BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Spaghetti Epic pochette

PISTES :

CD 1 :
1. Haikara - The West (20:02)
2. Randone - Jill (21:48)
3. Tilion - Cheyenne (21:48)

CD 2 :
4. La Voce Del Vento - Harmonica (21:56)
5. Taproban - Morton (23:22)
6. Trion - Frank (24:59)

FORMATIONS :

Haikara

(Finlande)

Randone

(Italie)

Tilion

(Italie)

La Voce Del Vento

(Royaume-Uni)

Taproban

(Italie)

Trion

(Pays-Bas)

THE SPAGHETTI EPIC

"Six Modern Prog Bands For Six '70 Prog Suites"

International - 2004

Muséa - 63:38 / 70:17

 

 

Il ne servirait à rien de le cacher : sur le papier, les projets Colossus ne sauraient faire l'unanimité parmi nous. Proposer des compilations associant des thèmes grandiloquents à la célébration des années 70 ne donne pas vraiment du progressif l'image qu'on souhaiterait. Mais si l'appréhension est légitime, il faudrait être de très mauvaise foi pour ne pas reconnaître la réussite de la première création de ce type, à savoir le gigantesque Kalevala. Celle-ci fut telle qu'elle nous impose aujourd'hui une vision un peu plus sereine. La qualité générale de l'œuvre, ainsi que la diversité des approches, tendait à démontrer, au-delà de l'efficacité d'une palette sonore hautement appréciée, le scandale que constitue son confinement à une période que d'autres voudraient révolue.

En quoi l'usage d'une instrumentation classique ou jazz auraient-elles plus de légitimité à valoriser une musique actuelle ? D'autre part, lorsque l'exploitation de ces sons qui nous sont si chers a lieu (de façon croissante) au bénéfice des genres musicaux le plus médiatisés, on ne fait pas grand cas de la référence. Arrêtons donc l'auto-flagellation. La qualité d'une œuvre l'affranchit moralement de ses dettes, n'en déplaise aux rabats-joie. Le problème est ailleurs. Jusqu'à présent, en délimitant précisément sa référence aux années 70, Colossus s'est engagé dans une voie paradoxale. Peut-on, en effet, à la fois revendiquer l'usage licite de ces formes musicales, indépendamment ou au sein de formes plus actuelles, et dans le même temps manifester leur exploitation dans un exercice ouvertement désigné rétro ?

Il n'y a certes aucune raison de ne pas assumer l'héritage de cette époque, mais il n'est pas sain d'en faire un étendard systématique. Outre le fait qu'il apporte de l'eau au moulin de ceux qui ne voient dans les musiques progressives qu'une résurgence persistante d'un phénomène périmé, ce choix risque au fil des productions de prendre avec une évidence croissante, la forme d'un aveu de complaisance. On ne peut, c'est vrai encore, rien dire du cahier des charges du «Colosse de Rhodes» ou de «l'Odyssée», les deux projets suivants, mais en ce qui concerne celui qui a présidé à la réalisation du présent The Spaghetti Epic, l'évolution par rapport à Kalevala s'avère cependant quelque peu inquiétante.

Que manquait t-il pour parfaire l'image caricaturale du progressif ? La longueur des titres, n'est-ce pas ? Eh bien, c'est chose faite ! Les six formations qui ont accepté de bosser pour ce projet (Haikara pour la Finlande, Randone, Taproban et Tilion pour l'Italie, Trion pour les Pays-Bas et La Voce Del Vento pour la Grande-Bretagne) se sont vus imposer, outre une portion du synopsis du fameux western de Sergio Leone «Il était une fois dans l'Ouest», une durée minimale de 20 minutes.

D'autre part, partant d'un parallèle au niveau de leur transcendance des standards anglo-saxons, elles étaient aussi invitées à faire référence à Ennio Morricone, ce qui peut paraître logique, ainsi qu'au courant progressif italien, ce qui l'est beaucoup moins. L'attente, constituée d'appréhension autant que de curiosité, sera forcément déçue si l'on s'en tient à la réponse donnée à ce concept fumeux.

Pour ce qui est du progressif italien, bien peu d'entre nous saurons en retrouver les spécificités, excepté évidemment du côté de la langue utilisée par les trois formations transalpines. Les contours de cette école ne sont pas à ce point fiables qu'on puisse aussi facilement les reproduire. Par contre, on pouvait davantage attendre du thème et de l'exploitation des particularités «moriconniennes». Même si le compositeur Italien n'est aucunement affilié à la scène rock, il n'en est pas moins proche, surtout dans ce registre, des valeurs progressives de son époque (un musicien comme René Aubry n'hésite pas à le citer entre autres influences). Certes, on retrouve bien de ci de là quelques clins-d'œil, ou carrément de brèves citations, mais ces séquences n'influent pas outre mesure sur l'essentiel du propos délivré.

Même dans une interprétation plus libre, le western n'a pas été souvent musicalement abordé. Seul, Haikara a fait à ce niveau de gros efforts pour le restituer, notamment en instaurant dans sa composition, sur le rythme d'un cheval au pas, une atmosphère langoureuse reflétant la lenteur descriptive des films de Leone et, plus particulièrement, d'«Il était une fois dans l'Ouest». Seule formation commune avec Kalevala, et de nouveau chargé d'ouvrir les festivités, Haikara réussit mieux encore dans cette fonction en demeurant avec «The West» (19:59), à l'image de son timing, au plus près des contraintes.

Hormis cette tentative globalement aboutie, le sujet ne donne lieu, sur les autres plages, qu'à quelques séquences où il n'apparait même parfois qu'en filigrane... avec un peu d'imagination. Globalement, à ce niveau donc, l'occasion semble perdue... sauf si d'autres se prenaient à relever de façon autonome ce challenge, sachant que sans atteindre l'objectif on peut gagner à le viser. Et c'est bien le cas des six présentes formations.

Si elles ne satisfont pas ou que partiellement à l'attente suscitée par le concept, elles se révèlent dans l'absolu bien au-dessus de ce qu'on l'on pouvait espérer. Leur modeste palmarès (excepté pour La Voce Del Vento dont les deux membres, Guy Manning et Andy Tillison, se sont illustrés au travers de l'excellent The Tangent) laissait craindre le pire, notamment en ce qui concerne la gestion de la durée imposée. En fait, c'est un véritable sans-faute.

Même la suite la plus faible, celle de Tilion, «Cheyenne» (21:49), grêvée par des vocaux à la japonaise, recèle suffisamment d'idées, voire même de bonnes idées, pour ne jamais vraiment ennuyer. Celle de Trion, «Franck» (25:00), est sans aucun doute la plus éloignée du thème, et pas seulement parce qu'elle est totalement instrumentale. Il n'empêche que cette composition symphonique raffinée surpasse leur production ultérieure (Tortoise en 2003), essentiellement constituée de solos de guitare accompagnés de mellotron échantilloné. Les Néerlandais sont vraiment passés dans une autre dimension, s'appuyant désormais sur une richesse sonore qui accroît considérablement l'élégance de ses développements. Il faudra cependant plusieurs écoutes pour prendre toute la mesure de la valeur de cette pièce. Dans un registre également symphonique, avec des thèmes plus enlevés, «Jill» (21:38), la copie de Randone, touche plus promptement (et pas moins durablement), d'autant que certains effets atmosphériques sont des plus réussis. Son côté baroque, assure d'autre part aux Italiens la meilleure incarnation de leur héritage progressif national. Leurs concitoyens de Taproban, eux, s'en démarquent plutôt. Avec «Morton» (23:23), leur musique s'avère relativement originale. Dynamique, elle cherche régulièrement dans la répétitions de phrases plutôt simples (comme par exemple un rythme à base de scie et marteau !) à propulser des éléments plus complexes, comme des salves de claviers tournoyants. L'effet est le plus souvent surprenant.

Enfin, «Harmonica» (21:56), la suite de La Voce Del Vento, justifie à elle seule l'acquisition du luxueux coffret. Malgré le capital de sympathie dont bénéficient les deux musiciens par le biais de The Tangent, on pouvait tout de même douter de leur capacité à œuvrer en duo sans aucun invité de prestige (comme David Jackson ou Roine Stolt). Le niveau de ce morceau, tant du point de vue de la composition qu'à celui de sa brillante interprétation est une réelle surprise. Même le chant de Guy Manning, de par son timbre particulier, se révèle fort séduisant et finalement bien dans l'esprit de la commande. En fait, cette pièce fait jeu égal avec les meilleures de The Tangent, renforçant outre l'admiration pour ces deux musiciens, l'engouement que l'on peut avoir pour la formation élargie.

Au final, malgré toutes les réserves émises sur une telle entreprise, c'est l'engagement et le travail fourni par les six groupes qui forcent le respect. Eux ne se sont pas vraiment posés de questions et se sont vraiment donnés à fond, laissant supposer qu'ils y ont aussi pris beaucoup de plaisir. La vitalité de la scène progressive actuelle se double visiblement d'une disparition du vieux complexe. On sait que les deux projets colossaux suivants ont aussi trouvé leur main-d'œuvre (dont Minimum Vital...).

Il est sans aucun doute positif de serrer les rangs, mais à multiplier ce genre d'expérience dans la même optique, il y a un risque évident de s'enfermer dans une position conservatrice, pour ne pas dire rétrograde. Nous n'en sommes peut-être pas encore là, mais j'invite d'ores et déjà le label Colossus à davantage varier les règles, à imposer aussi des contraintes témoignant d'un ancrage affirmé des musiques progressives dans notre époque, et pourquoi pas, sans rien renier du passé, inciter à l'innovation et l'originalité. En attendant, il n'y a pas de mal à se faire du bien...

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)