BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Trocarn II pochette

PISTES :

1. Le Naïf (9:53)
2. La Petite Fille de l'Air (7:37)
3. Le Condamné - partie 1 (2:06)
4. The One (7:26)
5. Jonathan (7:05)
6. Malaise (5:40)
7. Le Condamné - partie 3 (6:00)
8. Le Paysan (20:38)

FORMATION :

Christian Fues

(guitares, basse, claviers, programmation batterie, synthétiseur, chant)

AVEC LA PARTICIPATION DE

Christian Pidoux
(claviers [1,6,7])

Melanie Fues
(chant [1,2,6])

Frank Grosset
(chant [8])

Serge Castellano
(saxophone [5])

EXTRAITS AUDIO :

TROCARN

"Trocarn II"

Suisse - 2007

Athome Production - 66:25

 

 

Il est toujours agréable de recevoir une bonne surprise. Ce disque en est une, sortie des rives du lac Léman (Nyon en Suisse). Enregistré en une semaine en 1977, édité en version vinyle à un millier d'exemplaires seulement, on ne peut pas dire que la parution de l'unique album de ce groupe francophone ait bouleversé les foules à l'époque.

Trente ans après, une version CD voit le jour, hasard du calendrier ou contexte favorable, à peu près en même temps que le nouveau et inattendu Pulsar auquel il renvoie involontairement sur le plan musical. Et même si la démarche des deux groupes est différente, les timbres de voix des chanteurs, leur sensibilité en tant que guitariste, les ambiances fragiles et nuageuses, les fortes évocations d'un certain passé glorieux du prog symphonique sont autant de correspondances qu'il est difficile d'ignorer.

Si l'effort créatif de Pulsar avec leur récent Memory Ashes constitué de compositions inédites, semble à priori plus évident, celui de Trocarn II qui reprend la plupart des compositions du Trocarn première mouture, est tout compte fait plus impressionnant. En effet, Christian Fues, guitariste suisse (que nous reste t-il aujourd'hui en mémoire du prog suisse francophone ? Galaad ?!) et principal artisan de Trocarn, a pour l'occasion bien fait les choses et ne s'est pas contenté d'un dépoussiérage de surface. Il a pris l'option radicale de re-travailler l'ensemble de l'oeuvre originelle, de compléter et de prolonger les mélodies ainsi mieux maîtrisées, d'étoffer et de ré-arranger les harmonies puis de ré-enregistrer le tout dans son home studio avec la technologie actuelle. En prenant même soin d'inviter certains des membres fondateurs du groupe.

On obtient à la sortie une œuvre singulière, moderne et classique à la fois. Et à partir d'un disque de prog tranquille, catégorie "terroir et désespoir", qui en 1977 ne fonctionnait qu'à moitié, comme si le Lavilliers de «Betty» se serait piqué de faire du Pulsar, on obtient une vraie fusée de prog intemporel, gorgée d'émotion à fleur de peau et de moments de grâce; comme si le Pulsar emporté par le vent de The Strands Of The Future était culbuté par l'Ange à l'inspiration magnifiée de Guet-Apens (1978), ce qui est particulièrement flagrant sur «Malaise» (5:41), troublante chanson semi-acoustique qui, déjà en 77, préfigurait le ton qu'allait donner Ange au morceau «Le Berger».

Bien qu'il soit apparemment plus aisé de créer à partir d'une matière déjà existante que de le faire ex-nihilo, ce foisonnement d'idées, ces jaillissements d'inspiration, venant qui plus est du cerveau d'un seul homme, sont dignes du plus grand intérêt, voire d'éloges que je n'hésite pas une seconde à faire, comme si ce disque rafraîchissant avait été fait pour ma propre jouissance. Car me voilà une fois de plus séduit sans trop de réserve par du prog autoproduit à l'ombre de mes chères Alpes. A tel point que j'en oublierais presque les inévitables limites de la démarche : une production honorable, plus inventive que flamboyante, le chant de Christian Fues plus attachant que puissant, les programmations rythmiques, discrètes et variées, qui ne peuvent faire oublier l'absence du vrai batteur du groupe d'origine.

Détails que tout cela. La nouvelle version de Trocarn fonctionne à merveille. De l'extraordinaire «Naif» (9:50), croisement entre Steve Hackett et le meilleur Ange symphonique, à «Le Paysan» (21:52) qui m'émeut comme ont pu m'émouvoir les deux pépites d'Hecenia ou certaines œuvres particulièrement inspirées de XII Alfonso, et dont le final répétitif devrait imprégner nos esprits aussi longtemps que l'a fait en son temps celui de «Shadow Of The Hierophant» (Hackett - 1975), un morceau engendre l'autre avec sincérité, humilité, simplicité qui sont l'inverse de la facilité et qui n'empêchent pas l'inventivité; avec une absence de vulgarité, tout droit sortie d'une époque révolue, loin des chemins démonstratif et maintes fois piétinés qui font passer un riff de guitare hard prog pour le summum de la créativité; et avec une émotion qui pourrait passer pour de la sensibilité mais qui représente quelque chose d'extrêmement important, car elle permet à l'homme sensible qui la crée ou à celui qui la reconnaît et l'apprécie, de ressentir à quel point l'art est une force nécessaire dans nos sociétés souvent douloureusement mauvaises.

Le sens de la vie a le goût de ce genre d'œuvre, tombée de nulle part et qui laisse une belle empreinte sur le point d'impact. Habituellement, le temps est célèbre pour ses travaux de démolition. Mais ici, la vie et le temps ont reconstruit quelque chose d'unique à partir de la mémoire, de la volonté d'un homme et de son amour de la musique progressive des seventies, du romantisme des premiers Genesis (les arpèges de «Le Paysan» ou celles du «Condamné») à la fièvre de Shylock, le tout ciselé avec une finesse d'estampe japonaise proche de celle d'un Vermilion Sand et enluminé de l'or de nombreux chorus de guitare à la beauté de légende. En respectant ses idéaux, Christian Fues nous propose avec Trocarn II un album qui coule de source et pour une fois, c'est l'eau qui pourrait donner des leçons à la source.

Alain SUCCA

Entretien avec Christian FUES :

Christian Fues

Comment s'est fait le choix des morceaux de Trocarn à reprendre sur ce Trocarn II. "Lui Seul Le Sait", écrit par Munoz, n'a pas été retenu; et "L'assassin" un bon titre composé par tes soins, a été visiblement transformé en instrumental en 3 parties (mais ou est passé la 2ème ?) puis rebaptisé "Le Condamné". On connaît finalement la destiné de cet assassin...

Au départ, j'ai choisi un titre un peu au hasard dans le but de tester mes nouveaux logiciels d'enregistrement informatiques (auparavant j'utilisais de bonnes vieilles bandes 4 pistes). Je suis tombé sur «Le Paysan» de Trocarn, idéal à mes yeux puisqu'il comportait au total neuf thèmes qui ne demandaient qu'à être développés. Puis je me suis laissé emporter par le concept avec les autres titres de l'album d'origine. C'est le morceau qui a subit le plus de liftings tout au long du projet, me servant sans cesse de cobaye.

«L'assassin» est le dernier titre que j'ai choisi pour compléter le CD dont la durée était déjà de 57 minutes. J'ai supprimé la section centrale chantée, estimant qu'elle n'apportait rien de transcendant à l'ensemble. Finalement cette section sera peut-être réintégrée à un prochain disque avec un développement très différent. Quant au changement de titre, il est simplement dû au fait que l'image suggérée par la musique correspondait mieux pour moi à l'épopée d'un "condamné" qu'à celle d'un "assassin" (ne pas trop chercher, ça se passe dans les neurones de l'artiste). C'est aussi le titre que lui avait donné l'auteur des paroles d'origine, Pascal Neumann. «Lui Seul Le Sait» a été composé par Manuel Munoz. Comme je n'ai pas retrouvé sa trace je n'ai pu obtenir son autorisation. J'ai donc laissé ce titre de côté pour l'instant.

Avec Trocarn II c'est un retour au source, tes sources prog, ton premier groupe s'appelait Moonchild. Hommage à King Crimson ? Le son de ta guitare électrique aujourd'hui tendrait à le confirmer. D'ailleurs, elle sonne plus Fripp sur ce Trocarn II que sur Trocarn. Anachronisme assumé ?

Effectivement "Moonchild" avait été emprunté à Robert Fripp pour donner le nom de mon premier groupe formé en 1974 par Victor Berridge, à qui je dois de m'avoir ouvert les yeux sur la planète King Crimson et ses nombreux satellites. La démarche musicale de Trocarn en 1977 était bien davantage ciblée vers le fun que la recherche des sons, comme on peut le constater dans le vinyle d'origine dont la production est pour le moins sobre, pour ne pas dire sommaire. Prétendre «sonner Fripp» serait faire preuve d'une vanité infinie dont je suis dépourvu. Si je m'en suis approché, c'est bien involontairement. Ce sont bien plus les jeux de Steve Hackett et de Mike Oldfield qui m'ont inspirés tout au long du parcours.

Dans la nouvelle version de Trocarn, j'ai passé beaucoup de temps à soigner les sons de mes guitares. Ainsi ma vieille Gibson sonne plutôt Fender la plupart du temps. Les filtres et autres bidouillages ont fait le reste.

Pendant les années 80, tu as comme tout le monde voulu voir d'autres horizons, tu as même repris du R. Sakamoto sur ton album solo en 1989. Tu écoutais quoi d'autre à l'époque ?

Je n'ai pas du tout adhéré à la Punkmania qui a émergé fin 70's-début 80's. Ces années là représentent pour moi le début d'un lent déclin qui nous a mené à une sorte de désert musical dans les années 90. La musique s'est rapidement recroquevillée dans un moule façonné par les radios FM qui ont imposé un standard d'écriture basé sur un schéma immuable refrain-couplet-break-refrain-refrain. Du côté du prog, on sentait bien que le genre avait atteint ses limites et ne faisait que se parodier.

Fan de la première heure, j'ai suivi patiemment Genesis qui tentait de prendre la tangente avec une musique désormais orientée "grand public", perdant petit à petit de sa magie. Heureusement, Kate Bush nous a encore gratifié de quelques monuments au début des années 80. Puis il y a eu Police, U2, Dire Straits, Ryuichi Sakamoto, Tears for Fears et bien sûr Peter Gateriel qui n'a pas cessé jusqu'ici de nous surprendre. La musique francophone a pris le pas chez moi avec des artistes tels que Balavoine, Lavilliers, Bashung, Cabrel ou Higelin. La liste n'est pas exhaustive. Pendant cette période j'ai repris tous mes textes avec des accompagnements plus "folk", mais en sortant si possible des schémas classiques.

Trocarn I date de 1977. Comment définissiez vous (si c'est le cas) votre musique à l'époque ?

Je ne me souviens pas avoir jamais entendu parler de "rock progressif" pendant ces années là. Ayant enfin acquis le minimum de maturité pour évoluer dans un groupe, je me suis lancé dans cette aventure sans me douter que nous arrivions juste après la tempête, au moment où finissait la fête. Pink Floyd et son fameux mur allaient bientôt clore le bal. Notre musique se voulait l'héritière d'Ange avec une identité francophone résolument affirmée. Nous voulions y associer la théâtralité de Genesis au niveau de la mise en scène lors des concerts (c'est du moins ce que nous espérions). Chacun de nous était encore imprégné de l'aura de Peter Gabriel que nous avions vu deux ans auparavant à Berne pour un ultime concert de la tournée The Lamb... L'esprit était bon, peu importait le style.

Pourquoi te repencher aujourd'hui sur cette période (que tu revisites avec bonheur et talent) plutôt que sur une autre ?

J'ai eu l'immense privilège de vivre mon adolescence dans les années 1970. Cette période reste pour moi (comme pour beaucoup d'autres) l'une des plus riches en matière d'innovations. Le parachèvement d'une véritable révolution musicale amorcée lors de la décennie précédente. Je me souviens d'un soir de 1972 où je suis tombé sur «Supper's Ready» de Genesis en enclenchant la radio (oui, j'ai dit la radio) : une véritable révélation. Jamais je n'avais ressenti une musique aussi fort. Elle me collait littéralement à la peau, juste inventée pour moi. Puis je suis tombé dans une marmite hétéroclite dans laquelle mijotaient à la fois Led Zeppelin, Ange, Brel, Deep Purple, Jethro Tull, Queen, Bowie, Oldfield et la galaxie Yes pour ne citer qu'eux.

Comme elle avait disparu des bacs, j'ai cru longtemps que la musique prog n'était plus perpétuée. De peur de paraître ringard, je continuais à écouter mes albums des années 70 en rasant les murs avec des lunettes noires. Puis, au début années 2000, j'ai fait la connaissance d'un collègue de travail qui m'a révélé que cette musique survivait dans un monde parallèle. Après l'avoir pris pour un fou j'ai redécouvert avec stupéfaction que non seulement cette source ne s'était Jamais vraiment tarie, mais qu'elle inspirait de manière prodigieuse des groupes tels que The Flower Kings, Spock's Beard, IQ et autres Marillion (pour lequel j'avais fait injustement l'impasse dès leurs débuts considérant qu'il s'agjssait d'une pâle copie de Genesis). Une fois décomplexé et après avoir rattrapé cet immense retard, cette période s'est imposée naturellement dans le cadre de ce nouveau projet.

Pourrais tu réagir (bien ou mal, voire les deux) à ce petit texte qui parle de ton disque : ce disque est une vraie fusée de prog' intemporel, gorgé d'émotion à fleur de peau, d'engagement et de moments de grâce, comme si le Pulsar fiévreux de "Strand of the Future" était culbuté par le Lavilliers de "Noir et Blanc".

C'est plutôt flatteur, je t'en remercie. Ça va bien au-delà des «silences polis» dont j'avais l'habitude jusque-là lorsque je faisais écouter ma musique autour de moi. C'est donc déjà pour moi une grande récompense. Ce type de musique mobilise toujours aussi peu de gens, à mon grand étonnement. En même temps c'est ce qui en fait sa particularité. J'ai l'impression de faire partie d'une sorte de loge franc-maçonnique où seuls les élus se comprennent. Je me rappelle toujours de ma stupéfaction en assistant à un des plus beaux concerts de ma vie lors de la venue des Flower Kings à Bâle en 2004... entouré d'une petite cinquantaine de personnes. Surréaliste ! Cette expérience met en lumière le chemin encore à parcourir. Alors bravo pour tous vos efforts pour promouvoir cette musique. Cela dit, je ne connais pas Pulsar (je vais combler ce retard), j'ai donc de la peine à comprendre la relation awec "Noir et Blanc" de Lavilliers. (rires)

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°67 - Automne 2007)