BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

RPWL pochette

PISTES :

1. Sleep (7:11)
2. Start The Fire (5:02)
3. Everything Was Not Enough (8:43)
4. Roses (6:36)
5. Three Lights (8:30)
6. Sea-Nature (8:21)
7. Day On My Pillow (4:23)
8. World Through My Eyes (10:14)
9. Wasted Land (4:52)
10. Bound To Reach The End (6:56)
11. New Stars (6:30) [piste bonus sur édition limitée]

FORMATION :

Yogi Lang

(chant, claviers)

Karlheinz Wallner

(guitares)

Stephan Ebner

(basse)

Manfred Müller

(batterie)

INVITÉ

Ray Wilson
(chant [4])

RPWL

"World Through My Eyes"

Allemagne - 2005

Tempus Fugit - 77:13

 

 

Bonne nouvelle: les Bavarois de Freising sont de retour, etc. Toujours aussi difficile de trouver un commencement ! Le nouveau disque de RPWL ne connaît pas ce problème. Discrètes couleurs orientales (l'Inde), participation d'artiste du cru, références floydiennes assumées, voire sublimées, quelques chose d'un Saucerful Of Secrets perverti par Steve Hillage, avec en sus, un pont qui réveille les arpèges de «Carpet Crawlers», le titre introductif «Sleep» (7:10) porte mal son nom et nous transporte d'entrée de jeu au cœur du sujet. Un progressif accessible, ambitieux, chatoyant, personnel, moderne, cultivé, bourré d'idées et de sensibilité. Voyez le genre. Avec dedans des vrais morceaux «à la manière de», réussis, fidèles mais libres, respectueux mais pas asservis ni soumis.

Une sorte de relecture pop-prog du Floyd dépressif face rose, celui de Rick Wright et Dave Gilmour, la tendresse au bord des larmes, à l'opposé de la révolte coté 'bile' de Roger Waters.

«Start The Fire» (5:06) dynamise la ritournelle psychédélique, tandis que «Everything Was Not Enough», nième réplique du «Us And Them» de Wright, sauvé de justesse par un final symphonique à couper le souffle d'un marathonien sur la ligne de départ, confirme. «Roses» (6:39) enfonce le clou dans la tête, la mélodie sous la peau et un peu des portes ouvertes aussi. Une sucrerie au charme pop évident sculptée pour devenir un hit interplanétaire... si le cosmos était bien fait. Insatisfait de sa propre performance, paraît-il, le chanteur Yogi Lang a cédé sa place à Ray Wilson qu'on ne présente plus aux fans de Genesis et qui en profite pour chanter comme Ray Wilson. Tout le monde est content !

Au bout de quatre morceaux, on a compris qu'on avait affaire à du sérieux, une musique qui a tout de l'animal : jamais laide, elle bouge, bien dans sa peau, équilibrée, elle a reçu le don. Le nouvel album de RPWL, un sommet dans une carrière exemplaire ? Une œuvre énorme en tout cas, une bombe, meilleure que jamais, sans contestation possible. Et ce n'est pas le classieux «3 Lights» (8:30), avec ses petites touches bienvenues de Mellotron, qui nous donnerait tort. Distinction totale, vous voyez de quelle distinction je parle. Sans compter qu'à la fin on se regarde tous en souriant car on a compris que Yogi Lang avait retrouvé le synthétiseur de Manfred Mann, celui qui 'dissonne' (faux ?). Supplément gratuit en fin de morceau : un solo de guitare qu'on dirait triste de se rendre.

Le surprenant «Sea Nature» (8:10), cover libre et sans complexe d'une vieillerie de Steve Hillage (album Green, 1977), a le mérite d'être plus impressionnant que l'original. Et cette foutue rythmique qui bouge comme un cobra rendu fou par le soleil. «Day Of My Pillow», bulle de savon inclassable (par moi, tout au moins), peut facilement nous faire oublier en 4:22 les moments inagréables de la vie (désolé, je n'aime pas le mot 'désagréable'). «World Though My Eyes» (10:04), logiquement le plus ambitieux, démarre dans une ambiance spectrale qui enveloppe comme un beau drapeau de la mort. L'Inde encore, mais l'Inde nauséeuse et ses cloaques, puis l'Inde magique et ses secrets. D'abord marcher dans la vallée d'ombre, échapper aux griffes de l'obscurité avant de rencontrer enfin la lumière. Parcours classique. Après on en rigole. Après seulement. En chemin, les plus fiers d'entres nous, pour montrer qu'ils maîtrisent l'affaire, n'ont pas manqué de brandir une nouvelle fois la citation évidente : Manfred Mann's Earth Band au plus haut de sa forme, celui de Solar Fire ou Roaring Silence. Tout cela aura au moins servi à reparler d'un groupe un peu oublié par les temps qui courent. Ce morceau éponyme est à rapprocher de l'inoubliable «Gentle Art Of Swimming» (Stock), l'évidence lumineuse en moins.

Le disque se poursuit par «Wasted Land», rencontre estampillée 'eighties' entre la douceur du Floyd et la rythmique héroïque des premiers U2. Puis se termine par «Bound To Reach The End», toujours sous influence Pink Floyd mais modernisé par Porcupine Tree, avec en apothéose le solo déchirant d'un Kalle Wallner en état de grâce qui décolle comme un cheval ailé. Grandiose !

Saviez-vous que dans le chant le plus insipide, on peut découvrir le plus noble des sanglots de la race humaine ? Une fois de plus, voilà que je dérive ? Pas complètement car j'ai envie de vous parler du chant de Yogi Lang. Oh rien d'important, ou pas assez pour en faire des histoires. J'ai lu quelques part de tristes lignes, pourtant pleines de bonne volonté, qui décrivaient un «timbre monocorde [...] rapidement lassant» face auquel celui de Ray Wilson (voir plus haut) «prend des allures de pain béni». Et c'est à moi que l'on reproche de raconter n'importe quoi ! Laissons de côté l'épuisant stéréotype 'rock attitude' qui prétend qu'un chanteur de rock doit avoir un timbre de voix rocailleux pour être chaleureux et crédible. Les éternelles questions de goût... Yogi Lang chante davantage avec l'intellect qu'avec ses tripes, un peu comme Gilmour. Et alors ? Oui, son chant est monocorde, mais doux, habité, envoûtant, apaisant... et je ne m'en lasse pas. Le chant de Yogi Lang n'est pas parfait, mais cette imperfection est émouvante.

Si j'ai un seul désir, c'est de montrer la puissance de la musique progressive. La musique de RPWL est un bon exemple de cette puissance. J'avais écrit une première chronique de ce disque qui essayait d'en analyser les forces et les faiblesses. Je l'ai gardée pendant quinze jours puis balancée. Vous l'auriez gardée, vous ? RPWL est un groupe talentueux, élégant, abouti. Pas besoin de lutter, d'expliquer davantage. Les mots servent à rendre efficace. S'ils ne servent plus à rien ou s'ils nous rendent inefficaces, alors laissons les tomber.

Aujourd'hui, je sais que World Though My Eyes est une œuvre majeure, contrariée par quelques vents contraires, un disque loin d'être irréprochable mais peu importe. Car c'est avant tout une fusion sublime et dérisoire de toutes nos passions. Faite pour nous rappeler qu'il n'est pas nécessaire de mourir pour connaître le paradis...

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°57 - Avril 2005)