BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Vieux Corps de Vie d´Ange (7:11)
2. L´Etoile (6:24)
3. L´Indien (4:50)
4. Tout l´Temps (3:26)
5. Vivre la Mort (5:28)
6. La Femme Ailée (10:30)

FORMATION :

Jacques Tom Rivest

(chant, basse, guitare acoustique, claviers)

Sylvain Coutu

(batterie, vibraphone, percussions)

Claude Lemay

(claviers, flûte, vibraphone, basse, chant)

Richard Lemoyne

(guitares électrique et acoustique, claviers, basse)

POLLEN

"Pollen"

Canada - 1976

Kozak/Mezzo - 38:03

 

 

Jusqu'à aujourd'hui, les rééditeurs ont un peu laissé de côté le rock progressif québécois. En effet, à l'exception d'Harmonium, notre culture progressive fait encore trop souvent l'impasse sur les formations majeures de cette province du Canada avec laquelle nous avons tant de points de communs...

Aussi faut-il saluer le travail de Nelson Picard, responsable du distributeur Mezzo et qui a récemment lancé son propre label, Kozak. Grâce à lui, nous pouvons (re)découvrir l'unique album de Pollen, et prochainement il en sera de même avec ceux de Maneige.

Créé en 1973, Pollen comprenait à l'origine Richard Lemoyne (guitares), Claude Lemay (claviers), Jacques Tom Rivest (chant, basse) et Serge Courchesne (batterie). Pour l'anecdote, Serge Locat fut pressenti comme second claviériste, mais il venait de rejoindre Harmonium ! Autre détail amusant, le nom du groupe fut choisi lorsque, au cours d'une séance de 'brainstorming' éprouvante, les regards des quatre musiciens convergèrent vers un pot dont l'étiquette portait la mention "pollen". Pourquoi pas ?...

Le spectacle très visuel monté par Pollen lui permet d'être engagé comme première partie de Gentle Giant, lors d'une tournée canadienne du groupe, en 1974. Suite à la défection soudaine de Courchesne à la veille de celle-ci, Pollen doit jouer en trio : le résultat est des plus héroïques, chacun prenant en charge une partie de la batterie ! Mais cela ne pouvait durer, alors l'année suivante, Sylvain Coutu est recruté. Pollen est sur la pente ascendante, donnant de plus en plus de concerts, et décide donc, à l'automne 1975, d'enregistrer son premier album. Hélas, moins d'un an plus tard, après un concert célébrant sa sortie (en compagne des anglais de Caravan), le groupe se dissout... et dix-huit ans plus tard, est redécouvert par le monde progressif !

Une fois l'écoute entamée, on ne peut retenir une réaction d'étonnement : s'agit-il vraiment d'un album de 1976 ? En effet, qu'il s'agisse du son (excellent) ou du style musical ( finalement assez proche du néo-progressif du début des années 80 par son mélange d'accessibilité et de féerie claviéristique), on daterait volontiers l'album d'une décennie plus tard.

Par contre, pas de problème pour identifier l'origine géographique du quatuor : la voix de Tom Rivest, aux savoureuses intonations québécoises, confère à la musique une inimitable saveur exotique. La comparaison qu'on serait tenté - sans doute par manque de références - avec Harmonium s'arrête d'ailleurs là, car si le groupe de Serge Fiori proposait un folk enrichi au fil des années d'éléments progressifs et symphoniques, en revanche Pollen se situe plus résolument dans la catégorie du rock progressif

En l'occurrence, le quatuor propose six compositions (de 3:26 à 10:30) plutôt avenantes, assez compactes et largement dominées par les claviers, clavinet et minimoog notamment. Le chant un peu désuet et forcé de Rivest est présent à plus ou moins forte dose sur chacune. Le message qu'il délivre est une sorte de lamentation écologico-sociologique sur l'état de notre société. Et qu'il s'agisse de "retour à la campagne" ("L'Indien") ou de l'exploration cosmique ("L'Etoile") - évoquant d'ailleurs la mythologie magmaïenne d'une autre planète où les hommes épris de valeurs humanistes pourraient s'exiler pour créer une civilisation meilleure - les solutions envisagées ont toutes en commun le rejet total de la vie citadine (là où Fiori s'en accommodait grâce à l'élévation spirituelle...). Rejet également, mais plus ambigu, des croyances confortables : à l'anticlérical "Vieux Corps de Vie d'Ange" (y a-t-il ici un jeu de mots subliminal ?) répond "Vivre la Mort", invitation à un hypothétique voyage post-mortem...

Finalement ces textes naïfs et contestataires à la mode hippie sont l'élément qui nous ramène inévitablement aux années 70, contrairement à la musique. Car en ce qui concerne cette dernière, Pollen explore des contrées musicales variées, tantôt acoustiques (cf. "L'Etoile" et ses dialogues clavinet/guitare 12 cordes à la "Supper's Ready"), tantôt synthétiques, au gré de nombreux changements de thèmes prétextes à des envolées instrumentales, initiées le plus souvent par les claviers (dont jouent trois des quatre musiciens !), même si la guitare n'est pas totalement absente en tant que soliste (cf. le passage à la slide sur "Vivre la Mort", évoquant Steve Howe).

Au total, Pollen est un album assez original et réussi dans son genre. Son excellente production et ses compositions léchées en font quoi qu'il arrive un disque fort agréable à écouter. Pas indispensable donc, mais recommandé.

Aymeric LEROY & Christian AUPETIT

(chronique parue dans Big Bang n°9 - Janvier-Février 1995)