BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Hundred Year Flood pochette

PISTES :

1. The Great Goodnight (34:27)
2. Family Jewels (instrumental) (5:53)
3. Brother’s Keeper (10:52)

FORMATION :

Trent Gardner

(chant, claviers, trombone)

Wayne Gardner

(guitares, basse)

Joe Franco

(batterie, percussions)

INVITÉS

Ian Anderson
(flûte)

Tony Levin
(basse)

Robert Berry
(guitares, basse)

George Bellas
(guitare)

EXTRAITS AUDIO :

MAGELLAN

"Hundred Year Flood"

États-Unis - 2002

Magna Carta/Roadrunner - 51:12

 

 

Dire qu'on l'attendait, ce nouvel album de Magellan, est rien moins qu'un truisme ! Il est vrai que les cinq années qui séparent Test Of Wills de ce Hundred Year Flood ont été particulièrement bien remplies pour Trent Gardner, qui reste de surcroit dépendant de Magna Carta quant au financement de chaque nouvelle réalisation (la composition de ce quatrième opus a en effet commencé il y a quatre ans). Mais à l'écoute, notre patience est largement récompensée : ne faisons pas durer le suspens plus longtemps, Hundred Year Flood est incontestablement le meilleur album du groupe à ce jour. Ce grâce à sa longue suite, «The Great Goodnight», qui s'étend sur près de 35 minutes (elle est divisée en 13 pistes pour faciliter l'approche de l'auditeur, une articulation plus raisonnable que celle du nouveau Explorers Club). Non que les deux autres titres soient mauvais, mais ils n'atteignent pas le niveau qualitatif de cette composition fleuve, à laquelle ils ne sont reliés que par leurs titres respectifs, créant une cohérence thématique apparente autour de la famille.

«Family Jewels» (au titre à double sens !) est un instrumental partagé en deux parties distinctes, que l'on peut voir comme un hommage au progressif des seventies (à rapprocher du morceau «A Tull Tale» présent sur le tribute à Jethro Tull, qu'il transcende). S'ouvrant par une longue prestation à la flûte de Ian Anderson lui-même (une présence dont Gardner rêvait depuis longtemps), il se poursuit avec des sonorités de claviers qui se mêlent comme les vagues de l'océan, évoquant une improvisation libre, particulièrement magnétique et ensorcellante. Quand au dernier titre du disque, «Brother's Keeper», il risque d'en surprendre plus d'un, y compris les fans du groupe de la première heure. Bien que débutant par une partie acoustique apaisante, il s'agit en réalité de la composition la plus agressive de l'album, avec des riffs lourds, proche parfois de la hargne d'un Rage Against The Machine, appuyés par la basse solide de Tony Levin, et un chant mi-fredonné, mi-scandé, flirtant avec... le rap ! Les paroles sont à l'unisson, illustrant de manière relativement crue le conflit entre l'égoïsme naturel, cynique, de chacun, et le désir d'aider son prochain, tranchant en faveur de ce dernier. Sa durée conséquente (une dizaine de minutes) combinée à son caractère de jungle urbaine n'en facilite pas l'approche, risquant même de saturer l'auditeur; l'expérience est en tout cas intéressante, progressive au sens large du terme.

Jack Gardner

Mais intéressons-nous à présent au sommet du disque, sa pièce maîtresse, qui est également le chef d'œuvre de Trent Gardner, pas moins. «The Great Goodnight» (que l'on pourrait traduire par «le grand adieu») est d'abord une forme de thérapie, un moyen pour le leader de Magellan de rendre hommage à un frère ainé qu'il n'a pas connu, Jack Gardner ayant été tué au Vietnam en mai 1966, alors que Trent n'avait que quatre ans. Il lui dédie d'ailleurs le disque à l'extrême fin de l'enregistrement. Le titre de l'album fait également référence à ce traumatisme familial, le déluge de cent ans symbolisant la profondeur du drame, en plus d'être une métaphore de l'impact espéré du disque. Pour la première fois, d'ailleurs, Trent Gardner a commencé par écrire les textes, n'élaborant la musique avec l'aide de Wayne que dans un second temps. De ce point de vue, «The Great Goodnight» peut être rapproché de The Final Cut, où Roger Waters exorcisait la mort d'un père qu'il n'avait jamais pu aimer, avec une iconographie adaptée et très émouvante (dont une pochette qui, en plus de faire la liaison par sa partie inférieure avec le nom du groupe, évoque de bien belle façon les vers de conclusion de «The Great Goodnight»). On y retrouve la même sincérité et la même puissante charge émotionnelle, transmises en particulier à travers des textes limpides (évoquant l'amour, l'absence, la douleur et tous les souvenirs reconstruits) et le chant. Car le travail vocal de Trent Gardner est ici impressionnant, sa voix très modulée donnant une profondeur à des mélodies aussi séduisantes que celles de son Leonardo, et ce dès les harmonies vocales de l'introduction, évoquant le «Leave It» de Yes sur 90125. Un thème réminiscent renforce de surcroit l'harmonie de «The Great Goodnight» : apparaissant dans une grande pureté lors du deuxième mouvement, sobrement interprété avec comme seul accompagnement un piano appuyé, il réapparait à plusieurs reprises, sous des formes quelque peu différentes, et sonne comme une subtile condamnation de cette entreprise de destruction dérisoire qu'est la guerre («En ce jour de mai 1966, pour blessures reçues en service...»).

Musicalement, cette suite témoigne d'une grande maîtrise et d'un parfait équilibre, la palette de couleurs utilisée révélant une dominante finalement plus prog que hard prog. A cet égard, on peut juger le résultat plus homogène que le Six Degrees Of Inner Turbulence de Dream Theater, guère éloigné dans l'esprit. Bien sûr, certaines parties s'inscrivent dans le style jusqu'alors privilégié par Magellan, mais sans excès (le septième mouvement, par exemple). La piste trois (reprise sur la dix) s'apparente ainsi plus à du Deep Purple, et la cinquième entre aussi dans ce registre plus rock. Mais d'autres se découvrent plus cérémonieuses, presque religieuses (la numéro 9), ou davantage synthétique et originale (la piste huit, avec sa basse mouvante et un solo de trombone particulièrement réussi, qui nous fait regretter la rareté de l'utilisation de cet instrument par Gardner). Les interventions solistes, sans surcharger le propos, viennent le souligner de manière incisive. Surtout guitaristiques, elles sont l'œuvre de George Bellas (guitariste «malmsteenien» du groupe Ring Of Fire, qui n'abuse pas de sa vélocité) et de l'ami Robert Berry, invités pour l'occasion, avec une poussé lyrique au final. Il en est de même pour les très rares bruitages, qui confirment la tendance de Trent Gardner à ne les utiliser que parcimonieusement (déjà sur Impending Ascencion et Test Of Wills). Il convient enfin de saluer le travail du nouveau batteur de Magellan, Joe Franco, venu du groupe Good Rats, que l'on avait déjà pu entendre sur «Apparition», l'ouverture instrumentale de Leonardo, et «This Time, This Way» du même album. Son jeu délié et varié s'intègre très bien à l'ensemble, et il s'impose, mieux que Brad Kayser, comme le musicien de talent qui manquait au groupe. On peut espérer que la quête du batteur idéal que les deux frères Gardner menaient depuis tant d'années est désormais achevée; une nouvelle version des deux premiers opus du groupe avec lui mériterait à cet égard d'être mise en chantier.

Une production et un mixage de qualité viennent parfaire le résultat final, faisant de Hundred Year Flood l'album de la consécration pour Magellan. Certes, il vous faudra sans aucun doute plusieurs écoutes pour digérer ce pavé, mais vous en serez récompensé au centuple... Un des albums de l'année, et sans doute de la décennie...

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°46 - Octobre 2002)