BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Koralrevens Klagesang pochette

PISTES :

1. Koralrevens Klagesang I (2:43)
2. Koralrevens Klagesang II (4:54)
3. Kantonesisk Kantour (9:12)
4. Apraxia (3:26)
5. Snill Sang Pa Band (5:59)
6. Etyde (6:19)
7. Vintervake (5:35)
8. Frenetisk Frenologi (14:15)
9. Koralrevens Klagesang III (2:48)

FORMATION :

Jarle G. Storløkken

(guitares électrique et acoustique, accordéon, banjo, chant)

Anders Kristian Krabberød

(basse, Chapman Stick, guitares, claviers, chant)

Trond Gjellum

(batterie, percussions, claviers, melodica, balaphon, guitare préparée, chant)

Steinar Børve

(saxophone alto, claviers, percussions, chant)

INVITÉS

Richard Sinclair
(chant [7])

Trond Borgen
(trombone [1,2])

Ole Magnus N. Ekeberg
(tuba [1,2])

Christine Gullhav
(flûte [3,6,8], clarinette basse [6], clarinette [9])

Ola Lindh
(vibraphone [3,4])

Thomas Meidell
(scie musicale [4])

Anders Tomasgaard
(trompette [1,2])

Jon Wesseltoft
(synthétiseur [8])

Morten Westerfjell
(cor [1,2])

EXTRAITS AUDIO :

PANZERPAPPA

"Koralrevens Klagesang"

Norvège - 2006

Hangar B - 55:18

 

 

Deux ans et demi après l'article que nous lui avions consacré dans le n°53 de Big Bang, le quatuor Norvégien nous propose son deuxième CD (quatrième si l'on considère que les deux précédents étaient plus que de simples "démos") et légitime rétrospectivement l'intérêt particulier que nous lui avions porté. Avec Farlig Vandring, Panzerpappa avait certes révélé un potentiel considérable, justifiant que l'on suive de près la suite de sa carrière, mais son successeur vient aujourd'hui nous prouver qu'il était encore loin d'être totalement réalisé à ce stade.

Il faut dire que le groupe, remanié à plusieurs reprises depuis sa naissance en 1998, n'affichait alors qu'un an d'activité dans sa nouvelle configuration. D'une certaine manière, il se découvrait lui-même en même temps qu'il se révélait à nous. Du strict point de vue de la prestation instrumentale, la préparation était suffisante pour que Panzerpappa se hisse d'emblée au-dessus de la moyenne de ses collègues, mais la conceptualisation de son univers musical demeurait embryonnaire : les deux morceaux crédités à l'ensemble du groupe s'avéraient certes les plus réussis de l'album, mais les contributions individuelles des deux récentes recrues s'intégraient imparfaitement à l'ensemble. Par ailleurs, le quatuor devait gérer une configuration instrumentale particulière (un musicien se partageant entre saxophone et claviers), optant pour un compromis inconfortable entre réalisme (s'en tenir globalement à ce qui peut être reproduit à quatre sur scène) et exploitation des possibilités offertes par le studio.

Ces points faibles n'ont visiblement pas échappé à la vigilance de nos amis Norvégiens, car Koralrevens Klagesang s'avère beaucoup plus cohérent et abouti, tant du point de vue de l'écriture que de celui des orchestrations. Sur le premier point, les deux années supplémentaires de pratique commune ont logiquement permis au groupe de mieux cerner son terrain d'investigation, et d'opérer un tri plus efficace parmi ses idées. Seul "Snill Sang På Bånd", avec sa structure décousue et son thème principal un peu trop 'évident', reste en-deçà (et encore...) de nos exigences. Quant au second point, considérant - à juste titre - que les enjeux d'un album et d'un concert sont foncièrement différents, Panzerpappa a cessé de s'imposer, en studio, la moindre restriction en matière d'instrumentation - sinon celle de ne pas se laisser déborder par ses invités.

Le souci de varier les atmosphères, les textures et les structures était déjà apparent sur les précédentes réalisations du quatuor. Il est ici réaffirmé, mais surtout, appliqué avec une pertinence et un raffinement notablement accrus. C'est le cas de l'utilisation des cuivres sur les deux premières plages, "Koralrevens Klagesang I", où ils fournissent l'essentiel de l'instrumentation (avec la trompette en soliste), et "Koralrevens Klagesang II", où ils reviennent en cours de route renforcer l'effectif du groupe. Un vibraphoniste et une flûtiste apportent, dans les morceaux suivants, des contributions tout aussi essentielles, notamment dans "Kantonesisk Kanotur", dont la joyeuse polyphonie évoque le Henry Cow de "Teenbeat", en plus mélodique.

De par sa nature même, la prestation de Richard Sinclair au chant sur "Vintervake" était plus périlleuse : en dépit du plaisir de retrouver la voix emblématique de l'école de Canterbury, bien trop rare sur disque ces dernières années, il existait un risque que cette unique entorse au tout-instrumental menace l'unité de l'album et s'en trouve marginalisée. Ce risque a été géré intelligemment : intervenant en début et fin de morceau, avec la sobriété qui est sa marque de fabrique, Sinclair se garde bien de reléguer ses hôtes au rang de vulgaire backing-group, et Jarle Storløkken en profite même pour délivrer un chorus de guitare délicieusement jazzy. Et le morceau remplit ainsi sa mission symbolique : revendiquer l'importance croissante dans sa musique de l'influence canterburienne - le premier album de National Health apparaissant, par sa luxuriance formelle, comme la référence la plus pertinente.

Cette influence culmine dans la première moitié de "Frenetisk Frenologi" (14:16), seul morceau crédité au groupe dans son ensemble ce qui, au vu de la réussite constatée, confirme au passage qu'il serait inspiré de mettre plus systématiquement ses idées en commun. D'un bout à l'autre, l'auditeur est tenu en haleine. Ça commence par une séquence jazz-rock musclée où sax et guitare conversent sur fond de rythmique en 7/4 baignée de nappes de Mellotron; ça continue sur un ton plus décontracté par un thème de Rhodes trafiqué posé sur une grille jazzy aussi imprévisible que lumineuse, avant que sax et guitare ne reprennent leurs échanges; les trames rythmiques se complexifient, se densifient, les riffs se font plus dissonants... Et puis, au moment où cette surenchère atteint son point culminant, une accalmie intervient : pendant deux minutes, les musiciens improvisent, comme à la recherche d'un nouveau terrain d'entente. C'est finalement la basse qui suggère une porte de sortie, rejointe par un effectif instrumental renouvelé - percussions, orgue ronronnant, guitare jazzy... Le dialogue entre sax et guitare gagne encore en sophistication et en virtuosité, alternant unissons et contrepoints avec un entrain communicatif. Le retour du Mellotron, paré entre-temps de couleurs crimsoniennes, parachève cette montée en puissance, mais le final triomphant vers lequel on semblait s'acheminer n'aura pas lieu : c'est un coda plus intimiste, initié par le piano et la flûte, qui lui succède. Une tonalité confirmée par la dernière plage, "Koralrevens Klagesang III", avec ses guitares acoustiques champêtres et sa clarinette nostalgique...

Si "Frenetisk Frenologi" constitue, avec "Kantonesisk Kanotur", le sommet de l'album (cette fois, les morceaux les plus longs sont aussi les meilleurs !), les grands moments ne manquent pas, et si Steinar Børve reste le compositeur le plus prolifique, ses collègues ne sont pas en reste : Anders Krabberød cosigne avec lui le très délicat "Apraxia", où les harmoniques de basse partagent la vedette avec le vibraphone, les arpèges de guitare électrique et le saxophone, puis avec la guitare acoustique et, plus surprenant, une scie musicale ! Le résultat est de toute beauté. Quant à "Etyde", que le guitariste Jarle Storløkken signe seul, il est aussi original que passionnant : le début et la fin, très mélodieux (très beaux échanges entre sax et flûte), contrastent avec une partie centrale plus torturée, sans pour autant se contredire. Cette cohabitation parfaitement gérée de séquences très différentes, garante d'une homogénéité qualitative presque totale, est décidément la grande avancée de Koralrevens Klagesang. Cet album marque l'entrée de Panzerpappa dans la cour des grands, les Norvégiens y parvenant sans rien concéder de leur intégrité à trouver un équilibre épanouissant entre innovation et tradition d'une part, expérimentation et accessibilité d'autre part. Tout en espérant que le groupe va continuer à avancer à la conquête de sommets toujours plus élevés, saluons d'ores et déjà ce dont on se souviendra plus tard comme de son premier chef-d'œuvre.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°65 - Avril 2007)