BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Alexander pochette

PISTES :

1. Introduction (1:32)
2. Young Alexander (1:36)
3. Titans (3:59)
4. The Drums Of Gaugamela (5:20)
5. One Morning At Pella (2:11)
6. Roxane's Dance (3:25)
7. Eastern Path (2:58)
8. Gardens Of Delight (5:24)
9. Roxane's Veil (4:40)
10. Bagoas' Dance (2:29)
11. The Charge (1:41)
12. Preparation (1:42)
13. Across The Mountains (4:12)
14. Chant (1:38)
15. Immortality (3:18)
16. Dream Of Babylon (2:41)
17. Eternal Alexander (4:37)
18. Tender Memories (2:59)

FORMATION :

Vangelis

(synthétiseurs)

Konstantinos Paliastsaras
Irina Valentinova-Karpouchina
& Epirus Polyphonic Ensemble

(chant)

Maria Bildea

(harpe)

Vahan Galstian

(duduk)

Vanessa Mae

(violon)

VANGELIS

"Alexander"

Grèce - 2004

Warner - 56:21

 

 

Si nous avons tendance à montrer beaucoup d'enthousiasme pour les nouveaux talents de la mouvance progressive, nous voudrions aussi ne pas oublier ceux qui ont contribué à ses fondations. Certes, le père Vangelis n'a pas besoin de nous pour gagner sa croûte. Mais peut-on pour autant renier un musicien aussi immense, qui malgré la réussite commerciale (et contrairement à certains autres progressifs) ne s'est jamais fourvoyé ?

Il est pourtant fort probable qu'une bonne partie de notre lectorat ne le considère pas différemment d'un Kitaro ou d'un Jean-Michel Jarre. Ce nouvel album est donc l'occasion de remettre les pendules à l'heure, d'autant que les sorties ont tendance à se raréfier ces dernières années (El Greco datant en fait de 1995 malgré sa sortie en 1998, ça fait seulement deux albums en plus de huit ans).

En plus d'un demi-siècle de carrière (à 15 ans, à la fin des années 50, il remplissait déjà les stades grecs au sein du groupe Forminx), le compositeur a abordé, au travers d'une cinquantaine d'albums, la plupart des genres musicaux possibles : du jazz au symphonisme, de l'ethnique à l'électronique, du ballet à l'opéra... Plus qu'un savoir-faire, il a acquis une conception originale de son art. Considérant notamment la musique comme une et indivisible («la forme peut changer, le fond reste le même»), il définit ainsi tout l'aspect progressif de sa démarche, expliquant d'autre part comment, dans cette nouvelle B.O, il peut juxtaposer autant de facettes différentes tout en y affirmant son style avec la même force.

Contrairement à la plupart de ses œuvres précédentes, on ne trouvera en effet dans Alexander rien de vraiment nouveau d'un point de vue formel, ni même, d'ailleurs, une orientation générale clairement délimitée. On pourrait se dire qu'à 62 balais, le Grec en a peut-être fini de chercher à surprendre, d'inventorier ses possibilités, ou même simplement d'éprouver sa liberté. Mais en fait, en constatant une parenté évidente avec 1492 (BO du film de Ridley Scott), on en vient vite à se souvenir que, déjà à cette époque, il avait multiplié de la sorte les registres au sein d'une même œuvre.

Quoiqu'il en soit, sans vraiment trancher avec ses productions antérieures, cette approche a l'avantage d'exploiter une palette de moyens impressionnante, s'ajoutant aux habituels synthétiseurs et percussions (avant d'être un claviériste reconnu, Vangelis est d'abord un percussionniste accompli, qui sait ajouter à la dimension rythmique de ses instruments la musicalité inventive qui fait cruellement défaut aux hommes-orchestres du new-age comme aux 'bourrins' binaires du rock) : la grosse artillerie avec chœur massif bien sûr, mais aussi tambours, luths, lyres, cornemuses et, plus près du Maître, les présences individuelles d'une chanteuse, d'une harpiste, d'une violoniste... Bref, une telle disparité pouvait laisser craindre pour l'unité d'autant plus indispensable dans le contexte d'une musique de film. Fort heureusement, elle est tout à fait préservée, notamment par une dominante tonale et une lenteur générale qui impriment à l'ensemble un aspect méditatif et détaché très apaisant, à peine troublé par des moments de tension intense (batailles).

Maintenant, l'expression de la personnalité du compositeur (il est, tout naturellement, allé chercher l'inspiration dans ses origines) fait aussi lien, au point que certains y verront peut-être un manque de renouvellement. En fait, il faut comprendre que tout l'intérêt de ses créations repose sur une perpétuelle évocation de lui-même et de l'humanité qu'il partage avec nous. C'est un objectif clairement défini par une méthode de travail étonnante, qui privilégie autant que possible le direct, sans pourtant donner l'impression d'une improvisation.

Cette spontaneïté absolue lui permet de véhiculer ses émotions et sa sensibilité par dessus tous les autres aspects de sa musique. Ainsi, le musicien est aussi crédible dans la pompe la plus extrême que dans les moments les plus intimes. Que la musique soit tribale où symphonique, planante où dansante, électronique où folklorique, c'est toujours la même sincérité qui préside.

Dans cette logique, Vangelis a pour habitude, pour les B.O., de composer à l'image (avec le film déjà monté), mais ce ne fut pas le cas avec Alexander, puisqu'Oliver Stone a préféré tourner avec des musiques toutes prêtes. Aussi, concernant ce film, il vaut peut-être mieux n'en rien dire... S'il est vrai qu'il n'a pas bonne presse, on pourra cependant trouver de l'intérêt à réviser ses cours d'histoire. Sinon, pour ceux qui trouvent trop excessif le prix d'un billet de cinéma pour une écoute en Dolby Surround, ils pourront se rabattre sans problème sur un CD fonctionnant parfaitement indépendamment des images...

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°57 - Avril 2005)