
PISTES :
1. Silent State Optimizer (8:36)
2. The Man With The Hammer (8:30)
3. Zipfe (1:45)
4. Inspiral (13:08)
5. I Was Reversed (1:20)
6. Totem & Tabu (19:43)
FORMATION :
Urs Meyer
(guitares, piano)
Marcel Meyer
(guitares, piano)
Serge Olar
(batterie, percussions)
Tobias Schläfli
(synthétiseurs, sons)
EXTRAITS AUDIO :
LEECH
"The Stolen View"
Suisse - 2008
Viva Hate Records - 53:06
Le succès commercial rencontré au début du nouveau millénaire par le courant Post-Rock, et tout particulièrement ses plus célèbres représentants comme Godspeed You! Black Emperor, Sigur Ros ou Mogwai, n'a pas déteint sur le courant progressif comme on aurait peut être pu l'espérer en terme de notoriété. Ce malgré de nombreuses points communs, et une volonté partagée de sortir le rock des sentiers battus et des diktats des maisons de disques. Reste que bon nombre de formations se réclamant du Post-rock sont susceptibles à ce titre d'intéresser le mélomane progressif, et c'est vers la Suisse que l'on va se tourner dans l'immédiat, terreau d'une scène vivace, parmi laquelle on peut citer entre autres Equus, Shora et celui qui nous intéresse tout spécialement ici, Leech. Le groupe, crée en 1995 par les frères Meyer, tous deux guitaristes de leur état, et le batteur Serge Olar, publie avec The Stolen View rien de moins que son 4ème album, mais le premier sous une forme de quatuor suite au recrutement d'un clavièriste en 2006. Ce nouvel opus s'avérant le plus directement affilié à notre mouvement de son auteur, il était grand temps d'en parler dans ces pages.
L'avantage immédiat face à un groupe affichant plus d'une décennie d'activité au compteur, c'est de voir immédiatement que tout est parfaitement en place et que règne une évidente maturité au niveau de l'interprétation. De même une production de très bon niveau, claire et mettant bien en valeur chaque instrument, ajoute un confort auditif non négligeable et permet de rentrer dans l'album sans difficulté. On regrettera seulement que cette qualité formelle n'ait pas été étendue au livret, très minimaliste (on n'y trouvera même pas le nom des musiciens), ainsi qu'à la pochette, un brin simpliste... Rien de grave bien sûr, mais on touche là à un argument de séduction qui n'est pas à négliger en ces temps de dématérialisation musicale. Parenthèse refermée.
De ces racines Post Rock, Leech a essentiellement hérité de ce schéma de composition si typique du genre, à savoir des constructions toutes en montée en puissance très... progressives, débutant en douceur, en général par des arpèges ou riffs de guitare hypnotiques, pour se terminer irrémédiablement en explosions électriques détonantes. Une formule qui à maintes reprises a prouvé son efficacité, mais qui peut cependant s'avérer à double tranchant, et il est vrai qu'on pourra un peu regretter, en caricaturant, que les morceaux commencent et finissent tous de façon très similaire. Sans s'avérer totalement fausse, cette impression un peu superficielle qui domine lors des premières écoutes s'estompe fort heureusement par la suite devant le savoir faire déployé par le groupe pour faire rebondir l'attention de l'auditeur. La destination du voyage est donc connue mais la route vers l'inéluctable libération finale se voit ainsi agrémentée de savantes accalmies frissonnantes ou d'envolées planantes, qui plus d'une fois renvoient au space rock de Pink Floyd ou du meilleur Eloy, le premier en particulier par la faculté du quatuor à tirer le meilleur de motifs simples (mais pas simplistes), notamment au niveau rythmique. Malin, le groupe ne s'est donc pas laissé enfermer dans un carcan, et c'est là certainement une de ses qualités les plus évidentes.
On pourra y deviner l'influence décisive du nouveau venu car si les claviers pourront sembler en arrière plan au premier abord, ils apportent comme c'est souvent le cas beaucoup dans la coloration progressive du groupe. Ambiances éthérées, nappes et bidouillages divers, mais aussi interventions plus substantielles et évidentes, comme ces lignes mélodiques qui parcourent les morceaux (les enluminures de simili-moog sur "Inspiral"), Tobias Schläfli abat un travail loin d'être négligeable. Pas éloigné d'un Tim Blake ou de ce que peut faire Richard Barbieri avec Porcupine Tree (époque Coma Divine tout particulièrement) sa contribution apparaît tout bonnement indispensables au final, en apportant variété et respirations face à une omniprésence des guitares qui aurait pu tourner au despotisme.
Car avec deux préposés au poste, il est indéniable que la six cordes est l'instrument roi, la combinaison arpèges cristallins/riffs terrassants demeurant une constante dans l'architecture sonore des morceaux. L'énergie déployée dans les moments forts est souvent impressionnante, d'autant plus qu'elles se consacrent à un rôle totalement rythmique, aucune démonstration solitaire n'étant à noter, une mise à l'écart de la virtuosité individuelle qu'on peut d'ailleurs également rattacher à la tradition Post-rock. Quand à la section rythmique, elle se concentre uniquement dans les mains expertes du batteur Serge Olar, tout simplement de par l'absence de bassiste durant l'enregistrement de l'album. Sans débauche technique à l'image de l'ensemble du groupe, la qualité de sa prestation, alliant finesse et précision, suffit à combler ce petit vide.
Sur les six titres constituant l'album, totalement instrumental au passage, seuls deux d'entre eux, courtes pièces de transition à l'instrumentation minimaliste (et à vrai dire un peu anecdotiques) affichent une durée inférieure à huit minutes, c'est dire que les quatre restants prennent donc bien leur temps pour se développer. Au rang des vraies réussites, "The Man With The Hammer" (8:38) et surtout l'excellent "Inspiral" (13:08), sont de parfaits exemples de la pertinence de cette fusion Post Progressive (tiens une nouvelle étiquette...). Ce dernier représente sans doute le sommet de l'album, autant par sa structure riche à l'inspiration constante, que par son thème principal, héroïque et épique à souhait, qui ne peut définitivement pas laisser insensible. Les vingt minutes de "Totem & Tabu" en clôture demeurent par contre moins convaincantes en dépit de bons moments, tombant dans la deuxième moitié dans un excès de répétitivité que le groupe avait pourtant su éviter jusque là.
Le constat n'en reste pas moins largement positif, et si Leech arrive à tirer son épingle du jeu malgré d'éparses baisses de régime, c'est en réussissant à allier le meilleur des deux mondes, le côté viscéral et hypnotique du post rock avec la sophistication du progressif, ce avec un naturel confondant. Il a donc tout à gagner à prolonger l'expérience, avec à la clé, espérons le, de plus grandes réussites encore...
Clément CURAUDEAU
(chronique parue dans Big Bang n°72 - Mai 2009)


