
PISTES :
1. 21 (8:06)
2. Memento (6:07)
3. Chinese Waters (7:12)
4. Colours Of Silence (6:49)
5. Flags Without A Heart (9:13)
6. Continental Motion (10:38)
7. Swanks (5:45)
FORMATION :
Bastiaan Peeters
(guitares)
Menno Boomsma
(batterie, flûte)
Jeroen Van der Wiel
(claviers)
Peter Kosterman
(basse)
EXTRAITS AUDIO :
ODYSSICE
"Silence"
Pays-Bas - 2010
Cyclops - 53:51
Si les Pays-Bas ne sont pas la terre native du rock progressif, ils n'en sont pas moins rapidement devenus un des principaux lieux européens de création, symbolisé par le succès international de Focus dès 1971. Le quatuor proposait alors un rock progressif d'obédience symphonique, essentiellement instrumental, ouvrant une voie que de nombreux autres groupes néerlandais emprunteront par la suite, et que les Anglais de Camel ne dédaigneront point avec leur deuxième album, Mirage (1974), et plus encore leur troisième, The Snow Goose (1975). Pourquoi ce détour par les années 70 alors qu'il s'agit ici d'explorer le nouvel album de Odyssice, Silence ? Trois raisons peuvent être avancées : Odyssice est un quatuor batave ; sa musique est exclusivement instrumentale ; Camel et le prog' symphonique constituent sa principale source d'inspiration.
Face à ce troisième disque en quatorze ans d'existence que nous proposent les Hollandais, malaise et plaisir se lient indissociablement sur toute la durée de l'écoute. Et si au final le plaisir l'emporte, haut la main d'ailleurs, c'est au prix d'un oubli radical et conscient, celui de quarante années d'histoire. Explications.
Silence ne porte pas si mal son nom. Dès le premier titre, "21", introduit par un court crescendo sur roulements de caisse claire, une véritable ferveur s'installe à la faveur de choeurs grandioses, qui réclame, impose même, le silence. C'est dans un tel état de recueillement que s'apprécieront le mieux cet album et les vagues de chaleur, ondoyantes et comme palpables, qui déferlent avec douceur depuis la guitare de Bastiaan Peeters, véritable orfèvre au feeling bouleversant. D'emblée, ce son si délicat, plein et rond, évoque Andrew Latimer, guitariste de Camel, tandis que l'utilisation du clavier en accompagnement, rythmique ou atmosphérique selon le degré d'intensité émotionnelle souhaité, renvoie au néo-progressif d'un IQ ou Pendragon. Peeters et Kosterman à la basse tissent d'habiles correspondances entre leurs lignes mélodiques, prolongent certains phrasés par leur reprise à l'octave inférieure, mettent finalement en oeuvre une complicité qui participe pleinement de la réussite de l'album tout entier.
Derrière une réjouissante simplicité d'écoute, en grande partie due à la richesse mélodique de l'ensemble des morceaux et aux élégants soli de Peeters, se cache une écriture raffinée et subtile, tant au niveau des arrangements que de l'exposition des thèmes. Toujours dans "21", le thème principal est interprété dès la vingtième seconde par le bassiste, qui s'ingénie à le masquer par l'ajout de notes intermédiaires en transformant à la fois la lettre et l'esprit. Et ce n'est qu'à la fin de la quatrième minute qu'un hautbois synthétique l'expose dans toute sa poignante nudité, ne lui conférant qu'a posteriori le statut de mélodie centrale et structurante.
Il n'y a pas lieu de se pencher aussi longuement sur les morceaux suivants, puisqu'ils présentent globalement les mêmes caractéristiques, et produisent des effets similaires. Là où "Memento" se montrera plus agressif avec l'incorporation de quelques riffs, "Flags Without a Heart" s'ouvrira au contraire sur un superbe trio piano, basse et guitare sèche d'une automnale mélancolie, tandis que "Continental Motion" s'illustrera par un choix d'ambiances contrastées qui trouvent leur cohérence dans une sorte de nivellement sonore issu de l'imposante présence des claviers de Van der Wiel. Mais au-delà de cette - relative - diversité, ce sont les innombrables envolées solistes de Peeters qui maintiennent intacte l'attention de l'auditeur et permettent à l'album de déployer toute une gamme d'émotions allant de la mélancolie dévastatrice au ravissement pur.
A ce premier type d'accueil réservé à Silence peut s'en substituer un second, peut-être plus lucide. En nous replongeant au coeur des années 70, il est certain qu'Odyssice se fait - et nous fait - plaisir. Mais il s'expose du coup à une critique somme toute légitime : où est la création ? Et une fois posée cette question, il devient difficile de ne pas s'interroger sur le caractère progressif de cet album. La prise de risque que constitue Silence est nulle, inexistante, le quatuor batave se contentant d'appliquer, avec un talent certain, une recette vieille de quarante ans. Ce disque, dénué de toute faille ou aspérité, est trop beau, trop lisse, pour prétendre à une quelconque profondeur. Là n'était sans doute pas son propos, soit ; mais l'ensemble de ses qualités ne parvient pas à durablement masquer un regrettable défaut d'inventivité.
Néanmoins, ne boudons pas notre plaisir. Il est bien rare qu'un album parvienne à faire naître d'aussi puissantes émotions, et ne serait-ce que pour cela, la découverte de Silence s'impose. Et quand bien même vous semblerait-il avoir cédé un peu trop facilement face à ce qui n'est peut-être qu'une habile mystification, il est de plus désagréables manières de se faire tromper...
Alex CAMPENS
(chronique parue dans Big Bang n°76 - Juillet 2010)


