
PISTES :
1. Mongrel (3:12)
2. Smile (14:50)
3. XOT (6:47)
4. Patchquilt (3:55)
5. Kaleidoscope (3:22)
6. Islands (20:26)
FORMATION :
John Green
(claviers, chant)
Jamie McGregor
(batterie, chant)
Scott Cleland
(guitare, chant, violoncelle)
Jonathan Patch
(basse, chant, flûte)
EXTRAITS AUDIO :
SINGULARITY
"Of All The Mysteries"
États-Unis - 2007
Autoprod. - 52:32
Autant avoir l’honnêteté de vous l’avouer, Singularity est un groupe avec lequel je ressens une étroite affinité, comme si je me sentais immédiatement chez moi à l’écoute de sa musique, à tel point que je n’hésite pas, exceptionnellement, à briser d’emblée le code de neutralité du chroniqueur se voulant impartial (ndr : ensemble de règles d’écriture abstraites destinées à masquer plus ou moins efficacement la subjectivité du rédacteur), en entamant cet article à la première personne. A cela au moins un semblant de justification : c’est que la musique de ce quatuor américain, dénuée de tout effet de manche ou de ‘pompe’ instrumentale ostentatoire, ne compte pour séduire que sur sa seule sincérité, doublée d’une irrésistible sensibilité. Vous l’avez compris, c’est bien d’émotion dont il s’agit ici, si bien qu’il m’est impossible d’aborder cet album de façon froidement analytique.
Le précédent album du groupe, Between Sunlight And Shadow, souvent comparé aux opus de Timothy Pure pour cette sorte de nonchalance atmosphérique grave et envoûtante, m’avait déjà bluffé à sa sortie en 2003. Il va de soi que son présent successeur ne m’a pas déçu non plus, puisqu’il affirme la personnalité de son auteur avec des arguments encore plus aiguisés, et ce malgré un remaniement de personnel assez conséquent - parti en 2004, le guitariste originel Matt Zafiratos a en effet été remplacé par deux musiciens, Scott Cleland (guitare/violoncelle) et Jonathan Patch (basse/flûte), qui ont investi la formation avec un bonheur palpable. Singularity en a manifestement profité pour mûrir son discours, toujours en demi-teintes, mais désormais à mi-chemin entre cette sorte de néo-prog planant précédemment évoqué, et un symphonisme plus âpre bien Américain lui aussi, que je n’hésite pas à comparer à celui d’une icône comme Discipline, dans un registre plus impressionniste toutefois. Parmi les points communs avec cette dernière formation, outre un relatif parallélisme formel, on retrouve surtout cette même ambiance tourmentée, faite de désarroi existentiel et de questionnements frustrés.
Il y a en Singularity de l’esprit et de la sensibilité, une vraie réflexion délivrée avec une spontanéité dénuée de prétention, à un degré incomparablement supérieur aux sempiternels concepts mystico-heroico-philosophico-infantilistes qui encombrent le genre progressif. Car ces fameux mystères, évoqués dans le titre de l’album, ne sont au fond rien d’autre que la métaphysique de ‘Monsieur Tout-le-monde’, celle que l’on subit au jour le jour sans qu’il soit nécessaire d’avoir disséqué toutes les œuvres de Sartre ou de Nietzsche, le sentiment de l’absurde, le poids du quotidien, celui de nos responsabilités en regard de leur sens réel, le hiatus entre les êtres et cette solitude qui nous oppresse à notre insu, ce dessein que l’on croit parfois percevoir au delà des apparences, à moins qu’il ne s’agisse d’une illusion de plus… vous le voyez, pas la peine d’inventer des histoires d’elfes ou de baby-doll gothiques suicidaires, ni de se réfugier dans un surréalisme à deux balles, pour tenir un discours authentiquement profond et touchant. Enfin un groupe capable de parler aux grands adolescents que nous sommes restés sans ensevelir son discours sous douze couches de posters de Siudmak, je vous assure que cela fait du bien !
Car à l’évidence, quand bien même Singularity ne cherche pas à impressionner bêtement l’auditeur ou à lui imposer un message dogmatique, ses membres croient en la vérité de leurs perceptions, et c’est sans doute ce qui leur permet de créer des mélodies aussi élaborées avec une telle transparence d’écriture, sans s’embarrasser de gimmicks horripilants ni jamais trahir l’âme qui les emporte. Ethérée car absorbée dans sa propre contemplation, incisive lorsqu’un frisson de révolte la traverse, consciente de sa tristesse, volontaire mais domptée à la fois, la musique de Of All The Mysteries est une longue mélancolie qui se rêve elle-même, et nous renvoie à nos propres mirages. Pour ne rien gâcher, le groupe s’avère à l’aise dans tous les formats, avec une prédilection pour les ‘epics’ contrastés, comme cet envoûtant «Smile» (14:50), ou la pièce de résistance «Islands» (20:26), introduite par un fascinant enchevêtrement de voix et prétexte à de longues flâneries enveloppantes. Et si les musiciens ne sont pas toujours des plus démonstratifs, sachez qu’ils savent faire preuve d’un feeling viscéral, ou aligner quelques splendides phrasés de guitare bien sentis, jusqu’au chant de John Green, pas forcément des plus assuré, mais émouvant par sa fragilité même.
Vous l’avez compris, Singularity ne se moque pas de son public : voilà un groupe qui a choisi d’œuvrer dans l’impalpable, l’éphémère des sensations, sachant que la musique doit d’abord être sens avant de devenir son, au risque de passer à côté du plus grand nombre. Ce n’est pas une preuve courage de sa part, ni même l’expression d’une ambition élitiste, mais un simple témoignage de sincérité, et surtout un gage de profondeur, la certitude que si ses œuvres parviennent à vous toucher, elles vous remueront jusqu’aux tréfonds. Autant de raisons pour tenter l’expérience, et surtout ne pas se laisser abuser par une écoute distraite. Je vous laisse donc juge à votre tour, quand à moi il ne me reste plus qu’à me taire, sinon ça va vraiment finir par se voir que j’aime ce groupe…
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°69 - Printemps 2008)


