constant dépouillement acoustique. Sorti initialement en vinyl sur le label Hungaropop Safari Club, il a été réédité en 1993 par Periferic Records, label créé peu de temps auparavant par les responsables du magasin Stereo Kft. Csaba Vedres et Peter Pejtsik sont présentés comme les deux seuls membres officiels. Kristof Fogolyan (flûte) et Zsolt Maroevich (violon alto) ont le statut de simples invités, bien qu'officiant également à leurs côtés sur scène à cette époque. Plus épisodiquement, d'autres musiciens viennent renforcer le quatuor : Judit Andrejszki (chant), Otta Racz (hautbois), Pal Makovecz (trombone), Aladar Tüske (basson) et Balazs Winkler (trompette). Nous reparlerons plus loin de ce dernier, dont le rôle au sein d'After Crying sera par la suite grandissant.

Il ne paraît pas vraiment nécessaire de s'attarder sur cet album, dans la mesure où son contenu n'a que peu à voir, dans la forme en tout cas, avec du rock progressif. Il s'agit plutôt d'un mélange, encore inégalement abouti, de musique instrumentale d'inspiration classique et d'une dimension rock qui ne s'exprime encore que dans les parties vocales. Celles-ci (sur des textes en anglais de Tamas Görgenyi), tenues en alternance par Vedres et Pejtsik, s'intègrent hélas assez mal à l'ensemble. Cette faiblesse n'est pas totalement rédhibitoire, mais seul «Shining», le dernier titre, interprété avec autrement plus de finesse et de sensibilité par la chanteuse invitée Judit Andrejszki, s'avère totalement satisfaisant. C'est d'autant plus dommage que les séquences totalement instrumentales sont le plus souvent magnifiques, que ce soit par la beauté de leurs mélodies que par celle de leurs arrangements d'une grande richesse et, surtout, d'une absolue pureté : les sonorités acoustiques sont parfaitement captées et mêlées les unes aux autres, c'est un enchantement pour les oreilles.

Suite au succès de la première scénique d'Overground Music à Budapest, devant 1500 spectateurs, After Crying donnera de nombreux concerts en 1990 et 1991. L'un de ceux-ci donnera lieu à une cassette qui, contrairement aux deux précédentes, a connu les joies de la digitalisation puisque son contenu a été repris (en partie - environ les deux tiers) sur le double CD Elso Evtized. En constatant que le quatuor y est renforcé par pas moins de sept invités, on est tenté de croire qu'il s'agissait d'une prestation exceptionnelle, ce que dément Peter Pejtsik. «Pendant cette période, la plupart de nos concerts faisaient appel à cette formation élargie. Nous donnions certes de temps en temps quelques concerts à quatre seulement, mais n'en étions jamais totalement satisfaits. On peut donc dire que Koncert 1991 donne une idée fidèle d'un concert d'After Crying de cette période, même si évidemment tous les morceaux joués alors n'y figurent pas».

Pejtsik précise néanmoins que, si la musique en elle-même était celle que le groupe jouait normalement, en revanche les circonstances dudit concert (qui se tint le 7 octobre 1991) étaient un peu particulières. «Nous avions été invités à jouer dans le cadre d'un festival de musique contemporaine baptisé 'Musiques de notre Temps', et notre prestation fut enregistrée par la radio nationale hongroise. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que nous avions joué exactement le même répertoire trois jours auparavant dans l'une des salles rock les plus prestigieuses de Budapest, en première partie de nous-mêmes (!) jouant l'album Islands de King Crimson, note pour note et dans son orchestration d'origine ! Par chance, malgré la présence d'un bon millier de spectateurs, aucun chroniqueur de musique classique n'en avait entendu parler. Heureusement pour nous, car en Hongrie, si vous jouez ne serait-ce qu'une fois dans ce genre de salles, vous ne pouvez plus jamais prétendre au statut de musicien classique !...».

 
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