BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

Infra Dig (1984)
1. Edison Games
2. Aunt Iodine
3. Get Angry
4. Mute Tape Process
5. The Totem Motorist
6. Humus Maskaself
7. Stares In Steps
8. Insular Phantastikos
9. Lap Over Chop Over Ring
10. In Sackcloth And Ashes
Contact With Veils (1986)
11. Unterm Rad
12. Night
13. A Mixture Of Guise
14. Felis Felicific
15. Cuneiform 

FORMATION :

James Grigsby

(guitare, basse, Chapman Stick, claviers, trompette, vibraphone, percussions, voix, boucles,)

Becky Henninger

(violoncelle)

Lynn Johnston

(clarinette, saxophone)

Christine Clements

(clarinette, saxophone, piano, percussions, voix, vocoder)

Eric Strauss

(voix, percussions, violon, claviers, flûte de pan, batterie, vibraphone, saxophone ténor)

David Kerman

(batterie, percussions)

----------------------------------------------


PISTES :

Shapuno Zoo (1988)
1. Set Of Crayons
2. Do The Crawl
3. Familiar Philippic
4. Indian Bingo
5. Imperfections
6. Prisms Of Ribbon
Luigi Futi (1989)
7. Omaggio A Futi
Klang (1985)
Barbie Variations
8. Birth By Injection Mold
9. Marriage & Divorce
10. G.I. Joe VS. Ken
11. Barbie In Hell

FORMATION :

James Grigsby

(guitare, basse, Chapman Stick, claviers, trompette, vibraphone, percussions, voix, boucles,)

Becky Henninger

(violoncelle)

Lynn Johnston

(clarinette, saxophone)

Christine Clements

(clarinette, saxophone, piano, percussions, voix, vocoder)

Eric Strauss

(voix, percussions, violon, claviers, flûte de pan, batterie, vibraphone, saxophone ténor)

Emily Hay

(voix, flûte, piccolo)

David Kerman

(batterie, percussions)

MOTOR TOTEMIST GUILD

"Archive 1 & 2"

États-Unis - 1997

No Man's Land - 73:30 / 71:31

 

 

Avec la réédition par le label allemand No Man's Land des œuvres complètes de Motor Totemist Guild, après celle par Cuneiform de l'intégrale de 5uu's, c'est l'ensemble des enregistrements de la C.O.M.A. (Californian Other Music Association), autrement dit «l'école U Totem», qui sont enfin disponibles au format digital. Sur ces deux CD sortis à un an d'intervalle, on trouve l'intégralité des trois albums publiés par MTG : Infra Dig (1984), Contact With Veils (1986) et Shapuno Zoo (1988).

Infra Dig était à l'origine un projet solo, enregistré en 1981 et 1983 par James Grigsby dans son home studio avec l'aide de divers musiciens issus de ses formations précédentes, Mutapro (septette influencé par Zappa, Henry Cow et Miles Davis) et See Spot (groupe de punk-jazz !). De cette expérience naîtra en juin 1984 une formation stable, constituée de Grigsby (basse, guitare, claviers, percussions), Christine Clements (instruments à vent, chant, piano, percussions), Becky Heninger (violoncelle) et Lynn Johnston (instruments à vent).

Dès cette œuvre inaugurale, les bases du style MTG sont jetées, à savoir celles d'une fusion éclectique et peu orthodoxe d'éléments issus des styles musicaux les plus divers. Cette impression d'extrême variété est renforcée par la multiplicité des intervenants et des instruments qu'ils utilisent. N'ayons pas peur des mots, la musique proposée est bel et bien expérimentale, pour le meilleur et pour le pire. Le pire est heureusement assez rare (quelques passages particulièrement dissonants, et surtout un interlude purement bruitiste). Intéressons-nous donc plutôt au meilleur...

Au-delà de son excentricité revendiquée, qui pourrait facilement verser dans l'inconséquence, la musique de Motor Totemist Guild dépasse le cadre de l'anecdotique grâce à l'accent mis par Grigsby sur l'écriture et la structure de ses compositions. Car sa musique ne laisse en fait rien au hasard, même si elle se plaît à donner parfois l'illusion du contraire. Le délire est organisé, et l'excentricité nourrit la musique plus qu'elle ne la vampirise à des fins de pure dérision. L'utilisation des multiples contrastes (mélodie/dissonance, calme/violence) et la relative brièveté des morceaux confèrent de plus à l'œuvre un certain équilibre qui lui évite de verser trop souvent dans l'abstraction. Bref, si l'on accepte de se plier à la fantaisie débridée des musiciens (et ils n'en manquent pas, prenez pas exemple «Get Angry», pop-song façon années 50 passée à la moulinette «déconstructiviste» : le résultat est proprement hilarant !), on ne regrette pas le voyage !

Enregistré en mai 1986, Contact With Veils est l'œuvre d'une formation ressérée autour du trio Grigsby-Heninger-Johnston, avec le renfort du batteur Dave Kerman (5uu's) et du percussionniste Kraig Crady. Conséquence logique de ce changement, la musique proposée perd son côté «laboratoire» débridé au profit d'une sorte d'académisme qui, sans perdre de son originalité, ne possède plus la même folie communicative. A l'opposé, elle s'en trouve d'autant plus accessible, notamment grâce à un classicisme plus prononcé, illustré par la montée en puissance dans le son du violoncelle et de la clarinette. On trouve notamment sur cet album de superbes séquences empruntant à l'esthétique de la musique de chambre.

Au printemps 1987, la participation des musiciens de MTG, fraîchement renforcé par la flûtiste et chanteuse Emily Hay et le multi-instrumentiste Eric Strauss, à l'album Elements de 5uu's entérine le rapprochement entre les deux groupes. Peu après le début des séances de Shapuno Zoo, en juillet, David Kerman intègre d'ailleurs MTG à titre permanent.

Logiquement, cet album préfigure l'expérience ultérieure de U Totem. Le rôle d'Emily Hay, que ce soit comme instrumentiste ou comme vocaliste, y contribue beaucoup et constitue par ailleurs l'une des grandes réussites de Shapuno Zoo. Les duos flûte/violoncelle, en particulier, sont des plus savoureux. Et si le chant, volontiers théâtral, est parfois quelque peu outrancier, il sait aussi se faire plus délicat, et apporter une touche plus humaine qui faisait défaut sur Contact With Veils. Et lorsque le piano fait son apparition sur «Imperfections», on entre pour ainsi dire déjà de plain-pied dans l'aventure de U Totem...

Il y a assurément matière, sur ces deux CD longue durée (les trois albums sont complétés par la suite de vingt minutes «Omaggio A Futi», extraite de l'album A Luigi Futi paru en 1989), à contenter durablement l'amateur de musiques progressives à tendances néo-classique et expérimentales, dans la lignée des expériences des musiciens européens de l'école 'Rock In Opposition'. Ceux-ci se réjouiront alors d'apprendre qu'un troisième volume, cette fois constitué totalement d'enregistrements rares et inédits, verra le jour prochainement. Sans oublier, comme James Grigsby nous le révèle dans l'entretien ci-après, un tout nouvel album actuellement en cours de réalisation...

Aymeric LEROY

Entretien avec James GRIGSBY :

MTG naquit d'abord sous la forme d'un collectif de musiciens, avant de devenir un groupe plus ou moins stable. Cette évolution a-t-elle eu une influence sur le style musical ?

Le premier album de MTG, Infra Dig, était essentiellement un «projet» de studio. Les disques suivants témoignaient par contre d'une optique «live». Au fil des années, je suis allé et venu entre ces deux approches, l'enregistrement d'une part, la scène d'autre part. C'est une sorte de cycle perpétuel, et selon la phase de ce cycle dans laquelle je me trouve à un moment donné, ma musique s'en ressent fortement. Pour tenter une comparaison, c'est un peu comme créer une pièce de théâtre sur scène ou tourner un film.

Comment définirais-tu l'approche musicale de MTG ? On peut y voir un mélange d'éléments issus de la musique classique, du rock progressif et de la musique improvisée...

Effectivement, cette notion de mélange est à mon avis l'élément primordial. J'utilise en effet des notions issues de la tradition classique, du motet du XIIème siècle à la musique sérielle du XXème, mais mes compositions contiennent également des références à divers styles hors de l'académisme - rock, pop, jazz, world-music, etc. Cela rend ma musique difficile à catégoriser, et ce d'autant plus qu'il y a une tendance générale, chez les musiciens, à opter pour une approche uniforme et immuable. A mon sens, la musique exprime la personnalité de son auteur, et ma façon à moi d'exprimer ce que c'est que vivre à la fin du vingtième siècle, c'est forcément cet éclectisme.

Ne penses-tu pas que, sur disque, avec les écoutes répétées que cela induit, les pièces les plus «free» perdent une bonne partie de leur impact ? Ne devraient-elles pas se voir réservées aux prestations scéniques ?

C'est un vaste sujet, et nous pourrions en discuter longtemps. En général, je pense qu'il doit y avoir un équilibre entre ce qui est prévisible et ce qui est imprévisible. Ces notions varient considérablement d'un auditeur à l'autre, parfois du tout au tout ! Qu'elle soit composée ou improvisée, jouée en direct ou enregistrée, la musique a un impact différent sur l'auditeur, selon ses références cultureiles. Ma démarche, en tant que créateur, consiste à proposer un assortiment qui reflète avant tout ma propre expérience, mes propres habitudes. Je crois par-dessus tout que l'expérience de l'art est profondément subjective et propre à chaque individu.

Sur votre troisième et dernier album, Shapuno Zoo, la future équipe de U Totem est déjà pratiquement réunie, à l'exception du claviériste Sanjay Kumar. Qu'est-ce qui a motivé le changement de nom ?

Avant tout le fait que MTG était mon cadre d'expression, et 5uu's celui de David Kerman. En 1987, nous avons commencé à enregistrer dans le même studio, et nous en sommes naturellement venus à collaborer au niveau des arrangements et de la production. Le résultat de ce processus fut Shapuno Zoo de MTG et Elements de 5uu's, deux albums qui partagent certaines caractéristiques, tout en restant fidèles à l'esprit de chacun des deux groupes. Il paraissait logique de poursuivre cette démarche en les fusionnant. U Totem fut ainsi conçu comme le vecteur d'expression de David Kerman et moi-même, à égalité. Le premier album en témoigne. Nous comptions faire de même pour le second, mais Kerman était intéressé par une direction différente au moment de le composer, et préféra reformer 5uu's. U Totem avait alors tourné un peu partout aux États-Unis, au Canada et en Europe, et trouvé sa propre personnalité. Mes compositions semblaient s'en accommoder mieux que celles de Kerman. Si vous comparez Strange Attractors de U Totem et Hunger's Teeth de 5uu's, il vous est facile de comprendre qu'il aurait été impossible de réunir les deux approches au sein d'un même projet.

Pour rester sur U Totem, qu'en est-il du troisième album un moment annoncé ? Steve Feigenbaum de Cuneiform semble pessimiste quant aux chances de le voir terminé...

David et moi sommes tous deux désireux de mener ce projet à bien, mais c'est très difficile, car David vit maintenant à Denver (Colorado), et le claviériste, Sanjay Kumar, à Dallas (Texas). Nous avons enregistré assez de «basic tracks» pour un album complet, mais nous en sommes restés là pour l'instant. Il reste à faire les «re-re», et le mixage. Outre l'obstacle géographique, le facteur financier est lui aussi très dissuasif. Les enregistrements multipistes coûtent de plus en plus cher. Néanmoins, je suis convaincu que nous en viendrons à bout tôt ou tard...

En attendant, tu as formé l'été dernier une nouvelle version de MTG. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

Comme David et Sanjay avaient quitté la région de Los Angeles, je me suis vu obligé de penser à d'autres options musicales que U Totem. Cela fait plusieurs années maintenant que je compose à l'aide de l'informatique, et j'avais une envie profonde de sortir de chez moi et refaire de la scène. Et en particulier de travailler avec un grand ensemble, ce qui n'avait jamais été possible jusqu'alors. Enfin, ça ne l'est pas plus aujourd'hui, mais j'ai décidé de tenter l'impossible ! J'ai donc réuni douze musiciens, pour la plupart professionnels et tous de très haut niveau. Il y a des anciens du vieux MTG et de U Totem : Emily Hay (flûte et chant), Lynn Johnston (saxophones et clarinettes), Eric Johnson-Tamai (basson), Steve Cade (guitare), ainsi que Vinny Golia (saxophones et clarinettes), Jeff Kaiser (trompette), George McMullin et Jerry Wheeler (trombones), Bridget Convey (piano), Hannes Giger (contrebasse), Joe Berardi (batterie) et Brad Dutz (marimba et vibraphone). La musique est, entre autres, un mélange de musique de chambre moderne et de jazz façon «big band»...

Pourquoi ne prends-tu pas toi-même part à cette formation ?

J'ai choisi de me cantonner au rôle de chef d'orchestre. Cette musique est assez complexe à jouer sur scène, il est absolument nécessaire que quelqu'un dirige. Etant donné que je ne me considère pas comme un excellent instrumentiste - je me qualifierais de passable - je me suis dévoué... Je ne suis certainement pas un excellent chef non plus, mais là, je crois que je ne peux compter que sur moi-même ! (rires) Les répétitions ont débuté l'automne dernier, et nous nous apprêtons à commencer les concerts. Un album devrait donc voir le jour courant 1998 si tout va bien.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°24 - Janvier/Février 1998)