
PISTES :
1. The Eternal Question (15:32)
2. Big Boss' Eyes (8:58)
3. 7 Pounds Tommy (17:34)
4. No No Not You (piste live bonus) (20:14)
FORMATION :
Heinz Fröhling
(guitare, mellotron, chant)
Werner Protzner
(basse, chant)
Eduard Schicke
(batterie)
Detlef Wiedecke
(orgue Hammond, mellotron, moog, chant)
SPEKTAKEL
"Spektakel"
Allemagne - 1974/96
Laser's Edge - 62:13
On s'est habitué, ces dernières années (et notamment en Italie), à voir sortir de l'obscurité des bandes inédites qui, bien que systématiquement présentées comme des "documents à l'importance historique inestimable", auraient parfois gagné à le rester. Certes, il existe un public (essentiellement nippon, semble-t-il) pour se délecter de telles productions. Mais la majorité d'entre nous, qui n'a ni l'envie ni les moyens d'une telle boulimie, reste le plus souvent perplexe devant l'éventualité d'un tel achat, quand elle ne préfère pas en rejeter en bloc la simple idée.
Je m'empresse donc de vous mettre en garde : cette fois, ne passez pas votre chemin ! D'abord parce que Spektakel n'est autre que le groupe qui réunissait, au début des années 70, les deux-tiers du futur SFF (Shicke-Führs-Fröhling), l'un des tous meilleurs groupes progressifs allemands. Ensuite parce que ces enregistrements, au fil des écoutes, s'émancipent progressivement de leur condition réductrice de "vestiges archéologiques" (à la différence, par exemple, du Beginnings de Happy The Man) pour s'imposer d'eux-mêmes comme rien moins qu'un jalon essentiel du mouvement progressif d'Outre-Rhin.
C'est peu avant la dissolution de Spektakel que furent réalisés ces enregistrements. Fondé en 1969 sous la forme d'un trio guitare-basse-batterie, le groupe devint en 1973 quatuor lorsque Detlef Wiedeke décida d'opter finalement pour les claviers (et le chant), et que lui et ses deux acolytes, Werner Protzner (basse) et Eduard Shicke (batterie) s'adjoignirent les services du guitariste Heinz Fröhling. Cette période coïncida avec une expérience de vie en communauté qui, si elle finit par exacerber des inadéquations jusqu'alors latentes entre les membres du quatuor, leur permit cependant pendant quelques mois de bénéficier d'une atmosphère particulièrement propice à la création. C'est dans ce contexte que furent enregistrés, au 'Spektakel studio', en septembre 1974, les trois premiers morceaux du CD, ceux-ci se voyant complétés par un bonus 'live' d'une vingtaine de minutes.
Examiné sous un angle musicologique, cet 'album' s'avère assez surprenant pour son époque. La scène allemande d'alors est encore pleine des vapeurs illicites d'un 'krautrock' anarchique, Eloy tâtonne encore à la recherche de la grandeur symphonique dont il s'affirmera plus tard comme le maître incontesté. Spektakel, lui, propose des compositions d'une complexité et d'une rigueur tout droit héritées des ténors de la scène anglaise, Yes en tête, avec en plus une réelle personnalité, finalement pas si éloignée de certains groupes américains (Cathedral ou Mirthrandir, notamment).
A l'ambition musicale du quatuor de Steenfelde s'ajoute une prestation sans défauts. Mieux : pour une fois, cette remarque vaut également pour le chant, superbe (il évoque parfois Angus Cullen de Cressida, c'est dire !) et à la diction anglaise excellente, de Detlef Wiedecke. Trop souvent, les parties vocales, destinées à 'accrocher' la frange la moins courageuse du public, font retomber l'intérêt de l'auditeur. Ici, elles ajoutent encore à son plaisir : c'est assez rare pour être noté ! Le jeu des instrumentistes est tout aussi parfait, et la qualité sonore moyenne (c'est excusable pour des archives !) ne dévalorise en rien leur savoir-faire.
"The Eternal Question" (15:32), "Big Boss Eyes" (8:58) et "7 Pounds Tommy" (17:34) sont donc bâtis sur des fondations rythmiques riches en variations, et typiques en cela du progressif anglais de l'époque (le Yes de Close To The Edge demeure la référence prédominante, même s'il est parfaitement digéré et donc nullement galvaudé). Les instruments mélodiques, eux, bâtissent un échaffaudage quasi-orchestral qui, sans témoigner de la même perfection que celle des futurs travaux de SFF (les progrès effectués lors de l'année qui suivit n'en sont que plus incroyables), semble aspirer à une grandeur symphonique, soulignée par l'utilisation fort judicieuse du Mellotron. Les amateurs du genre seront comblés; il ne faudra guère que quelques écoutes supplémentaires aux plus timorés pour être à leur tour conquis.
Aymeric LEROY
Entretien avec Heinz FRÖHLING :
Le genre de musique que Spektakel jouait en 1974 était assez différente du 'krautrock' que jouaient la majorité des groupes allemands de l'époque. Au contraire, vos compositions étaient très écrites et complexes, et l'on y ressent l'influence de groupes anglais comme Yes, Genesis ou King Crimson. Es-tu d'accord ?
Tout à fait. Ces groupes étaient des influences majeures pour nous. Mais pendant nos concerts, nous faisions aussi pas mal d'improvisations assez longues qu'on peut par contre rapprocher du 'krautrock',
Pouvait-on parler d'une véritable 'scène progressive' en Allemagne ? Comment expliques-tu le peu de retentissement commercial du mouvement symphonique allemand, représenté notamment par SFF et Eloy, au contraire des musiques 'planantes' style Tangerine Dream ou Klaus Schulze ?
Pour ce qui est de ma propre expérience, pas vraiment. Nous n'avions aucune idée de ce qui se passait autour de nous. Nous vivions au milieu de nulle-part, sans nous préoccuper d'autre chose que de notre musique. Plus tard, lors du premier concert de SFF, qui eut lieu dans le cadre du Festival de Rock Allemand de Munich, j'ai découvert la musique d'autres groupes allemands. Je ne sais pas pourquoi Klaus Schulze ou Can ont eu plus de succès que nous ou Eloy. Peut-être leur musique était-elle plus commerciale... ?
Tu ne fus membre de Spektakel que durant la dernière année d'existence du groupe. Que penses-tu lui avoir apporté à ton arrivée ?
Eh bien, lorsque j'ai rejoint Spektakel, je sortais tout juste du Conservatoire de Brême, où j'avais étudié la guitare classique. J'ai donc amené avec moi beaucoup d'influences classiques, et même un soupçon de dodécaphonisme ! Je pense aussi que j'ai insufflé beaucoup d'énergie au groupe, car j'étais plein de passion et de fougue !
Peux-tu nous raconter les débuts de SFF ?
Au début, nous vivions tous ensemble dans une grande maison en Frise orientale, dans le Nord de l'Allemagne. Nous passions tout notre temps à travailler sur notre musique, nous ne faisions absolument rien d'autre ! Nous avons d'abord essayé de trouver un bassiste, mais aucun ne convenait. Nous n'étions pas très chauds pour prendre un chanteur. Plus tard, je m'y suis essayé, mais ça ne collait pas. Après le premier album, nous avons déménagé. Je suis retourné, ainsi qu'Ede, dans ma ville d'origine, Oldenburg. Gerd est allé habiter près de Brême. Dès lors, nous ne pouvions plus travailler tous les trois aussi souvent. J'écrivais mes morceaux tout seul, dans ma maison. Le deuxième album perpétue quand même l'esprit du premier, mais avec Ticket To Everywhere j'ai consciemment essayé de faire quelque chose de plus commercial. Nous avions signé avec Brain un contrat qui nous obligeait à sortir un album par an. Plus tard, ce fut pareil avec Führs & Fröhling. Cela mettait une grosse pression sur nous, et je pense que ce fut l'une des raisons pour lesquelles nous n'avons jamais fait aussi bien que Symphonic Pictures.
Après le départ de Eduard Schicke, Gerd et toi avez continué en duo. Faute de pouvoir le remplacer ?
Oh non, Führs & Fröhling était seulement une alternative. Nous n'avons jamais cherché à travailler avec un autre batteur qu'Ede. Mais le concept du duo, guitare classique et synthétiseurs, a beaucoup plu. "Ammerland" s'est très bien vendu. Nous avons donné pas mal de concerts, notamment en première partie de Novalis. "Pictures", "Sunburst" et "Ammerland" furent nos meilleures ventes. Les titres de "Strings" passaient beaucoup en radio.
Pourquoi les albums de SFF, qui se vendirent plutôt bien, n'ont-ils pas été réédités avant 1993 ?
Métronome a réédité Ammerland, mais n'a jamais montré beaucoup d'intérêt pour d'éventuelles rééditions des albums de SFF, je ne sais pas pourquoi ! Je suis très heureux de connaître Ken Golden, non seulement parce que c'est quelqu'un de bien, mais aussi parce qu'il est très professionnel, très énergique et qu'il aime vraiment notre musique !
Lors de la préparation du coffret SFF, Gerd Führs est décédé. Puis lors du remixage des bandes de Spektakel, ce fut au tour de Werner Protzner, l'ancien bassiste du groupe. Aimerais-tu nous dire quelques mots sur eux et l'importance qu'ils ont eue dans ta vie ?
La mort de Gerd fut un grand choc pour moi. J'ai perdu un ami et mon meilleur partenaire musical. Sa mort a aussi signifié la véritable fin de SFF, car nous ne pouvions plus travailler ensemble. Je pense a lui très souvent, et je ne l'oublierai jamais, il était l'un des meilleurs claviéristes d'Allemagne. En ce qui concerne Werner, je suis allé le voir en 1994, après que Ken Golden m'eut demandé si j'avais des bandes de Spektakel. Je savais que Werner avait conservé nos enregistrements de l'époque. Je ne l'avais pas vu depuis vingt ans. Nous étions très heureux de nous revoir. Nous avons discuté du bon vieux temps en réécoutant les bandes. Ce fut hélas la dernière fois que je devais le voir vivant. Il aurait été très heureux du travail effectué par Laser's Edge.
On a parlé il y a quelques temps d'une éventuelle "reformation" de SFF pour un concert exceptionnel, avec toi, Ede et Detlef Wiedecke à la place de Gerd Führs. Qu'en est-il, ainsi que d'éventuels projets studio ?
Pour l'instant, je ne peux rien envisager de sérieux, car je suis trop occupé. J'ai trop de travail avec mon école de musique et, bien sûr, ma famille ! Mais j'ai très envie d'écrire un morceau pour le prochain anniversaire de Ken Golden !
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°17 - Automne 1996)

