BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Less Is More pochette

PISTES :

1. Go
2. Interior Lulu
3. Out Of This World
4. Wrapped Up In Time
5. The Space
6. Hard As Love
7. Quartz
8. It My Heart Were A Ball It Would Roll Uphill
9. It's Not Your Fault
10. The Memory Of Water
11. This Is The 21st Century
12. Cannibal Surf Babe

FORMATION :

Steve Hogarth

(chant)

Steve Rothery

(guitares acoustiques)

Mark Kelly

(claviers)

Peter Trewavas

(basse)

Ian Mosley

(batterie, percussions)

EXTRAITS AUDIO :

MARILLION

"Less Is More

Royaume-Uni - 2009

Racket Records - 57:12

 

 

De retour de sa tournée sur "la route du bonheur", Marillion a décidé de reprendre le chemin du studio, mais avec un projet moins exigeant et moins générateur de pression que l'écriture de nouvelle chansons : ré-enregistrer des morceaux du répertoire existant dans des arrangements pour l'essentiel acoustiques (Steve Rothery s'autorisant tout de même quelques phrases de guitare électrique par endroits).

L'annonce de ce nouvel opus, succédant au plutôt réussi Happiness Is The Road, ne manque pas de soulever quelques questions, voire même quelques inquiétudes, tant le concept même de "Best of acoustique" a souvent été le signe d'une baisse de créativité chez certains artistes, notamment du temps du célébre MTV Unplugged, à la fin du siècle dernier. Le groupe n'a d'ailleurs pas caché qu'il s'agissait aussi de faire une pause dans le rythme infernal qui le voit depuis bientôt 30 ans enchaîner enregistrements et tournées. Dans ce contexte, et avant même la première écoute, on se demande forcément si l'on ne s'achemine pas vers une inévitable déception.

La formule avait déjà été explorée par le groupe dans le passé mais uniquement sur scène, et souvent plus comme une manière de s'échapper, seul ou à plusieurs, de la machine Marillion. Ce fut le cas de Los Trios Marillos (regroupant Pete Trewavas, Steve Rothery, et H), des concerts en solo de Steve Hogarth, et à deux reprises du groupe au complet (avec même une violoncelliste à l'occasion) avec le live Unplugged At The Walls (1999) et le Christmas CD du fan-club A Piss-Up In A Brewery (2000). Ces incursions dans un registre plus épuré étaient restées des parenthèses plutôt sympathiques, mais jamais le groupe n'avait envisagé de s'engager dans un enregistrement studio exploitant cette veine.

Voici donc Less Is More, titre en forme de slogan qui affirme déjà que pour Marillion, cette fois ci, en faire moins est un plus.

Il est vrai que les cinq musiciens ont déjà démontré que leur répertoire pouvait passer l'épreuve du dépouillement et que certaines chansons pouvaient même révéler de nouvelles saveurs à la sauce acoustique. Les deux concerts sus-cités recelaient quelques perles ("King", "Afraid of Sunrise"), dont des reprises ("Abraham, Martin And John" de Marvin Gaye) et Steve Hogarth, dans ses récentes expériences en solo (sobrement intitulées H Natural), a admirablement prouvé en interprétant seul au piano un mélange de reprises diverses et variées et de chansons de Marillion toute la force mélodique de certains titres qui même privés d'envolées lyriques continuent d'être, avant toute chose, de très bonnes chansons.

On comprend donc que fort des ces expériences, le groupe ait senti la nécessité de graver de manière officielle ses tentations acoustiques. Mais la spontanéité et l'énergie du live est une chose, et Marillion n'a plus à prouver ses qualités scéniques. L'enregistrement en studio en est une autre, plus ingrate et périlleuse, et les versions ainsi immortalisées se devaient d'être réellement dignes d'intérêt. Finalement, l'entreprise n'était peut-être pas si reposante qu'elle en avait l'air!

Au rayon "plus", on trouve une orchestration renouvelée par l'utilisation d'instruments assez inhabituels, dont les cinq musiciens ont d'ailleurs dû apprendre à jouer et qui constituent la véritable originalité du disque. Le glockenspiel, le dulcimer, le xylophone, un vieil orgue d'église re-samplé par Mark Kelly, diverses percussions (arbre à cloches, bongos, shakers,cymbales de doigts, bâton de pluie et même... poignée de porte !) apportent des sonorités inédites aux arrangements. Durant l'enregistrement de Happiness Is The Road déjà, le producteur Mike Hunter avait encouragé le groupe à utiliser certains de ces instruments , afin d'ajouter une touche de réalisme au son d'ensemble. Cependant, ils étaient souvent fondus dans le mixage, et relevaient du détail. Ici, au contraire, ils tiennent le devant de la scène, remplaçant totalement les synthétiseurs pour la création de climats, les musiciens leur faisant subir tous les traitements possibles. Le glockenspiel est joué frappé, mais aussi à l'archet. L'autoharpe est jouée au médiator mais également frottée avec des balais. La présence d'un ensemble de cordes sur "Go!" extrait de Marillion.com et d'une chorale sur "Wrapped Up In Time", tiré du précédent album, sont aussi des éléments qui enrichissent notablement le son du groupe.

A l'écoute de l'introduction du premier morceau, "Go!", on est déjà agréablement surpris par l'effet produit par cet arpège joué au glockenspiel, littéralement survolé par la voix de H, plus présente que jamais. Il est d'emblée évident que c'est sur un terrain très intimiste et très aérien à la fois que nous emmène cet album, avec cette mélodie de boite à musique qui tourne en boucle. "Interior Lulu" démarre dans le même esprit, cette fois en utilisant un dulcimer et un xylophone, et l'on retrouve la même atmosphère, et cette même proximité avec la voix de Steve Hogarth. C'est là l'un des points positifs de cet album, la voix est très proche de nous, nous raconte ses histoires dans le creux de l'oreille, et n'a pas à se hisser au dessus d'un mur de son. H se fait davantage interprète et moins 'performer'.

La manière dont certains morceaux révèlent, dans leur nudité, leur véritable substance est également intéressante. "The Space"  garde toute sa richesse malgré l'absence de solo ou de vocalises acrobatiques, "Memory of Water" continue d'envouter par le caractère éthéré de la ligne de chant, "This Is The 21st Century" est même encore mieux mise en valeur dans ce contexte que sur l'album original.

Less Is More compte donc quelques belles réussites, lorsque l'original arrive à se faire oublier au profit d'une autre vision d'un même titre.

Mais la recette ne fonctionne pas à chaque fois et certains choix s'avèrent parfois au mieux incolores, au pire indigestes. Car pour faire entrer certains morceaux dans le format acoustique, il était nécessaire de couper certaines parties qui, pour certaines, font réellement défaut.  Le style qui nous est si cher est en effet fait de tensions et d'accalmies, et c'est de ce contraste que nait toute sa dynamique. Trop souvent ici, c'est le calme qui domine. "Out of this World", amputée de son solo magistral, perd un peu de son âme, et ne convainc pas totalement. Quant à "Hard as Love", qui sur Brave représentait une apogée, il est réduit ici à une ballade, certes efficace, mais sans le panache du morceau d'origine. L'accumulation de tempi assez lents accentue la sensation d'un manque de dynamisme et de contraste.

Autre point discutable, le morceau inédit, "It's Not Your Fault", qui n'apporte pas grand chose que ce soit à l'album ou à la discographie de Marillion. Cette autre ballade, interprétée par H au piano, est un fond de tiroir des sessions de l'album Somewhere Else, qui avait fait l'unanimité (et pas dans les meilleurs termes !). Très vite oublié malgré la belle harmonie au troisième accord!

Quant au morceau non titré (que je vous laisse découvrir!) il n'était peut-être pas non plus totalement utile, surtout lorsque l'on apprend qu'il doit son statut de presque-bonus track à d'âpres discussions au sein du groupe concernant sa présence sur l'album.

Entre le bon et le moins bon, Less Is More n'est certes pas un album indispensable, mais ne provoque pas non plus de véritable déception. Les nouveaux venus dans l'univers du groupe, encore peu familiarisés avec le répertoire, pourront découvrir des chansons sans artifices et apprécier l'excellent chanteur qu'est Steve Hogarth avant de plonger dans les versions plus orchestrées, et les fans trouveront certainement leur bonheur dans certaines versions, pour ce qu'elles apportent de fraicheur et de vitalité, et dans l'orchestration, qui a fait l'objet d'une réelle recherche et qui donne souvent des résultats convaincants qui méritent qu'on y prête une oreille attentive.

Sébastien SIMONNET

(chronique parue dans Big Bang n°74 - Décembre 2009)