BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Échec et Mat / Checkmate (4:49)
2. Les Passants / The Stowaway (5:40)
3. L'Allée des Martyrs / Road to Martyrdom (10:12)
4. Brouillard / Fog (9:02)
5. Rencontres / Encounters (7:44)
6. La Maison-Dieu / A Tower Struck Down (8:43)
7. Lac d'Orgueil / Lake of Vanity (4:37)
8. L'Expatrié / The Expatriate (7:05)
9. L'Homme Fangeux / The Miry Man (5:22)
10. Égrégore / Assembly of Spirits (7:30)

FORMATION :

François Émond

(flûte, violon, synthétiseur, piano électrique, clarinette, chant)

Pascal Globensky

(piano électrique, guitare 12 cordes, voix)

Sabin Hudon

(saxophones soprano, alto et ténor)

Rémi Leclerc

(batterie, percussions)

Marc Petticlerc

(synthétiseur, orgue, basse, piano électrique)

Denis Robitaille

(basse, piano électrique, stick, chant)

EXTRAITS AUDIO :

MIRIODOR

"Rencontres"

Canada - 1985

Cuneiform - 71:24

 

 

Peu nombreux sont ceux qui ont découvert Miriodor dès son premier album, puisque celui-ci ne fut tiré à sa sortie qu'à 500 exemplaires et distribué, autoproduction oblige, que localement (en fait, les enregistrements n'étaient même pas destinés, lors de leur réalisation, à se retrouver un jour sur disque !). Découvrir aujourd'hui sa réédition au format CD s'apparente donc pour la plupart d'entre nous à l'exploration de l'antichambre des réalisations sorties plus tard chez Cuneiform.

Historiquement, l'enregistrement de Rencontres, fin 1984 - début 1985, se situe au moment charnière du départ de Miriodor de sa ville de Québec pour Montréal. Fondé cinq ans plus tôt par Pascal Globensky (claviers, guitare 12 cordes et basse) et François Emond (violon, flûte, clarinette, claviers et chant), le groupe avait été renforcé en 1981 par Rémi Leclerc (batterie), puis deux ans plus tard par Sabin Hudon (saxophones), Marc Petitclerc (claviers et basse) et Denis Robitaille (basse, guitare, stick et chant). Au total, six musiciens donc, ce qui contraste franchement avec la formule en trio honorée sur les deux albums suivants, Miriodor (1988) et Troisième Avertissement (1991).

Ce qui frappe d'emblée, outre cette instrumentation sensiblement élargie, c'est la longueur des compositions, souvent assez importante. Quatre d'entre elles (sur six) durent entre huit et dix minutes, ce qui situe d'emblée ce premier Miriodor dans une optique plus typiquement progressive. Ce qui ne veut pas pour autant dire que l'on y gagne vraiment, puisque les travers typiques de l'immaturité sont en effet présent : les compositions en question ne sont pas exemptes de maladresses et de longueurs dans leur construction, et d'approximations dans leur exécution.

En fait, la principale qualité de Miriodor à cette époque est déjà celle qui sera la sienne par la suite : son grand talent mélodique. En effet, si la formule instrumentale choisie se situe finalement dans la droite lignée d'une tradition québécoise remontant à la décennie précédente (avec des groupes comme Maneige, Conventum, Nébu ou Aquarelle), c'est bel et bien la capacité de la formation à engendrer des thèmes forts et marquants qui la hissent au-delà de l'anecdote et préfigurent ses réussites ultérieures (à noter que les quatre bonus, issus de la cassette Tôt Ou Tard publiée en 1987 et totalisant près de 25 minutes, n'ont rien de chutes superflues : «Lac d'Orgueil» et «L'Expatrié» sont parmi les plus belles pièces créées par le groupe).

En fait, la réduction drastique d'effectifs qui affectera Miriodor lors de son départ pour Montréal (départs de Petitclerc et Robitaille, puis début 1987 de François Emond, réduisant le groupe à un trio sax-claviers-batterie, le chant déjà marginal ayant totalement disparu) s'apparentera à un processus d'épure dont les musiciens sauront tirer le meilleur bénéfice. Certes, l'omniprésence du saxophone de Sabin Hudon au premier plan constitue un problème sur les deux albums en trio (le quatuor avec François Emond était de ce point de vue bien plus satisfaisant), mais Miriodor a développé durant cette période une cohésion et un sens de l'économie qui lui faisaient largement défaut sur Rencontres. Jongleries Elastiques (1996) n'aurait pas été la réussite qu'il fut s'il n'y avait eu cette expérience. D'ailleurs, ce dernier n'a finalement que peu en commun avec son lointain précédesseur hormis l'instrumentation élargie...

Ce témoignage des années de jeunesse de Miriodor, qui en possède les qualités et défauts typiques, vient donc compléter opportunément la discographie digitale de ce groupe devenu au fil des années le fer de lance des musiques progressives innovatrices au Québec. Un disque à la valeur surtout documentaire (le meilleur de Miriodor est certainement encore à venir...) mais dont nos amis québécois peuvent encore, quinze ans plus tard, être fiers.

Aymeric LEROY

Entretien avec Pascal GLOBENSKY :

Rencontres apparaît vraiment comme le prototype de la formule qui sera par la suite épurée pour Miriodor et Troisième Avertissement. Penses-tu rétrospectivement que votre déménagement de Québec a Montréal constitua une chance pour le groupe de développer sa personnalité d'une manière encore plus originale et de peaufiner la dynamique de groupe ?

Le fait de déménager de Québec à Montréal nous a mis en contact avec des musiciens (Ambiances Magnétiques) œuvrant dans la même sphère musicale que nous, ce qui était stimulant. À Québec, on se sentait un peu tout seul. À notre arrivée à Montréal, Rémi, François, Sabin et moi avons demeuré ensemble dans le même appartement pendant environ un an et demi et nous pratiquions (beaucoup) dans cet appartement. Le matériel additionnel sur la réédition CD de Miriodor origine de cette époque à quatre. C'est sûr que cela a été très profitable au niveau de la symbiose et de la dynamique du groupe. Est-ce que le fait d'aller à Montréal a développé notre originalité et notre personnalité ? Je ne saurais dire.

On trouve déjà sur Rencontres le souci mélodique des albums ultérieurs, mais aussi des défauts de jeunesse : compositions parfois inutilement rallongées, arrangements un peu touffus ou confus, etc. Quelle est ton opinion avec le recul ?

Je tiens tout d'abord à redire que les pièces de Rencontres n'étaient pas supposées aboutir sur disque. C'est sous l'influence de Chris Cutler que la chose s'est produite. Ceci dit, les défauts que j'y vois aujourd'hui sont surtout centrés sur la structure et la longueur des pièces. La structure des pièces était parfois prévisible (on finit la pièce comme on l'a commencée). À cet égard, il est révélateur que ma pièce préférée aujourd'hui sur ce disque soit «Brouillard». C'est la pièce dont la structure est la plus imprévisible. La formule à quatre est probablement idéale; elle a une plus grande portée instrumentale que le trio et n'est pas encore trop compliquée d'un point de vue démocratique. D'ailleurs Miriodor est encore un quatuor aujourd'hui...

J'aimerais revenir sur le travail de composition. J'ai toujours trouvé que Miriodor tirait une grande partie de sa force de la qualité de son inspiration mélodique, dont on trouve déjà de beaux exemples sur Rencontres. Que cachent les crédits de composition collectifs ? Une mélodie donnée ne peut être l'œuvre commune de six musiciens ! Peux-tu révéler qui se cache principalement derrière la musique de Miriodor, pour ses aspects mélodiques en tout cas ?

Les mélodies ont toujours été très importantes chez Miriodor et le seront toujours, je crois. Derrière les crédits de composition collectifs se cachent une farouche volonté d'évoluer selon un mode aussi démocratique que possible. Chez Miriodor, tout le monde est crédité de tout et l'argent généré par nos ventes ou spectacles a toujours (ou presque) été déposé dans la caisse commune du groupe. C'est particulier, mais je suis sûr que c'est une des raisons principales expliquant la longévité de Miriodor. On peut dire, de façon très générale et pour simplifier les choses que, jusqu'à «Jongleries Élastiques», la base structurelle et rythmique des pièces étaient amenée par Rémi et moi alors que les thèmes et arrangements venaient de Sabin Hudon et de François Emond. Mais pour Jongleries..., Rémi et moi avons aussi écrit des thèmes et Bernard Falaise a apporté, et des thèmes, et des structures de pièces.

Le retour à une formule instrumentale élargie pour Jongleries Elastiques marquait-il une volonté de renouer un tant soit peu avec l'optique de Rencontres, dans le sens où les possibilités de la formule à trois avaient été exploitées, ou était-elle la conséquence d'une situation incertaine au moment où Sabin Hudon avait décidé de quitter le groupe ?

Oui, la formule à trois avait été très exploitée, environ sept ans, et il faut savoir que Sabin n'a été impliqué que dans pas plus de 25% de la composition de Jongleries.... Alors, c'était donc encore un projet de trio, mais avec Bernard cette fois. Personnellement, oui, je m'ennuyais un peu du foisonnement d'instruments de Rencontres - ce qui est normal, je crois. Et le mot d'ordre pour ce disque était de penser en termes des possibilités du studio et de ne pas se limiter dans la composition.

Que s'est-il passé pour Miriodor depuis la sortie de Jongleries Elastiques ? Steve Feigenbaum nous avait fait part de nouveaux changements de line-up lors de votre participation à un festival progressif (un second guitariste ?!)...

Naturellement, lorsque est venu le temps de jouer Jongleries Elastiques live, ce fut compliqué. Durant l'été 1996, Miriodor avait deux «line-up» différents une formation à quatre de type «passe-partout» avec un deuxième guitariste, Bernard Poirier (c'est cette formation qui a joué au Progscape, à Baltimore) et une autre formation, plus complète, comprenait Sabin, Nicolas Masino à la basse et au clavier et Stéphanie Simard au violon. C'est finalement avec ce sextuor que nous avons fait le Festival International de Jazz de Montréal.

De qui se compose actuellement le groupe, et quels sont vos projets ?

Miriodor est aujourd'hui un quartuor (Rémi, Bernard Nicolas et moi), mais avec des visées pour devenir un quintette (!). Mais on travaille actuellement à quatre sur de nouvelles composions. Nous voulons que le prochain matériel soit moins tributaire des invités spéciaux (qui s'avèrent plus ou moins disponibles) et plus facilement et complètement 'performable' sur scène.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°25 - Mars/Avril 1998)