BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Vladivostok (7:06)
2. The Healer / Maniaquerie (4:48)
3. Barb-A-Baal-A-Loo (3:11)
4. Hollow Emptiness (3:05)
5. Mal Brook (1:34)
6. Lost Ideals (3:10)
7. Dans le Vide (6:21)
8. Qui Sème le Vent... (3:55)
9. Neandertal (8:08)
10. Visages De Sable (1:57)
11. Recommencement (3:11)
12. Freed Again (4:13)
13. I Was There (3:51)

FORMATION :

Luc Hébert

(batterie)

Louis Roy

(basse)

Stephen Geysens

(claviers, chant)

INVITÉS

Philippe Woolgar
(guitares, chant)

VISIBLE WIND

"Barb-à-Baal-a-Loo"

Québec - 2001

Muséa - 54:19

 

 

Pas de doute, à voir la pochette de ce nouvel album (celle du précédent, Narcissus Goes To The Moon, au dessin volontairement simpliste et aux couleurs vives, n'était pas mal non plus dans son genre !), Visible Wind semble avoir décidé de bousculer les conventions visuelles et graphiques couramment associées au genre progressif. Il faut dire que le livret accroche agréablement le regard avec son joli vert tilleul, ses brouillons d'écolier et ses vignettes naïves parfois barrées d'un trait de crayon à papier, sorte d'inventaire candide propice à la rêverie qui nous renvoie avec nostalgie - mais non sans quelques ombres en filigrane - vers l'univers innocent d'une enfance bienheureuse. Visible Wind a pris le parti de l'élégance, et cela lui va sacrément bien : ceux qui ont suivi la déjà longue carrière de ce quatuor québécois hors norme savent à quel point sa musique sait conjuguer la vigueur du rock au raffinement des mélodies, sans que l'on puisse y déceler la moindre faute de goût.

Pourtant, le parcours de cette formation n'a rien d'un long fleuve tranquille, on peut même dire qu'elle nous a habitués à de fréquentes volte-faces, ayant trait principalement au format de ses compositions. Visible Wind fait ses débuts discographiques en 1988 avec Catharsis, un disque longuement mûri et particulièrement réussi, aux légères effluves néo-progressives qui se feront par la suite de plus en plus discrètes. Deux autres albums suivront sans toutefois se ressembler, A Moment Beyond Time (1991) et Emergence (1994), avec leurs lots de pièces épiques et de solides instantanés rock en proportion variable, comme si le groupe hésitait (sans pour autant sacrifier la qualité) entre deux approches diamétralement opposées : l'une directe et rapidement accessible, l'autre lyrique et contrastée, aux ambitions authentiquement progressives (et dans laquelle il faut bien dire qu'il excelle !).

En 1997, Narcissus Goes To The Moon remet les pendules à l'heure, et s'impose pour beaucoup comme le sommet d'une œuvre en fin de compte assez disparate. Toutes les tendances abordées par le groupe s'y trouvent résumées, mais fusionnées au sein d'un ensemble si cohérent qu'il pourrait presque s'écouter comme une seule et unique suite, grâce à la fluidité des enchaînements et à un climat dense et hypnotique aux réminiscences floydiennes. L'album culmine sur une captivante pièce de vingt minutes, véritable modèle de progressif intelligent et chaleureux, traversé de jaillissements mélodiques singulièrement inspirés. Son impact fut malheureusement limité par la faute d'une distribution défaillante, puisqu'il faudra attendre près d'un an et demi après son enregistrement (au printemps 1996) pour qu'il soit disponible en France. Malgré cette petite injustice commerciale, la réussite artistique est belle et bien éclatante : autant vous dire que Visible Wind était attendu au tournant !

Barb-à-Baal-a-Loo est donc le cinquième album de cette saga, et une fois de plus on peut dire qu'il tranche - en douceur toutefois - sur son prédécesseur. Premier constat, le groupe n'a pas réédité l'expérience de compositions grand format, mais a recentré son propos sur des morceaux plus concis, et d'un certain classicisme formel. L'album se présente donc comme un enchaînement de titres relativement courts (de 3 à 5 minutes en moyenne, 8 pour le plus long), mais qui rachètent leur brièveté grâce à leur sophistication et à cet inimitable coup de patte mélodique qui caractérise depuis toujours la musique de Visible Wind. Une indéniable réussite musicale, qui rend malgré tout encore plus frustrante l'absence d'une suite un tant soit peu ambitieuse lorsqu'on sait à quel point le talent du groupe explose sur des morceaux de longue durée.

Mais ne boudons pas notre plaisir, car nous voici conviés à un festival de chansons de haute volée et de fulgurances rock pour le moins renversantes. Si le format des compositions a encore changé, témoignant de cette sempiternelle incertitude quant à la durée des morceaux, Visible Wind reste fidèle à ses valeurs les plus sûres : cette sorte de désinvolture un peu planante qui enrobe les morceaux d'un climat épais et mystérieux, cette 'apesanteur' mélodique qui se superpose aux aspects les plus terriens du rock pour créer une atmosphère aussi irréelle que fascinante. L'art de Visible Wind prend sa source dans l'impalpable, une mélancolie ténue qui imprègne sa musique en lui conférant une vraie profondeur émotionnelle et une poésie intense.

«The Healer», premier titre de l'album, donne le ton avec sa fausse nonchalance et ses nappes de clavier solennelles, soutenues par des accords mordants de guitare électrique. Le chant à la fois ferme et indolent de Stephen Geyssens renforce encore cette impression de détachement tranquille qui se dégage des compositions, y compris sur les rythmiques les plus nerveuses (celle de «Maniaquerie» notamment, particulièrement speedée). Quelques belles ballades émaillent également ce trajet musical luxuriant, à l'instar de «Dans Le Vide» ou de «Qui Sème Le Vent», dont les paroles en français méritent d'être saluées pour leur poésie simple et sans artifice.

Au final, les treize morceaux qui constituent l'album (quatorze si l'on compte le fantomatique dernier titre, mixé si bas qu'il faut monter le son pour le distinguer) forment un ensemble extrêmement solide et équilibré, dont l'unité, bien que réalisée sans véritable fil conducteur, pourrait servir d'exemple à bon nombre de concept albums.

Cette formidable cohésion musicale et cette empreinte si originale, héritage d'un groupe chevronné qui n'hésite pas à prendre son temps pour polir chacune de ses œuvres, contribuent à faire de Barb-à-Baal-a-Loo un album hautement recommandable, dont la richesse des climats et des mélodies ne cesse de s'approfondir au fil des écoutes. La musique de Visible Wind distille décidément un charme étrange qui s'insinue lentement dans l'esprit de l'auditeur, et qui le pousse à réinsérer compulsivement le même disque dans son lecteur. Régalons-nous donc comme il se doit de cette délicieuse gourmandise, et faisons confiance au groupe pour nous concocter une suite aussi inattendue qu'ensorcelante.

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°39 - Mai 2001)