BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

L'Infinito pochette

PISTES :

1. Il Tuono E La Luce (3:01)
2. La Voce Del Silenzio (4:22)
3. Shanti (2:44)
4. L'Infinito (5:33)
5. Si Può Immaginare (5:49)
6. Il Tempio Sul Lago (3:16)
7. Questo E' Il Mattino (0:40)
8. Canto (4:14)
9. La Ruota Del Cielo (5:41)
10. Tra La Luna E Il Sole (4:08)
11. Come Onde Sull'Oceano (2:23)
12. L'Infinito (2:30)

FORMATION :

Aldo Tagliapietra

(chant, basse, sitar)

Michi Dei Rossi

(batterie)

Michele Bon

(claviers)

Andrea Bassato

(Pianoforte, violon)

LE ORME

"L'Infinito"

Italie - 2004

Crisler - 45:00

 

 

Me revoilà en compagnie de Le Orme, une vieille connaissance. On s'était bien entendu, tous les deux, il y a trois ans, à l'occasion de la sortie de son précédent album : Elementi (2001) ! Pour commencer, j'aimerais bien qu'on me dise comment font ces vieux groupes plus que trentenaires (premier album en 1971, autant dire une éternité) pour garder la foi en cette musique maudite, et surtout pour faire preuve de tant d'énergie et de créativité... Mystère de la création et boule de gomme. T'inquiète ! Le Orme est grand, tout simplement. Tu écoutes et tu aimes sans te poser ce genre de question. On te recommande ce disque, le troisième depuis la réapparition du groupe en 1996 (Il Fiume) !

Après avoir brassé les quatre éléments, un des plus anciens groupes de progressif Italiens en activité récidive, en ajustant sa vision du côté de l'infini et des espaces éternels. En somme, après être ressorti de terre en 1996, puis avoir gardé les pied sur terre et l'âme dans les airs avec Elementi, Le Orme élève le débat.

Ambitieux ou simplement pontifiant ? Pas vraiment important. On m'assure que cet album est le meilleur des trois derniers. Peut-être même le meilleur de toute la carrière de Le Orme. J'ai envie de clamer cela haut et fort, mais il faut que je le vérifie si je veux en faire une chronique sérieuse. Avant tout, je regarde le magnifique livret signé encore une fois par le maître Paul Whitehead...

Lentement, mes pensées commencent à s'enchaîner. Je les suis attentivement, et j'écris avec pondération. Derrière l'inaltérable Aldo Tagliapietra (basse, chant, textes), on retrouve Michi Dei Rossi aux percussions, son vieux complice de la première heure, ainsi que le sang neuf injecté lors du retour gagnant de 1996 (l'ex-Mysia Andrea Bassato et Michele Bon aux claviers, un brassage inimitable d'orgue Hammond, de synthés et de piano). Rien de plus à ajouter si ce n'est la participation d'un quatuor à cordes qui intervient sur un ou deux titres.

Faisons un effort pour accrocher le lecteur avant même d'avoir écouté le disque (challenge !). Mais au milieu de mes efforts, je sens des ratés dans mon cerveau, ma tête se vide et finalement elle est sur mes épaules, légère et dépourvue de contenu. Tout est parti dans le cœur en laissant dans ma tête ce vide béant. Découragé par mon incapacité à simplement commencer une chronique digne de ce nom, dégoûté par mon impuissance, je suis sur le point de tout laisser tomber, de jeter les premiers mots au panier, ne tenant même pas à confier à ma propre poche la page où ils sont imprimés.

Tiens, me dis-je enfin, et si je commençais par une citation ? C'est souvent un bon début pour bien des choses. Ou alors les remerciements envoyés par le groupe en clôture du livret ? Une dédicace aux fans de longue date : «Nous dédicaçons ce travail à nos fans qui nous ont soutenus pendant toutes ces années. Nous tenons à les remercier pour leur énergie et par dessus tout pour l'amour qu'ils nous ont constamment démontré». Charmant. Touchant. Agaçant. Au choix... Généralement, ce genre de remerciement pue la démagogie ou suinte la niaiserie sentimentale. Dans quelques cas, il frôle le grandiose. Je vous laisse deviner de quel côté balance mon opinion. Réponse en fin de chronique.

Je sifflote, je suis gai, car je sais que bientôt, je serai de nouveau en train de savourer lentement un bon disque, on me l'a dit, je le répète, un des tous meilleurs dans le genre. Et maintenant, je chante à l'idée que je vais sentir ce prog latin remplir le vide de ma tête, stimuler mon cœur, réchauffer la moelle de mes os. Et ma chronique sera bonne et sincère. Et les lecteurs apprécieront et courront/surferont acheter le disque. Je m'accroche, dans la pièce passe la symphonie d'une musique ravissante, des bouffées de notes me frappent au visage. Au-delà, dans les hauteurs, continue de bruire le chant éternel de l'atmosphère, ce bourdonnement lointain, ce murmure sans fin, ce murmure morbide, troublant, qui jamais ne se tait. Ces symphonies des mondes qui tournent dans l'espace au dessus de nous, ces étoiles qui entonnent un hymne. Je ne veux plus les entendre. Je monte le son...

L'infinito parle de choses capables de chasser les épaisses et massives ténèbres sans fond qui nous entourent, que l'on ne peut pas concevoir, cette obscurité qui parfois prend possession de nos pensées sans nous laisser un moment de répit. Je sais que cette musique m'empêchera de me dissoudre moi même en ténèbres, de ne faire plus qu'un avec elles. Car de ses fantaisies musicales montera une vapeur singulièrement dense de lumière qui tombe à pic pour me remettre à flot en éclairant les obscurités profondes et oppressantes de l'univers infini.

L'infinito n'est pas oppressant comme l'espace infini qu'il décrit. Il y a bien le morceau «Sahnti» qui est traversé de pensées nuageuses mais elles sont chassées par le titre éponyme qui suit : «L'infinito» arrive pour nous rappeler la figure du bonheur et bercer nos âmes de pensées heureuses. Ce titre tient ses promesses et donne réellement une idée de l'infini. Il pirouette dans nos têtes comme dans une salle de bal. Il nous grise en pénétrant dans nos cœurs comme des gouttes de vin. «Si Puo Imaginare» apporte lui aussi une certaine légèreté à l'ensemble avec un solo de violon hérité de celui de Geoff Richardson (Caravan). Cela donne une nouvelle impulsion à ma pensée, ça part le long de mes nerfs, une secousse légère, merveilleuse, comme si des ondes de lumière les avaient parcourus. Comme si le vent balayait l'intérieur de ma tète.

Parfois, le poids de l'infiniment noir revient sur mes frêles épaules. «Il Tiempo Sul Lago», triste ballet des planètes : un instrumental au piano probablement inspiré des efforts trop peu connu du Keith Emerson dépressif et rêveur, rencontré entre autre sur la compilation 2002 Emerson plays Emerson. «Canto», un des sommets du disque; tout y est, mélodie faite à l'ancienne, «Guitare» lyrique, piano romantique, Tony Banks en ligne de mire, solo de synthé pour conclure. La recette du progressif latin, le secret de l'alchimie divulgué aux foules. Cadeau. Alors je pense à tous les reproches qu'on pourrait faire à ce disque. Des reproches mesquins qu'on devrait évacuer d'urgence pour ne pas polluer le reste de la chronique.

Peu de nouveautés par rapport au précédent disque, si ce n'est cette chorale qui fait monter le final vers le grandiose, à la limite de la grandiloquence. C'est vrai que, depuis Il Fiume, Le Orme se plaît à construire ses albums sur le même schéma. Recette, rouage ou conviction ? Je me cite (cf. Big Bang n°41) : «Même découpage musical entre Il Fiume et Elementi, avec un thème principal fort et obsédant qui ouvre et conclut l'album. Attention à ce que cela ne devienne pas un gimmick». Trop tard ! Plus que jamais, entre les trois albums, les morceaux se répondent, y compris le passage d'influence indienne emmené par un sitar au milieu du disque, comme un écho à «Danza de la Pioggia» (Elementi). Ici, le sitar finit par s'emballer en une danse échevelée où Polichinelle fait valser l'orient.

Admettons, rien n'a vraiment changé depuis 2001. Mais est-ce un mal quand on connaît le niveau de qualité de l'œuvre précédente ? D'autant plus que ce dernier album fait preuve d'une sensibilité encore plus profonde, presque vertigineuse, en phase avec son sujet. Seule faiblesse possible du disque, la guitare électrique. Une particularité du nouveau Le Orme en fait : il n'y a pas de vraie guitare électrique. Elle est remplacée par des solos de clavier «Alien guitare simulator». Le rendu est assez bluffant bien qu'un peu vulgaire, genre solo Hard FM, ce qui n'est pas toujours du plus bel effet.

Mais s'il manque bel et bien la chaleur d'une bonne vieille Gibson, ce substitut permet à Le Orme de s'autoriser des envolées rock lyriques très prenantes. Les sommets du prog sont ainsi tutoyés à chaque instant. Il n'y a plus de moments creux, ces moments de mélodies calmes, marque de fabrique du groupe depuis le début, chansonnette bucolique où la guitare acoustique semblait vouloir calmer le jeu.

Autre reproche à écarter d'un geste impérieux tant il est tordu : si une ou deux mélodies auraient pu être encore plus marquantes, celle du morceau éponyme est un inoubliable contrepoids. Le genre de truc à s'enfoncer aussitôt comme une écharde dans votre cerveau. Tout cela fait de L'infinito un disque plus intemporel que moderne ou décalé. Les souvenirs qu'il nous laisse sont bien réels, pas comme des pièces de musées, des morceaux de musique conservés dans de l'ambre. Non, ce sont des morceaux de vie qui utilisent le langage d'hier et d'aujourd'hui pour nous raconter l'éternité. Ils nous parlent de ciel, d'astres et de lumière céleste, mais tout ceci vu à hauteur d'homme. L'infini est une illusion, l'infini est en chacun de nous, ce qui nous autorise à nous gausser pour faire les malins, mais pas plus d'une minute, car qui n'a jamais goutté à l'amour ? A genoux. Tête baissée, en esclave, ou relevée, le nez collé au ciel.

Et il se trouve, vous allez rire, que le véritable thème de ce disque c'est l'amour. Qui l'eût cru ? L'infinito est un chant d'amour, l'amour infini, immortel, l'amour de la terre, de l'homme, de la musique, des fans pour leurs groupes préférés, etc., cette lumière que renferme chacun de nous. Par conséquent, tout est lumière dans ce disque, une lumière tour à tour noire, pâle ou aveuglante. Une lumière qui pénètre, au début toute faible, dans notre esprit. Puis elle grandit au fil des écoutes. C'est une douce, fine lumière de soie dont la caresse engourdit délicieusement. Et ce soleil devient de plus en plus fort, brûle ardemment les tempes, il bout, lourd et incandescent, dans le cerveau, pour flamber finalement devant nos yeux en un affolant bûcher de rayons éternels, des rayons qui chatouillent l'infini.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)