BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

From Silence To Somewhere pochette

PISTES :

1. From Silence to Somewhere
2. Rendered in Shades of Green
3. Fermented Hours
4. Foxlight

FORMATION :

Lars Fredrik Frøislie

(claviers, choeurs)

Kristian Karl Hultgren

(basse, clarinette basse)

Martin Nordrum Kneppen

(batterie, percussions, flûte à bec)

Andreas Wettergreen Strømman Prestmo

(chant, guitare, glockenspiel, percussions)

Geir Marius Bergom Halleland

(guitare, choeurs)

WOBBLER

"From Silence To Somewhere"

Norvège - 2017

Karisma Records - 47:33

 

 

En trois albums, Wobbler s'est hissé au rang de formation incontournable en matière de progressif symphonique avec une approche ouvertement, voire outrageusement passéiste. Mais malgré son talent largement reconnu, la question de son manque de personnalité s'est posée tout au long de sa carrière, et il faut bien l'avouer souvent à juste titre. Sur les premières démos qui l'ont révélées (plus tard réenregistrées sur le mini-album Afterglow) puis sur Hinterland (2005), ce fut d'abord, sans équivoque, Anglagard, dont il reprenait à peut près tout les tics de composition. Avec Rites At Dawn (2011) et son line-up en partie renouvelé, il signait son oeuvre la plus consistante et aboutie à ce jour, mais c'était cette fois à Yes que les norvégiens adressaient des clins d'oeil appuyés (allant jusqu'à un quasi mimétisme sur des titres comme «La Bealtaine» ou «In Orbit»).

Bref, comme l'avait évoqué avec pertinence mon collègue Laurent Métayer lors de sa chronique du dit album, Wobbler incarne cet éternelle problématique qui traverse le courant progressif depuis son revival des années 90 : peut on être créatif en se moulant ou en reprenant les caractéristiques stylistiques et/ou sonores d'un groupe, d'un courant, d'une époque sans les moderniser ? Et si on part du principe souvent admis qu'en matière de Progressif symphonique tout a été dit, les mérites artistiques d'un projet choisissant d'y oeuvrer ne doivent-ils pas se mesurer à l'aune d'autres critères que l'innovation ou l'originalité pure ? Nos lecteurs assidus savent que la position de Big Bang a toujours été assez claire à ce sujet, que oui, bien d'autres qualités peuvent rentrer dans l'équation (talent mélodique, brillance instrumentale ou vocale, etc.) pour donner vie à d'authentiques réussites, et les exemples ne manquent pas.  

Mais c'est tout de même avec ces réflexions en tête que l'on aborde From Silence To Somewhere, un quatrième album dont la découverte révèle cependant assez vite (et non sans une certaine jubilation) que les norvégiens ont clairement passés un cap...  

Pourtant, dans l'approche formelle rien n'a changé d'un iota, Wobbler est toujours ce groupe qui semble avoir érigé en règle d'or la volonté de faire sonner sa musique comme celle des disques publiées entre 1970 et 1975 (grosse modo). Aucune trace de modernité dans l'instrumentation ou la production, la formation ne dévie pas de sa démarche originelle incarnée par son noyau dur: la basse claquante de Kristian Karl Hultgren, la batterie volubile de Martin Nordrum Kneppen, et surtout l'opulence des claviers cent pour cent analogiques de Lars Fredrik Frøislie, véritable marque de fabrique et signature sonore du quintet.

L'effectif est complété depuis Rites At Dawn par le guitariste Geir Marius Bergom Halleland et le chanteur Andreas Wettergreen Strømman Prestmo. Avec ce dernier le groupe s'était doté d'un vocaliste à la hauteur de sa flamboyance instrumentale, ce qui n'est pas rien, et ce nouvel album le confirme indubitablement.   

A première vue on reste donc en territoire familier, d'autant plus qu'avec ses trois longs morceaux (plus un court interlude piano/Mellotron) From Silence To Elsewhere renvoie à l'agencement d'Hinterland. Mais cette similitude permet surtout de mesurer le chemin parcouru en douze ans, et Il suffit de se pencher sur la suite titre de 22 minutes qui ouvre les débats pour constater qu'il n'y a plus grand chose à voir avec les longueurs et les errances de celle de Hinterland, précédente tentative dans l'exercice de la «longue forme». C'est simple, de l'introduction pétaradante et spectaculaire jusqu'au final apaisé à la beauté solennelle et troublante, en passant par un assortiment de phases aussi variées qu'inspirées, l'enchantement est total. C'est que les parties de chant ne sont plus les parents pauvres, et qu'au contraire elles participent tout autant que leur homologues instrumentaux à la magie de l'ensemble, la brillance des mélodies se voyant magnifiée par la prestation impeccable et le timbre chaleureux de Prestmo. C'est particulièrement le cas de la première séquence chantée à apparaître (que l'on retrouve plus tard dans le morceau), dont le pouvoir émotionnel est à vrai dire assez inédit chez Wobbler. Les envolées instrumentales, tourmentées, puissantes ou plus subtiles, avec un feu d'artifice de claviers solidement épaulés par la guitare, ne sont bien sûr pas en reste (l'inverse aurait été étonnant), et se voient de nouveau épicées par les interventions de flûte de Ketil Vestrum Einarsen, invité récurrent et musicien central de la scène prog norvégienne actuelle. Et que dire encore de ce climax à l'irrésistible souffle épique autour de la 17éme minute, dont les généreuses nappes de Mellotron et la section rythmique tellurique évoquent Anekdoten dans ses moments les plus symphonique ?

Si on devait revenir une bonne fois pour toute aux comparaisons avec Anglagard, on peut affirmer que, dans la gestion des dynamiques, dans cette alternance de tension et de relâchement, mais aussi dans la rigueur de l'écriture, l'élève a atteint le niveau du maître, sans avoir désormais à rougir de la comparaison. Pas de doute Wobbler maîtrise son sujet à la perfection, s'il n'y a plus la profusion thématique des débuts (et particulièrement des fameuses démos), les différents thèmes se voient maintenant développés plus en profondeur et leur impact s'en trouve naturellement décuplé (clairement un des acquis de Rites At Dawn).  

Les deux autres titres principaux n'ont peut être pas tout à fait la même charge dramatique mais sont loin de démériter et prolongent chacun à leur manière et avec les mêmes qualités l'époustouflante réussite de cette suite titre. «Fermented Hours» (10:10) plus axé sur le chant (avec même des passages en Norvégien), conjugue une énergie débridée avec un déroulement plein de rebondissements. Les parties s'enchaînent sans temps mort, et cela d'ailleurs vaut pour tout l'album, aucune seconde d'ennui ne vient se glisser dans ces développements à la fois fougueux et insaisissables, agrémentés de respirations salvatrices. «Foxlight» (13:53) rappelle quand à lui «Clair Obscur» sur Hinterland par certains riffs et par sa construction, avec sa longue et sublime séquence introductive acoustique où chaque musicien rivalise de finesse pour tisser une trame musicale à l'infinie délicatesse. La chanson qui clôture le morceau, en forme de sarabande enjouée, faussement naïve mais très vite irrésistible, a l'air de rien tout du manifeste, celui d'un groupe au sommet de son art qui peut se permettre toutes les incartades avec le même insolent bonheur.   

On peut donc parler de sans faute, avec d'autant moins de scrupules que c'est bien la première fois qu'on peut l'affirmer au sujet de Wobbler sans paraître excessif. Bien sûr les références aux grands des seventies n'ont pas disparu, et cette fois on pense par exemple à Genesis à plusieurs reprises (le coda pré-final de «Foxlight» qui renvoie aux volutes acoustiques conclusives de «Dancing With The Moonlit Knight»), mais elles demeurent essentiellement formelles et surtout inévitables au vu du positionnement stylistique très tranché. Et puis s'il faut chercher, de la personnalité, les norvégiens n'en manquent pas, mais elle se manifeste par petites touches, comme ces éléments de musique médiévale et baroque disséminés ça et là, ou cette façon de s'inscrire dans une certaine idée du Prog scandinave (la mélancolie, le Mellotron, l'évocation pleine de mystère de ces vastes étendues naturelles nordiques) tout en manifestant en contraste une facette plus légère, lumineuse et même parfois espiègle.

Surtout Wobbler a (enfin diront certains...) fait sien ce vocabulaire qu'il connaît par coeur, pour reprendre une expression anglaise il se tient maintenant sur les épaules des géants et n'est plus (en forçant le trait) cet imitateur enthousiaste et ultra-doué mais trop scolaire. A l'instar du dernier White Willow (les deux formations ne partagent pas le même clavièriste par hasard), il se livre à une célébration du passé à la fois généreuse et décomplexée, sans révolutionner le coeur de sa musique mais en l'affinant tel un orfèvre. Il signe, et d'assez loin, son meilleur album avec From Silence To Somewhere, et donc par la même occasion un des incontournables de cette année 2017... 

Clément CURAUDEAU

(chronique parue dans Big Bang n°100 - Octobre 2017)