BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Crude pochette

PISTES :

1. Gravity
2. Duel Nausea
3. Dead Gamblers Don't Have Many Friends
4. A Reliable Shadow
5. Sceptic
6. Skin Suit
7. Beaten Black And Blue
8. Thick
9. Intrusion
10. Guts
11. On The Tightrope
12. Minx

FORMATION :

Etienne Gaillochet

(batterie, chant)

Julien Divisia

(guitare, chant)

Eric Martin

(guitare, chœurs)

Julien Allanic

(basse, chœurs)

François Wong

(saxophones)

Cyrille Méchin

(saxophones)

EXTRAITS AUDIO :

WE INSIST!

"Crude"

France - 2004

Le Triton - 42:50

 

 

We Insist! n'a jamais revendiqué explicitement son appartenance au courant progressif, et avec la parution de ce troisième album dont le morceau le plus long dépasse à peine les quatre minutes et ne comprenant plus, en outre, de plage entièrement instrumentale, on peut croire l'affaire entendue, et rayer définitivement le groupe Parisien de la liste des formations ayant leur place dans nos pages... Et puis on écoute le CD, et les choses s'avèrent un peu plus compliquées !

Première chose, au-delà de la question hautement symbolique des durées, bon vieux maronnier de la presse progressive, Crude nous révèle un We Insist! totalement fidèle à lui-même, dont la volonté manifeste d'évoluer au sein de structures musicales plus resserrées ne semble pas vraiment relever d'un formatage commercial, ou même d'une tentative de séduire la frange la plus «puriste» (autrement dit «bourrine»...) du public rock. A l'image de sa pochette, aussi belle que dérangeante, Crude est un disque sans compromis, œuvre d'un groupe à la personnalité affirmée qui a compris (ou veut en tout cas croire) que c'est en restant lui-même qu'il suscitera une adhésion de plus en plus large.

Loin d'épouser les carcans débilisants couplet/refrain en vogue dans le rock, We Insist! persévère dans sa démarche déconstructiviste, agençant ses idées musicales avec la volonté manifeste de dérouter l'auditeur, ou en tout cas refuse de l'abandonner à la douce (mais stérile) torpeur d'une routine ronronnante. Contrastes dynamiques exacerbés, savantes dissonances, rythmes asymétriques, introductions atypiques, développements inattendus et ruptures abruptes émaillent sans cesse les morceaux, leur donnant l'allure de paysages escarpés et accidentés. Bien sûr, envisager Crude comme une entité unique de 43 minutes serait sans doute une vue de l'esprit (voire un sophisme de chroniqueur en mal d'arguments), mais le réduire à une collection de douze 'chansons' serait encore plus erroné : ce terme peut-il convenir à un titre comme «On The Tightrope» dont le 'texte' comporte en tout et pour tout une quinzaine de mots ?

En effet, c'est l'impression d'une extrême unité qui se dégage au terme de l'écoute. Un constat qui tient aux contours désormais bien connus du son We Insist!, avec ce mélange de guitares saturées et de saxophones (deux titulaires par instrument) et cette section rythmique à la précision chirurgicale (et la force de frappe qui va avec). Un son qui a pris, avec Crude, une tournure particulièrement «pêchue», tous décibels dehors, même les morceaux supposément «calmes», comme «Beaten Black And Blue», étant empreints d'une tension et d'une noirceur à la limite de la rupture. Bref, l'esthétique musicale de l'ensemble est aussi cohérente qu'aboutie.

En fait, le seul aspect réellement perfectible de la musique de We Insist! reste le chant. On a compris que le groupe conçoit la voix comme un instrument comme les autres, mais cette position s'avère esthétiquement intenable car, qu'on le veuille ou non, ne serait-ce qu'en vertu d'habitudes bien ancrées chez l'auditeur, elle monopolise forcément l'attention de l'auditeur à chacune de ses apparitions. Quel que soit le degré d'émancipation du chant de son rôle traditionnel, seul le tout-instrumental peut, sur certains morceaux, permettre aux musiciens de donner la pleine mesure de leur talent (le rôle que continue de jouer «Versus» en conclusion des concerts du groupe en témoigne).

Au-delà de ces considérations théoriques, le chant d'Etienne Gaillochet présente aussi le désavantage, en dépit de son indéniable expressivité (et de la capacité rare de celui-ci, également batteur, à concilier ses deux rôles), de se cantonner à un registre trop exigu (un peu monocorde, dira-t-on) pour prétendre rester attrayant à si haute dose. En outre, les paroles des chansons (reproduites pour la première fois dans le livret) témoignent d'une conception souvent toute personnelle de la syntaxe anglaise, sans doute anecdotique aux yeux (et aux oreilles) du public francophone, mais plus préoccupante dans la perspective d'une exportation de We Insist! en territoire anglophone. Comme pour l'instant, c'est surtout dans le Bénélux que les Parisiens effectuent une percée prometteuse, ils disposent heureusement d'un peu de temps pour remédier à cette imperfection...

Pour le reste, force est de saluer l'aboutissement que constitue ce troisième album (et second volet d'un partenariat fort avec le Triton), en souhaitant que certains de ses partis-pris, qui participent de la cohérence d'ensemble de l'œuvre mais tendent malgré tout à réduire la palette musicale du groupe, se voient un peu adoucis à l'avenir, voire - pourquoi pas ? - que We Insist! tente carrément le pari inverse, celui consistant à se donner davantage le temps de développer ses idées et à exploiter pleinement son potentiel instrumental. Sans forcément aller jusque-là, espérons simplement que We Insist! continuera à nous surprendre et à révéler des facettes inédites de son talent, comme il a su le faire jusqu'ici avec chacun de ses albums.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)