BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. From The Beyond ~ Doppler 444 (9:58)
2. Garadama (7:04)
3. Homewards (1:04)
4. Driller (5:55)
5. Merazoma (6:47)
6. Greatful Paradise (18:12)

FORMATION :

Takeshi Yasumoto

(piano, claviers)

Hirofumi Mitoma

(guitares)

Naoto Amazaki

(basse fretless)

Kiyoshi Pochi-Imai

(batterie, percussions)

MONGOL

"Doppler 444"

Japon - 1997

Belle Antique - 49:02

 

 

Malgré une vigilance de tous les instants, il arrive encore que quelques albums de grande qualité nous échappent... ou presque ! Heureusement, mieux vaut tard que jamais - cet album est sorti en janvier 1997 - voilà le mal réparé pour ce petit bijou venu du Japon. Ce quatuor instrumental ne doit en effet plus rester dans l'ombre plus longtemps, car la musique qu'il propose laisse loin derrière bon nombre de  formations actuelles.

Ce n'est pas tant une exceptionnelle originalité de propos qui distingue Mongol de ses contemporains, mais plutôt la capacité des quatre musiciens, réunis par le claviériste et principal compositeur Takeshi Yasumoto, à mêler des influences aussi diverses que revendiquées (UK, Magma, le progressive-fusion à la Kenso ou Ain Soph) pour un résultat inattendu et totalement réussi.

Le premier titre, «From The Beyond - Doppler 444» (9:58), débute ainsi (comme la plupart des suivants) par une introduction synthétique atmosphérique, qui cède rapidement la place à un progressif planant à mi-chemin entre le Camel de Moonmadness et les Flower Kings de Stardust We Are. Les nappes de claviers soutiennent une guitare dont le jeu coulé n'est pas sans rappeler celui d'Allan Holdsworth. On débouche ensuite sur un thème plus complexe et dynamique, bâti sur une rythmique vaguement 'zeuhl' rehaussée par des breaks que n'aurait pas renié le UK de Danger Money... Bref, Mongol couvre avec ce morceau-catalogue en forme de carte de visite un large champ d'intensité et d'ambiances, tout en affirmant clairement sa personnalité.

Les autres compositions de Doppler 444 s'attacheront en quelque sorte à revisiter séparément ces différentes atmosphères, avec peut-être moins de flamboyance mais une égale force de conviction. Rares sont les moments de répit : la musique de Mongol se veut très touffue, souvent d'un haut niveau technique, mais en permanence en quête d'une étincelle de beauté pure.

Le quatuor évite ainsi les pièges d'un jazz-rock hermétique et démonstratif : si la sophistication rythmique et harmonique est typique de la fusion, Mongol sait la rehausser d'un souci mélodique et d'un sens du spectaculaire typiquement progressifs, garants d'un impact maximal. Il se montre ainsi à même de satisfaire les amateurs de l'un comme l'autre de ces deux styles musicaux. On mettra notamment en exergue «Garadama» (7:04) et son foisonnement rythmique jubilatoire, ou «Merazoma» (6:47) et ses passes d'armes époustouflantes entre guitare et synthé.

Avec «Greatful Paradise» (18:13), Mongol va plus loin encore : cette composition est en effet le théâtre d'une cohabitation musicale des plus improbables, réunissant les climats sombres et oppressants de Magma et un symphonisme progressif majestueux à la Tribute. Les premières minutes évoquent fortement Weidorje, avec leur basse tellurique digne du Paganotti des grands jours et leurs ritournelles entêtantes, émaillées ça et là de respirations plus mélodiques. L'intensité croît peu à peu jusqu'au moment où la confusion menace de s'installer, le groupe revient au style du reste de l'album, mais avec une richesse mélodique sans précédent. Dans l'esprit, on n'est pas si loin du «Gates Of Delirium» de Yes : aller puiser dans la noirceur la plus profonde le rayon de lumière qui en est prisonnier...

Aucun doute n'est permis, nous avons ici affaire à l'une des grandes révélations progressives japonaises de la décennie en cours. Après Motoi Sakuraba et les superbes Beyond The Beyond et Shining The Holy Ark, c'est donc au tour de Mongol de reprendre le flambeau d'un progressif instrumental flamboyant, propre à susciter, de par sa diversité d'inspiration et la maîtrise de sa réalisation, le plus large engouement. Un album à ne pas rater !

Christian AUPETIT et Aymeric LEROY

Entretien avec Takeshi YASUMOTO :

Peux-tu nous retracer l'historique de Mongol ?

J'ai commencé à jouer à la fin des années 70, une sorte de hard-rock assez simple, et puis j'ai dû mettre en veilleuse mes activités musicales pendant quelques années... En 1988, je me suis installé à Tokyo, et j'ai remonté un groupe et composé de nouveaux morceaux dans une optique plus «progressive». Il m'a fallu huit ans pour mener à bien ce projet d'album, entre le travail d'écriture et les aléas de la disponibilité de chaque musicien. J'ai évidemment un travail à côté, qui ne me laisse que peu de temps pour des 'loisirs' comme celui-ci !

Comment définirais-tu la philosophie musicale du groupe ?

Ce que j'ai essayé d'exprimer avec Doppler 444 est ma propre conception de la musique rock. Je ne me sens pas esclave d'un genre existant quel qu'il soit, ou de l'influence de grands musiciens, même si elle existe. Il y a par exemple beaucoup de musiciens français que j'admire, comme Christian Vander, Bernard Paganotti, Emmanuel Booz...

L'influence de Magma ou Weidorje est effectivement perceptible sur «Greatful Paradise»...

J'ai composé cette suite à l'origine en 1985-86, au moment où j'ai découvert la musique 'zeuhl'. Il est donc assez normal qu'elle évoque cette école musicale, et la comparaison a souvent été faite. Beaucoup nous rapprochent également de groupes comme UK ou Kenso, en plus dur et plus sombre... Par contre, je ne pense pas être influencé par King Crimson, même si j'ai beaucoup d'admiration pour Robert Fripp. En fait, j'essaie d'être moi-même, de créer la musique que j'aimerais entendre, et celle-ci est à la croisée du rock et du jazz, même si concernant ce second aspect je tiens à rester en-deçà de certaines limites, car une musique trop jazz perd selon moi une bonne part de sa portée émotionnelle.

Quels sont maintenant vos projets ?

Je travaille bien sûr à un futur deuxième album qui, je l'espère, sortira avant l'an 2000 ! Tout prend beaucoup de temps évidemment, mais la réaction positive du public à Doppler 444 un peu partout dans le monde est un grand stimulant !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°25 - Mars/Avril 1998)