BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Domus Cordis : Father's Tree/The Painted Gate (4:12)
2. Morgana Palace (3:51)
3. Hermes' Wedding (3:01)
4. Under The Trees Of Hope (4:08)
5. Passionata (5:53)
6. Wanja The Wanderer (Concerto for Harp and Orchestra) (6:36)
7. Bhambororo! (1:49)
8. Forest Folks (5:06)
9. Quendel And Rhomas (4:16)
10. Trigon : East Of Time/Missa Obscura/South Of Time (7:07)
11. May Green Be the Grass (6:17)
12. Circulus Finalis : Return Of The Heroes/The Heroes' Telling (3:10)

FORMATION :

Andreas Vollenweider

(harpe)

Carlo Milan

(guitare, percussions)

Roman Schmid

(cor)

Matthias Ziegler

(flûte)

Daniel Pezzotti

(violoncelle)

Helmut Lipsky

(violon)

Leonard Eto

(chant)

Ivan Conti

(percussions, batterie)

Daniel Binelli

(bandoneon)

Claudia Boggio

(chant)

Thomas Fessler

(guitare)

Eberhard Hahn

(instruments à vent)

Mindy Jostyn

(violon, chant)

Walter Keiser

(batterie)

Michael Brecker

(saxophone ténor)

Ladysmith Black Mambazo Ensemble

ANDREAS VOLLENWEIDER

"Kryptos"

Suisse - 1997

Columbia - 55:33

 

 

Lorsqu'une musique, quelle qu'elle soit, atteint un seuil de qualité exceptionnel, elle transcende les limites de son étiquettage et se doit de nous interpeller. De ce point de vue, malgré son fort ancrage - revendiqué - dans le courant new-age, la plupart d'entre nous connaissent Andreas Vollenweider.

Ses premiers albums - la trilogie Behind The Gardens (1981), Caverna Magica (1982) et White Winds (1984), puis Down To The Moon (1986) et Dancing With The Lion (1989) - présentaient en effet une originalité conséquente, qui tranchait déjà avec les habituelles «planeries» synthétiques définissant le genre abordé. L'instrument fétiche du Suisse est en effet la harpe : une harpe électro-acoustique au son très particulier, dont il tire une large gamme d'atmosphères et notamment, parfois, un dynamisme inattendu.

Ceci dit, malgré tous les efforts déployés et quelques très beaux morceaux pour lesquels nous lui accordions notre estime, il ne parvenait pas vraiment à s'extirper de son carcan. En misant tout sur la harpe, il n'était guère possible d'éviter sur toute la longueur d'un album la monotonie ou la mièvrerie.

C'est donc avec beaucoup de lucidité qu'il entreprit de mettre cet instrument en veilleuse (ou plutôt de n'en conserver qu'une dose suffisante pour préserver cette couleur originale) et de s'entourer d'une foule de collaborateurs venant d'horizons (au sens propre du terme) les plus divers.

Book Of Roses (1991) verse ainsi à fond dans la 'world music'. Malheureusement, malgré des arrangements et une production améliorés, les gains ne sont pas significatifs. D'une certaine manière, on quitte des limites pour en trouver d'autres, celles des traditions visitées. Le talent de Vollenweider ne suffit pas à fédérer les trop nombreuses facettes de ce projet ambitieux. L'œuvre ne parvient à décoller que sur les compositions les plus inspirées. Ailleurs, la musique reste trop empreinte de la personnalité de ses divers interprètes.

L'album suivant, Eolian Minstrel (1993), rectifiait un peu le tir, en tablant cette fois sur le chant (féminin), jusqu'alors absent de ses œuvres, et un groupe de musiciens plus soudé. Hélas, en dépit d'excellents morceaux très mélodiques, on glisse trop souvent vers une 'pop' qui ne parvient pas à mettre en valeur les spécificités du harpiste. Suivit un album live - Andreas Vollenweider & Friends / Live 1982-94 - en forme de bilan qui laissait entrevoir la perspective d'un nouveau départ.

C'est effectivement ce à quoi s'apparente Kryptos. Cette fois sera la bonne, et les premières écoutes, déjà, ne permettent pas d'en douter. Vollenweider revient à la veine de Book Of Roses, mais en en gommant les principaux défauts. Avec des moyens tout aussi considérables, il parvient à maintenir l'intérêt sur toute sa longueur, en trouvant dans la dimension symphonique le meilleur ciment possible pour perpétuer son souci de diversité. Il ne renonce pas plus aux folklores qu'à son style si particulier et à sa bonne vieille harpe; mais désormais, tout se tient. Cet équilibre est obtenu en grande partie par l'omniprésence de l'Orchestre Symphonique de Zurich et des compositions le plus souvent à la hauteur des ambitions affichées.

Bref, il n'est plus possible, aujourd'hui, de piquer du nez, même si tout n'est pas au niveau du superbe concerto pour harpe et orchestre «Wanja The Wanderer». Ce dernier, totalement éblouissant mais malheureusement trop court (6:35), n'ôte rien aux qualités prospectives des autres titres, peut-être plus à même de séduire largement, mais beaucoup parmi nous y verront à la fois un sommet dans l'œuvre du musicien et l'espoir de sa reconduite sur une durée plus conséquente (pourquoi pas un concerto n°2 pour harpe sur tout un album ?).

En attendant, il convient de réserver le meilleur accueil à cet album. Bien qu'il faille aller le chercher dans le bac «new-age», il s'inscrit pleinement dans la mouvance progressive. Et si certains enragent de ne pas y trouver ce qu'ils croient être les conventions immuables de notre style de prédilection, c'est qu'ils n'ont pas encore compris que celui-ci n'en a pas et que son renouvellement passe non pas par l'observance de règles formelles mais par l'intelligence et le talent mis au service de la plus haute exigence qualitative, d'une écriture digne de ce nom. De là, et de là seulement, surgit la vraie nouveauté, s'épanouit l'originalité. Ainsi en va-t-il aujourd'hui d'Andreas Vollenweider. Qu'on le veuille ou non, le suisse est désormais sous notre bannière... et l'on ne peut que s'en réjouir !

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°20 - Mai/Juin 1997)