BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

B612 pochette

PISTES :

1. Laughing Star (Part One)
2. B612
3. Invisible To The Eyes
4. Compass Rose
5. Letter
6. The King
7. The Lamplighter
8. Echo Of Solitude
9. The Snake
10. Dragonfly

FORMATION :

Riccardo Romano

(claviers, harpe celtique, harmonium, guitares, basse acoustique, chant [l'Aviateur, le Petit Prince])

Andrea Bassato

(violon)

Lorenzo Feliciati

(basse)

Dave Foster

(guitares)

Luca Grimieri

(guitares)

Maurizio Meo

(basse, contrebasse)

Daniele Pomo

(batterie)

Massimo Pomo

(guitares)

Steve Rothery

(guitares)

Sonia Bertin

(voix [le Renard])

Steve Hogarth

(chant [le Serpent])

Martin Jakubski

(chant [le Roi])

Jennifer Rothery

(chant [la Rose])

RICCARDO ROMANO LAND

"B612"

Italie - 2018

MaRaCash Records - 67:14

 

 

Prologue. Antoine de Saint-Exupéry, écrivain, poète, aviateur et reporter français, né en 1900, à quelques centaines de mètres de là où je vis moi-même le jour plusieurs décennies plus tard. Le Petit Prince, célébrissime conte poétique à  la portée universelle, écrit sans prétention mais d'une façon qui frise la perfection par un Saint-Ex exilé à New-York au début des années 40. L'opéra-rock, style musical souvent aussi peu proche de l'opéra classique que du bon vieux rock n roll binaire, ayant pour initiatrice la démesure prophétique du Tommy (1969) des Who et rassemblant ensuite des oeuvres prog aussi variées que le Merlin (2000) de Fabio Zuffanti et le Leonardo (2001) de Trent Gardner, souvent inspirées par des personnages célèbres mais assez peu par la littérature.

Chapitre 1. L'approche. Avec son premier album solo, publié sous le nom de Riccardo Romano Land, le claviériste de l'excellent groupe italien Ranestrane (et plus ponctuellement du Steve Rothery Band), s'est décidé à combler la lacune sus-citée. Dans B612, du nom de l'astéroïde dont le Petit Prince est probablement originaire, outre Romano aux claviers, guitares et chant, on retrouve les autres membres de Ranestrane au grand complet auxquels se sont joints des musiciens aussi prestigieux que Andrea Bassato au violon (ex Le Orme), Dave Foster à la guitare (Mr. So & So) ou Steve Hogarth et Steve Rothery, les deux figures emblématiques de Marillion, venus magnifier de leur talent exceptionnel plusieurs morceaux de l'album.

 

Chapitre 2. Survol. B612 entremêle le fil de l'histoire du Petit Prince avec celui de la vie de son auteur (représenté dans le livre par le pilote), fusionnées dans un voyage commun. A travers des textes doux, d'une symbolique abstraite mais aux dimensions tangibles, les chansons de Riccardo Romano nous rappellent à quel point l'écrivain lyonnais voyait des choses que personne n'aurait pu voir et les faisait paraitre fraîches et vivantes. "On ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux", comme le rappelle si justement cette citation exaspérément familière.  Musicalement, Romano a particulièrement soigné les arrangements et les mélodies, qu'il interprète souvent au piano (acoustique ou électrique). Avec beaucoup d'à-propos et de retenue, il n'intervient pratiquement pas en soliste, pour préférer consacrer ses claviers à l'élaboration d'une orchestration originale (sons de cuivres, d'accordéon, de cornemuse...) et à la construction d'un univers mélodique au pouvoir mystérieusement thérapeutique.

 

Chapitre 3. Exploration. Un des thèmes les plus prégnants traverse l'album B612 de part en part, en apparaissant dès "Laughing Star, Part One" au son noble du violon, pour s'effacer en apothéose une heure plus tard sur "Sandcastles". Une immédiate séduction émane d'"Invisible Eyes", valse irrésistible qui décrit la force du lien entre le Petit Prince et sa Rose. "C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui rend ta rose si importante". La magie de la voix séraphique de Jennifer Rothery (fille de) met en équilibre la dentelle d'une mélodie capable de nous arracher le coeur et les rosaces luxuriantes dessinées par les instruments. Sur l'exaltant "Compass Rose", qui démarre en rock celtique héroïque à la Runrig, l'envie d'explorer de nouveaux univers submerge l'esprit du Petit Prince. Comme chacun sait, les voyages sont une source d'inspiration inépuisable et le voyage musical de "Compass Rose" poussé par le son tragique de la guitare de Rothery, procure un plaisir qui frise la volupté. Sur le plaintif "Letter", apte à remplir les âmes de la plus intense des nostalgies, la voix de Jennifer, belle et fragile comme une fleur, pleure de son souffle divin l'absence de son Prince. Avec "The King" vient le temps des désillusions pour le Petit Prince. "Lamplighter" rappelle le côté sisyphéen de l'existence. Même impression de lutte entre espoir et désespoir sur "Echo Of solitude", essentiel comme un battement de coeur. "Où sont les hommes ? reprit enfin le Petit Prince. On est un peu seul dans le désert... On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent". Hogarth intervient sur "The Snake", sombre métaphore de la mort.  "Dragonfly" (10:30), le morceau le plus prog de l'album, raconte la solitude que seuls les aviateurs peuvent comprendre. C'est la chanson du courageux pilote, l'un des personnages principaux du livre, mais c'est aussi un hommage de Riccardo Romano à Antoine de Saint-Exupéry lui-même en évoquant cet avion de chasse qui finira par tomber dans la mer en luttant pour la liberté. "Le Renard" (en français dans le texte) et son fameux secret, portés par la voix à l'accent délicieux de Sonia Bertin. "Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique". "Si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde, je serai pour toi unique au monde; et ma vie sera comme ensoleillée". C'est lui qui donnera au Prince le courage de retourner sur sa planète auprès de sa rose chérie.  

 

Chapitre 3. Retour. L'allègre "Laughing Star (Part Two)", les adieux, la nécessité de se séparer, de se détacher, de brûler, tout brûler pour pouvoir renaître, de ramener nos sens hébétés à la vie sous l'effet de bouffées d'enthousiasme et d'espoir enivrants. Puis sur "Sandcastles", le Prince, rendu plus fort par ce qu'il a vu et vécu, retrouve la Rose dans un duo final sublime, prompt à déclencher des frissons de pur ravissement. Mais la nuit, de la Terre, par un regard lancé vers les étoiles lointaines, une âme solitaire cherche B612 qui brille dans les ténèbres. ("Les étoiles sont éclairées pour que chacun puisse un jour retrouver la sienne").

 

Epilogue. Le Petit Prince n'avait pas encore fait l'objet d'une adaptation musicale majeure dans le domaine du rock ou de la pop. C'est chose faite. Arrivé sans crier gare mais avec modestie, courage et détermination, B612 est une mise en prog parfaite de cette pierre angulaire de la littérature  du XXe siècle. La présence de deux membres de Marillion, apportant visibilité et légitimité, peut expliquer le fait que certains (et en premier lieu, Romano lui-même) n'hésitent pas à comparer cet album à Brave (1994), ce qui saute aux oreilles dans les moments où interviennent Hogarth et Rothery, ou sur le long "Dragonfly". Et tout comme Brave ou comme l'oeuvre de Saint Exupéry, B612 est capable de stimuler les esprits et d'adoucir la vie jusqu'à nous faire éprouver un sentiment de réconfort intérieur et de rédemption. Mais sur le plan musical, dans l'ensemble, on a davantage l'impression d'écouter une sorte de prog furieusement mélodique situé sur un point improbable entre Chris de Burgh (dont la voix rappelle celle de Riccardo Romano), Kompendium, Kino, Mr Mister et bien entendu RanestRane. Sans être un chef d'oeuvre comparable à celui dont il s'inspire, l'album de Riccardo Romano est une tapisserie baroquo-symphonique qui en est digne au plus haut point. "On risque de pleurer un peu si l'on s'est laissé apprivoiser" par B612,  en attendant la sortie de Starchild (sic), le nouvel album de Ranestrane, qui devrait sortir dans les mois qui viennnent.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°102 - Mai 2018)