BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Future Hopes pochette

PISTES :

1. Future Hopes (4:30)
2. Silver and Gold (4:04)
3. In Dim Days (11:04)
4. Where There Was Sea There Is Abyss (1:59)
5. A Sacred View (18:16)
6. Animal Magnetism (CD/Digital bonus track) (7:15)
7. Damnation Valley (CD/Digital bonus track) (3:16)

FORMATION :

Venke Knutson

(chant)

Jacob Holm-Lupo

(guitares, synthétiseurs)

Lars Fredrik Frøislie

(claviers)

Ketil Einarsen

(flûte)

Ellen Andrea Wang

(basse)

Mattias Olsson

(batterie, percussions)

INVITÉS

Kjersti Løken
(trompette [1])

Hedvig Mollestad
(guitare [3,5])

Ole Øvstedal
(guitare [4])

David Krakauer
(clarinette [6])

WHITE WILLOW

"Future Hopes"

Norvège - 2017

The Laser's Edge - 50:28

 

 

Accentuant fièrement le recentrage de White Willow sur les valeurs formelles du rock progressif des années 1970 entamé avec Terminal Twilight (2011), qui rompait avec les errances 'métal' de Storm Season (2004) et Signal to Noise (2006), Future Hopes se présente à nous orné d'une pochette signée Roger Dean (l'illustrateur qui offrit à Yes son univers visuel), clin d'oeil aguicheur qui ne constitue en réalité qu'un signal parmi d'autres (certes le moins subtil) de la célébration d'un corpus que Jacob Holm-Lupo, le leader-guitariste de White Willow, maîtrise sur le bout des doigts.

L'autre symbole massif qui place immédiatement Future Hopes dans le sillage de la décennie dorée du rock progressif est l'utilisation, sur la quasi-totalité de l'album, par Holm-Lupo lui-même, du fameux Yamaha CS80, synthétiseur homérique dont un prototype fut autrefois confié aux bons soins d'Eddie Jobson, qui en explora toutes les possibilités sonores et expressives sur le premier album de UK (1978). Le décès de John Wetton, alter-ego de Jobson dans UK, survenu pendant la finalisation de Future Hopes, renforce la solennité d'un album que l'on est tenté d'envisager comme un panégyrique des formations progressives auxquelles John Wetton prêta son concours dans les années 1970, King Crimson en tête bien sûr puisque les sonorités frippiennes de la guitare de Holm-Lupo font cette fois-ci jeu égal avec la lutherie (essentiellement analogique) du claviériste Lars Fredrik Frøislie (l'âme du groupe de rétroprog Wobbler) et qu'un titre de Future Hopes, "Where There was Sea There is Abyss", à l'instar de "Natasha of the Burning Woods " sur Terminal Twilight, lorgne clairement du côté des séquences improvisées les plus atmosphériques du King Crimson millésime 1972-1974.  

L'effectif mobilisé dans Future Hopes est sensiblement le même que pour l'album précédent, à une exception près, les parties vocales étant désormais assurées par Venke Knutson (déjà entendue sur le deuxième album de The Opium Cartel, le side-project folk et new-wave d'Holm-Lupo), chanteuse pop relativement populaire en Norvège et qui succède donc à l'historique Sylvia Erichsen. Ce changement ne modifie en rien l'identité vocale de White Willow, certes plaisante mais assez quelconque et qui semble reposer sur la fumeuse équation (par ailleurs passablement misogyne) chant féminin = douceur et ambiance éthérée. Les fidèles Mattias Olsson (batteur que l'on sait excellent dans Änglagård mais auquel le son très numérique employé ici ne rend pas vraiment justice), Ellen Andrea Wang (bassiste d'exception qui brille particulièrement dans les séquences renvoyant explicitement au premier opus de UK) et Ketil Vestrum Einarsen (flutiste-titulaire de White Willow, tout à fait excellent mais un peu en retrait par rapport à sa présence plus appuyée dans Terminal Twilight) complètent un duo central Holm-Lupo-Frøislie dont les passes d'armes constituent la colonne vertébrale d'un album qui se fond avec délectation dans une nostalgie seventies totalement décomplexée, rapprochant de plus en plus le son de White Willow de celui de son compatriote et frère de sang Wobbler. La brève mais saisissante apparition (comme sur Terminal Twilight) de la superstar du jazz klesmer David Kraukauer dans l'obsédant et orientalisant "Animal Magnetism" participe de cette rassurante impression de stabilité si rare et d'autant plus précieuse dans le champ des formations progressives contemporaines.  

Placés quasiment côte-à-côte au coeur de l'album, les deux epics "In Dim Days" et "A Scarred View", d'une durée respective de 11 et 18 minutes, représentent l'indéniable sommet artistique de Future Hopes, avec un léger avantage qualitatif en faveur du premier, plus conforme au double canon King Crimson/UK que son successeur (à la partition plus yessienne et s'ajoutant à la longue liste des suites symphoniques ayant émaillé la discographie de White Willow depuis Ignis Fatuus en 1995) et nous donnant à goûter ce que le groupe norvégien a commis de plus complexe à ce jour.  

L'ordonnancement de la track-list laisse en revanche un peu dubitatif (un problème relativement similaire avait d'ailleurs déjà été relevé autrefois pour Ex-Tenebris). Pourquoi en effet avoir encadré les deux epics sus-mentionnés par deux séries de deux titres aux durées et aux ambitions plus modestes, les plutôt pop et linéaires "Future Hopes" et "Silver & Gold" en ouverture d'album et, en conclusion, les très typés et relevant quasiment de l'exercice de style "Animal Magnetism" et "Damnation Valley" (où Frøislie, seul, à la manière d'un Wakeman ou d'un Greenslade, expose la totalité de son éventail sonore) ? Si ces quatre compositions, pleines d'à-propos et complétant habilement un univers stylistique par ailleurs très homogène, avaient été panachées dans l'album, l'appréciation globale de Future Hopes n'en serait que plus positive encore. L'idée de présenter les deux dernières plages comme de simples bonus tracks (il est vrai que celles-ci n'apparaissent que sur la version CD de l'album, la version 33 tours singeant la durée et la découpe des LP des années 1970) est par ailleurs assez facile et contestable.  

Un problème d'emballage bien secondaire me direz-vous, qui ne doit cependant pas nous empêcher de jouir sans restriction des festivités rigoureusement progressives auxquelles White Willow nous convie avec une sincérité et un sens de la perfection qui méritent des félicitations (presque) sans réserve. Je ne saurais enfin trop vous conseiller de préférer l'écoute au casque de Future Hopes pour profiter à plein de la sarabande de claviers vintage à laquelle nous sommes constamment exposés : Hammond, Mellotron et Moog (pour ce qui est du camp analogique), prophet-5 et CS80 (pour ce qui est du camp proto-synthétique), autant de fétiches pour puristes du rock progressif et fins connaisseurs du plus beau et fécond chapitre de son histoire.

Olivier DAVENAS

(chronique parue dans Big Bang n°99 - Juillet 2017)