BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Beginnings (2:26)
2. Ending Theme (4:59)
3. Fandango (5:51)
4. A Trace Of Blood (8:17)
5. This Heart Of Mine (4:01)
6. Undertow (4:47)
7. Rope Ends (7:02)
8. Chain Sling (3:58)
9. Dryad Of The Woods (4:55)
10. Remedy Lane (2:17)
11. Waking Every God (5:29)
12. Second Love (4:21)
13. Beyond The Pale (9:56)

FORMATION :

Daniel Gildenlöw

(guitares, chant)

Johan Hallgren

(guitares)

Kristoffer Gildenlöw

(basse)

Fredrik Hermansson

(claviers)

Johan Langell

(batterie)

PAIN OF SALVATION

"Remedy Lane"

Suède - 2002

Inside Out - 68:31

 

 

Le voilà donc, ce nouvel album des prodiges de Pain Of Salvation, dont le précédent disque, The Perfect Element - Part I, avait fait l'unanimité parmi les critiques. En attendant une deuxième partie que Daniel Gildenlöw annonce plus élaborée (voir l'entretien ci-dessous), voici un nouvel album concept, basé sur les relations - amoureuses - entre deux personnes, vues surtout sous l'angle des difficultés rencontrées. On peut d'emblée l'annoncer, il s'agit une fois de plus d'une totale réussite. On ne s'ennuie pas une seconde à l'écoute de ces treize compositions, qui véhiculent toutes une forte impression de mélancolie, presque palpable (le bien nommé «Ending Theme»), souvent poignante («Undertow»), toujours pointée vers le cœur.

Un des vecteurs majeurs de cette émotion est incontestablement la voix de Daniel Gildenlöw, très expressive, et qui sait se faire tantôt délicate et fragile, susurrée, tantôt agressive et torturée («Beyond The Pale»), avec des poussées vers les sommets assez impressionnantes. Même les passages les plus proches du chant trash ou death s'avèrent réussis, car parfaitement intégrés et justifiés par l'état d'esprit transmis à travers les paroles du morceau.

Cette variété et cette expressivité vocale, souvent dans un même morceau («Fandango»), sont soutenues de brillante manière par un groupe très assuré, en particulier Johan Langell à la batterie, à la technique pas si éloignée de celle d'un Mike Portnoy, et Fredrik Hermansson aux claviers, dont les partitions de piano renforcent la mélancolie de Remedy Lane. Sans oublier les chœurs qui, très travaillés, assurent une assise solide aux refrains («Rope Ends», «Waking Every God»). Et bien sûr, les divers soli de guitare qui émaillent l'album sont empreints d'un lyrisme à fleur de peau («Ending Theme», «Beyond The Pale»). Il convient également de souligner que par rapport au précédent album, ce nouvel opus est d'un accès plus aisé, d'une part parce que chaque titre est bien distinct, et d'autre part parce qu'un grand souci mélodique a prévalu, ce qui facilite la mémorisation des couplets et des refrains, certains morceaux ayant même le potentiel pour devenir - sans rire - de vrais succès commerciaux («Ending Theme», le folkisant «Chain Sling», la ballade «Second Love» ou le plus pop-rock «Waking Every God»), à condition toutefois que l'auditeur soit prêt à un plus grand effort que pour la variété traditionnelle...

Pour autant, les arrangements sont toujours très soignés, les structures et les rythmes variées («Rope Ends»), les parties instrumentales réjouissantes, et l'aspect tonique de l'ensemble n'engendre pas la lassitude, permettant au contraire l'immersion dans un océan d'émotions où la technique n'est qu'un moyen. La diversité des influences brassées est d'ailleurs assez étonnante, d'autant qu'elles sont à chaque fois intégrées à un style très personnel, survolées par ce chant d'écorché vif. On pense ainsi à IQ (le délicat «Beginnings»), Marillion (l'instrumental acoustique «Dryad Of The Woods»), Dream Theater («A Trace Of Blood»), Genesis (le doux «This Heart Of Mine») ou Tangerine Dream (l'instrumental synthétique «Remedy Lane», qui reprend en partie le refrain d'«Ending Theme»), entre autre. Le résultat est en tout cas de nouveau susceptible de plaire à tous les amoureux de musique sincère, profondément humaine, et on ne peut que souhaiter à Pain Of Salvation le même succès que Dream Theater, dont ils assurent la première partie lors de la tournée actuellement en cours, en attendant un nouveau chef d'œuvre.

Jean-Guillaume LANUQUE

Entretien avec Daniel GILDENLÖW :

Êtes-vous pleinement satisfaits de ce nouvel album, Remedy Lane ? Comment le situez-vous par rapport à vos précédentes réalisations ?

Eh bien, il est nul !... (rires)... Non, ce que je voudrais dire d'abord, c'est que c'est le meilleur album que nous ayons fait. Il est difficile de le comparer aux précédents albums : ils étaient également conceptuels, mais celui-ci est un peu plus mûr. C'est un album qui a plus de force que les autres.

Quel est, en gros, le concept de ce nouveau disque ?

C'est le concept le plus personnel que j'aie réalisé jusqu'ici, puisque c'est moi qui ai écrit toutes les paroles. Il parle des relations entre les hommes et les femmes, de la crise dans les relations. Mais il y a aussi des sous-thèmes, et l'un d'entre-eux, que l'on retrouve dans tous nos albums, c'est «comment fonctionne un être humain ?», comment il agit, réagit dans différentes situations, et comment on vit l'amour, comment on avance et comment on se retrouve.

Qu'est-ce qui vous plait tant dans la formule du concept-album ?

La première raison, c'est que j'ai grandi avec des concept-albums, qui m'ont beaucoup influencé, comme Jesus Christ Superstar, The Wall, ou Operation : Mindcrime. D'après moi, ça vient du fait qu'un concept-album ressemble beaucoup à un film, ou à un roman, alors qu'un album normal ressemble plus à un recueil de nouvelles. Ça reste intéressant, mais ça n'a pas le même impact quand on arrive à la dernière chanson de l'album. C'est aussi parce que je veux faire de la musique en y incluant des messages importants; pour moi, les paroles, ça doit être plus que mettre simplement des mots sur de la musique. Pour exprimer des choses profondes ou importantes, il faut plus d'espace, alors qu'on peut dire des choses peu importantes ou plus terre-à-terre dans le cadre d'une seule chanson.

Il me semble se dégager une certaine mélancolie de ce disque, renforcée par le lyrisme des soli de guitare et l'utilisation du piano : qu'en pensez-vous ?

Vous avez probablement raison. Le titre Remedy Lane [chemin de la guérison] est un jeu de mot avec l'expression «memory lane» [chemin du souvenir], qui signifie revenir sur son histoire personnelle, comme avoir un voyage en nostalgie, alors que «remedy» implique de faire face aux choses, d'affronter son passé. C'est pour ça qu'on retrouve ce thème dans les paroles et dans la musique; je suis donc entièrement d'accord avec vous.

Comment s'effectue le travail de composition, puis de construction concrète des différentes compositions ?

Je commence d'abord à composer mentalement, et quand ça devient trop compliqué, ou que j'ai trop d'idées, je les couche sur le papier - j'ai assez peu confiance en ma mémoire, parce qu'il m'est souvent arrivé de perdre des idées que je n'avais pas écrites. Je sais jouer de tous les instruments, même si je ne joue pas de tous les instruments dans le groupe. Et quand j'écris la musique, j'écris toutes les parties jouées par les instruments jusqu'à la dernière note, car quand je compose, j'y consacre mes jours et mes nuits dans ma tête. Évidemment, cela laisse peu de liberté aux autres musiciens, mais ils ont quand même la possibilité d'écrire leur musique s'ils en ont envie.

Y a-t-il des groupes ou des musiciens qui vous aient tout particulièrement influencé ?

Je suis plus sensible aux chansons qu'aux musiciens. En dehors des groupes qui ont pu m'influencer, je peux être réceptif à une chanson sans en connaître l'auteur ou le compositeur, simplement parce que l'idée qui y est exprimée me séduit. Mon influence principale a été Jesus Christ Superstar, Abbey Road des Beatles, Queensrÿche et Faith No More, le seul groupe qui, dans ma vie d'adulte, n'ait cessé d'aiguiser mon appétit musical. Ils ont fait plusieurs albums qui sont tous aussi bons, ce qui est très très rare pour un groupe. Alors que souvent, quand j'aime un groupe, j'adore certains albums et j'en déteste d'autres. J'apprécie aussi Tori Amos, et des styles de musique très différents.

Pourquoi avoir reporté la mise au point de The Perfect Element - Part II ?

On a réfléchi, et on s'est rendu compte que si on faisait la deuxième partie pour le quatrième album, la moitié de nos albums aurait été consacrée au concept de The Perfect Element, ce qui aurait fait un peu trop. Du coup, les gens nous auraient vu comme le groupe de The Perfect Element, et c'est tout. On a donc décidé de faire un autre album, et de laisser la deuxième partie mûrir en attendant. Il y a aussi des aspects de la deuxième partie qui sont plus difficiles à mettre en œuvre : certaines parties nécessitent un orchestre, et l'intervention d'autres musiciens, ce qui aurait été difficile à mettre en place dans la perspective d'un départ rapide en tournée.

Comment vous êtes-vous retrouvé à accompagner TransAtlantic dans leur tournée ? Comment s'est passé cette tournée, et que vous a-t-elle apporté ? Comment étaient les rapports avec les quatre membres du groupe ?

C'était pendant l'enregistrement du nouvel album, Jonas [Reingold], le bassiste des Flower Kings, m'a dit qu'ils cherchaient un autre musicien pour la tournée, et que Roine [Stolt] avait parlé de moi à Jonas. J'ai donc téléphoné à Roine, et j'ai été engagé. Ils avaient entendu beaucoup de bonnes choses à mon sujet, et ils avaient besoin de quelqu'un qui serait capable d'apprendre des partitions complexes en peu de temps, ce dont je suis capable, et ils voulaient également quelqu'un qui soit apte à jouer de la guitare, des claviers et à chanter. Je n'avais pas beaucoup de temps, et je n'avais jamais entendu TransAtlantic auparavant, j'étais donc un peu inquiet, sachant qu'ils avaient des morceaux de 30 minutes. Je leur ai dit que j'allais écouter le premier album, pour voir ce que je pensais possible de faire en deux semaines. Et en écoutant, je me suis rendu compte que c'était bon, car ce n'était pas aussi compliqué que ce qu'on pouvait faire dans Pain Of Salvation, et qu'en deux semaines, j'aurais le temps d'apprendre ce qui était nécessaire. Mais finalement, il s'est avéré que j'ai passé tellement de temps sur l'enregistrement de notre album que je n'ai pas eu le temps de travailler sur les morceaux de TransAtlantic jusqu'aux répétitions pour la tournée, c'est-à-dire trois jours avant le début de celle-ci. J'ai donc tout appris en trois jours, ce que je ne recommande pas aux gens qui n'aiment pas être stressés. J'en fais d'ailleurs partie, et ça n'a donc pas été une expérience des plus agréables pour moi. Mais finalement, ça a été très enrichissant, j'ai beaucoup apprécié de tourner avec eux, et cela m'a permis de me rendre compte qu'ils rencontraient les mêmes problèmes que nous. C'est toujours intéressant d'aller voir comment ça passe dans les autres groupes. J'ai aussi apprécié d'être simplement un musicien faisant son travail, et pas celui qui doit tout organiser et s'occuper de tout. On s'est très bien entendu.

Que pensez-vous des albums de leurs quatre groupes respectifs (Flower Kings, Spock's Beard, Marillion, Dream Theater) ?

J'ai entendu un album de Spock's Beard, qui n'est pas vraiment mon style de musique, je réessaierai d'en écouter, car j'ai entendu d'autres morceaux qui avaient l'air très bons, et je suis peut-être tombé sur le mauvais album. Dream Theater était un de mes groupes préférés quand j'avais 18 ans, quand ils ont sorti Images And Words, qui m'a beaucoup influencé car c'était très différent, vraiment unique. Je ne sais pas trop si maintenant, ils ont toujours cette originalité, et c'est un peu difficile à dire, car il y a tellement de formations qui essayent de sonner comme eux et de leur ressembler, que ça a un peu affaibli le groupe. Mais je n'écoute plus ce qu'ils font depuis Awake.

Plus généralement, comment trouvez-vous la scène progressive suédoise actuelle, et des groupes comme Evergrey ou Therion, par exemple ?

La scène progressive suédoise est très inexistante, nous avons beaucoup de groupes, mais qui font tout à l'étranger. J'ai rencontré certains de ces groupes, et ce n'est pas un hasard si je les ai tous rencontrés à l'étranger. Mais je comprends leur démarche, c'est une bonne démarche car le marché du progressif en Suède est très réduit, ce qui les oblige à travailler plus et à être encore meilleurs. J'ai entendu un album de Therion, il y a assez longtemps, quand nous enregistrions notre premier album; on me l'avait envoyé en tant que musicien, je l'ai trouvé assez intéressant, et je l'ai même fait écouter à d'autres personnes. Mais à ce moment là, c'est un album de The Gathering qui m'a le plus marqué, Nighttime Birds, que j'ai trouvé différent.

Ce nouvel album me semble plus accessible que les précédents, en particulier grâce au travail sur les mélodies : était-ce une volonté délibérée ?

C'était en partie volontaire. J'ai d'abord essayé de faire de bonnes chansons, en me concentrant sur les mélodies, et en travaillant l'aspect technique après. J'ai ensuite essayé de trouver un équilibre pour que l'aspect technique serve à mettre en valeur la charge émotionnelle et la structure des morceaux. Si vous écoutez tous nos albums, vous vous rendrez compte que les chansons du premier album sont dans la même lignée que celles du dernier, avec la maturité et la capacité d'organisation en plus. Particulièrement dans One Hour By The Concrete Lake, on voit bien qu'on a essayé de cacher nos capacités techniques derrière l'architecture des morceaux, au lieu de les mettre en relief.

Pensez-vous que cela va vous permettre d'élargir votre auditoire ?

J'espère. C'est toujours difficile d'élargir son public, car les médias sont saturés de groupes. Il y a trop de musique qui sort. Parfois, je me demande si ce qui compte vraiment, c'est de faire un bon ou un mauvais album, ou plutôt que les gens croient en cet album. Peut-être que les gens croiront en cet album, et dans la force de son concept, mais j'espère vraiment que plus de gens écouteront notre musique, car elle le mérite.

Quels sont vos divers projets pour l'avenir ?

D'abord, nous aurons la tournée avec Dream Theater en janvier-février (2003), ce qui va être une expérience très intéressante, qui nous permettra de voir comment un public plus large réagit à notre musique. Tout de suite après ça, nous interpréterons Jesus Christ Superstar en Suède, où je jouerai de la batterie, parce que j'ai toujours aimé ça. J'ai un don inné pour la batterie, et ça me vient assez naturellement. Après ça, je ne sais pas. On a eu beaucoup de propositions pour être en première partie, et aussi en tête d'affiche, dans le monde entier; le problème, c'est de trouver le temps nécessaire pour faire tout ça correctement. Parallèlement, nous commencerons à travailler sur The Perfect Element - Part II.

Remerciements à Christine Fortin pour la traduction.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°43 - Mars 2002)