BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The OCean pochette

PISTES :

1. When the Waves divide
2. The Ocean Pt. 1
3. The Shore
4. Mirror
5. The Sailor's Tale
6. The Diver
7. Kaventsmann
8. Concrete Silence
9. The Ocean Pt.2
10. Picture of a Dawn

FORMATION :

Philipp Nespital

(chant, piano, claviers, guitares, basse, batterie)

INVITÉS

Alexandra Praet
(basse)

Valgeir Dadi Einarsson
(basse)

Christopher Zitterbart
(guitare)

Stephan Pankow
(guitare acoustique)

Otis Sandijo
(saxophone ténor)

SMALLTAPE

"The Ocean"

Allemagne - 2017

Autoprod. - 72:51

 

 

Le thème de l'eau est un sujet que j'apprécie tout particulièrement, quelle que soit la forme artistique qui l'appréhende. Il y a peu, j'avais par exemple apprécié l'album des Français de -Coda- (Élément II, 2017). Sans parler de chansons particulières dédiées ou reliées à cette thématique : "Un incident à Bois-des-Filion", de Beau Dommage (Où est passée la noce ?, 1975), "Eau (H2O)" d'Atoll (Rock Puzzle, 1979), "La rivière" et "La vue sur la mer" d'Hubert Mounier (Le Grand Huit, 2001), ou bien entendu, "The Ocean" de Led Zeppelin (Houses of the Holy, 1973). Et puis, il y a les albums à la magique saveur iodée (L'Affaire Louis Trio, Mobilis In Mobile, 1993, les immenses Tales From Topographic Oceans, de Yes en 1973), et les hommages-naufrages (Pink Floyd, The Endless River, 2014). Aussi, quand il fut question de chroniquer l'album de Smalltape au titre et à la pochette explicites, on peut dire que je nageais dans mon élément ! Et, alors que je ne savais absolument rien de Smalltape, la surprise fut, dès la première écoute, des plus agréables, m'emportant comme une douce vague avec ses creux doucereux et ses sommets dévoilant de splendides horizons.

Smalltape, c'est en fait le projet d'un seul homme : le multi-instrumentiste allemand Philipp Nespital (batteur et pianiste de formation). Après un premier album, Circles (2011), et un single, One Life (2014), voici qu'il nous présente l'ambitieux The Ocean. Notre Allemand (il est originaire du nord de la patrie de Goethe) a également d'autres projets, dont Mt. Amber qui devrait sortir un premier album en fin d'année et au sein duquel on retrouve la bassiste, claviériste et choriste Alexandra Praet, qui accompagne également Philipp sur scène au sein de Smalltape (en compagnie de Flavio De Giusti, aux guitares, et Raphael Meinhart à la batterie), mais encore le guitariste et choriste Christopher Zitterbart. Nespital, c'est aussi quelqu'un qui touche de l'arrangement et de la production. Mais pas comme un technicien besogneux, plutôt comme un architecte-artisan des notes et mélodies, notamment par sa formation et ses expériences d'ingénieur du son pour le cinéma. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que cela s'entend bougrement sur The Ocean. Car en fait, on peut l'écouter de la sorte : comme la bande-son d'un film qui n'aurait pas encore été tourné. Et ce film - ce qui nous rapproche du concept-album - aborderait le thème de l'identité et de la découverte de soi (autre rapprochement avec la chanson de Led Zeppelin).

Dès le premier titre, nous y sommes. "When the waves divide" déploie ses lentes cordes gracieuses et graciles, développant à la fois douceur et ouverture, mais aussi inquiétude et tremblement. La patte du musicien de cinéma est prégnante sur cet instrumental, dont l'enchaînement avec "The Ocean Pt. 1" s'effectue sans que l'on y prête attention, permettant l'introduction de la batterie et de la basse, suivie d'un riff de guitare simple, mais efficace. Et les différents thèmes se succèdent : une batterie tribale, un passage très jazz-rock ou piano et basse se répondent (un des ponts sublimes de l'album), et l'introduction des premiers choeurs sur la fin. Et c'est tout naturellement qu'arrive "The Shore" avec sa guitare acoustique mid-tempo et surtout l'entrée du chant de Philipp Nespital. Et là, ébahissement ! En plus, le monsieur sait chanter, et bougrement bien ! "The Shore" est très pop mélancolique, mais vous emporte comme une déferlante avec ses quelques notes de guitare cristalline venant ponctuer les phrasés de Philipp pour faire advenir le magnifique solo de saxophone tout en chaleur moite d'un Otis Sandsjo inspiré. Le pont, entre harmonies vocales et divers bruitages n'en est pas moins réussi. Nespital montre là tout son savoir-faire de compositeur et d'arrangeur (et de fin connaisseur de Led Zeppelin également). Le thème de "Mirror" pourrait servir de générique à une émission télé (rien de péjoratif quand je dis cela, cette longue introduction est... parfaite !). Le riff basse-guitare qui le ponctue est totalement en phase avec les subtils et rythmés développements de piano. Et que dire de l'introduction d'un chant aux effluves de smooth jazz cédant la place à une envolée de soli de synthé et de guitare. C'est tellement bien écrit que les enchaînements se font de la façon la plus naturelle qui soit. Tout est à sa place, rien n'est de trop, aucune boursoufflure jusqu'au très beau final ! Et l'on conclut la première moitié de l'album avec "The Sailor's Tale" et son intro très Page-Plant, guitare acoustique arabisante, basse décalée et sautillante, Fender Rhodes à l'appui et tutti quanti. Bien entendu, la voix est très différente, chaude et souple, mais l'ensemble est (encore) une belle réussite. "The Diver" poursuit dans la veine acoustique. Le morceau se développe, tout en retenue et en harmonies, sans que sa longueur (6:22) ne procure de lassitude.

Et puis voilà la pièce maîtresse, instrumentale de surcroît ! En tout cas, par sa longueur (15:04). Smalltape y distille toute sa science de la construction avec, par exemple, ce riff à la lourdeur sabathienne, ou encore ses beaux équilibres entre la batterie et la guitare acoustique, ses envolées de piano électrique, le saxophone jazzy de Sandsjo et le final tout en cordes sensibles. Magnifique. Mais Nespital ne s'arrête pas là et flirte par moments avec les dernières productions de David Bowie sur "Concerte Silence". Vous l'aurez peut-être compris, mais c'est là mon morceau préféré de The Ocean ! "The Ocean Pt. 2" est le pendant chanté de la première partie de cet axe thématique de l'album. Plus sombre, plus inquiétant, mystérieux et troublant... C'est un mélancolique, et in fine aquatique, "Picture of a Dawn" qui vient conclure The Ocean. Piano, superbes harmonies vocales, plaintes lascives du chant de Philipp, lourde caisse claire en fond de temps, cordes étirées, avant un pont percussif étrange mais tout à fait réussi (de 3:04 à 3:20) et un passage qui monte crescendo avant une redescente climatisée où la voix ramène sur la berge cordes et piano. Et puis cet accord d'orgue harmonisé qui donne vraiment l'idée d'inscrire les mots "The End" sur la toile de The Ocean. Majestueux !

À cet instant, je me rends compte que j'ai peut-être été trop analytique dans mon propos. Sans doute, à force d'écoutes addictives, ai-je souhaité inconsciemment trouver des failles sous-marines à The Ocean. En vain. Peut-être aurais-je pu ou dû tenter de vous transmettre les émotions nombreuses ressenties à l'écoute de ce bel album de Smalltape. Des images de mer démontée, de promenade amoureuse sur une plage déserte, de vent gonflant mes narines d'embruns délicats, de message dans une bouteille perdue sur les flots, d'envie joyeuse de me perdre dans les vagues et le ressac pour sombrer corps et âme... "Tu n'oublieras jamais, jamais l'océan", chantaient le nouvel Atoll (L'Océan, 1989). Ce qui est certain, c'est qu'avec son projet Smalltape, Philipp Nespital propose en The Ocean un magnifique album qui marquera mes souvenirs de marin idéel...

Henri VAUGRAND

(chronique parue dans Big Bang n°100 - Octobre 2017)