BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Domain Of Oblivion pochette

PISTES :

1. Chapter I : Sadfield (8:08)
2. Chapter II : Crowd On Sale (10:07)
3. Chapter III : Empress Of The Frozen Sea (10:18)
4. Chapter IV : Reject (1:27)
5. Chapter V : Voices (7:25)
6. Chapter VI : Wisdom Peak
a) The Magnifying Glass (2:47)
b) Mirror Man (3:53)
c) Distorted Reflection (3:14)
7. Chapter VII : The Hallucinogenic Lake (8:56)
8. Chapter VIII : Peaceful (0:21)
9. Chapter IX : Domain of Oblivion (16:06)
10. Distinctive Signs (3:52)

FORMATION :

Sebastien Mentior

(basse)

Geoffrey Leontiev

(batterie, percussions, programmations)

Eric Vanderbemden

(guitares électrique et acoustique)

Patrick Muermans

(chant, batterie, claviers, programmations)

Bruno Close

(claviers)

INVITÉS

Christine Michel
(chœurs)

Sophie Hercot
(chœurs [9])

Ludo Catalfamo
(claviers [2,7])

François Gaube
(claviers [3,5])

Bernard Piette
(claviers [6])

Walter Prevoo
(claviers [9])

Philippe Thibaut
(guitare [6,10])

Alain Vael
(guitare [10])

Ales Hrdlicka
(violon)

Gabriel Arias Luna
(violoncelle)

Alain Léonard
(basse [6,10], basse fretless [2,7])

Francis Winandy
(basse [9])

Agnês Nanogak
(incantations [8])

EXTRAITS AUDIO :

KEN'S NOVEL

"Domain Of Oblivion"

Belgique - 2004

Muséa - 76:31

 

 

Ravi de l'aubaine que vient de m'offrir mon rédac-chef : me pencher (m'épancher ?) sur l'incroyable deuxième album de Ken's Novel. Groupe Belge considéré comme «mineur» avec un premier album «sympa-sans-plus» en amuse gueule, Ken's Novel revient en force après cinq ans d'absence. Double aubaine en fait : côté grosse sortie néo prog, j'ai dernièrement raté la rédaction de la chronique du superbe Seven de Magenta. Et je compte bien me refaire avec ce nouveau Ken's Novel. J'aborde cette chronique avec sérénité : Domain Of Oblivion est suffisamment soigné et éclectique pour mériter tous mes efforts, mais le groupe pas assez connu pour constituer un enjeu tétanisant et une chute d'épée de Damoclès en cas de sortie de route rédactionnelle, ce qui me permettrait peut être de continuer dans la voie caillouteuse que j'aime suivre depuis le début. Du genre phrase à rallonge. Mais bon sang, pour cette chronique, il fallait bien commencer quelque part.

Répétons-le en guise de réelle entrée en matière, The Guide (1999) n'était qu'un amuse gueule, une œuvre de jeunesse, certes nourrissante et prometteuse, mais sans réelle créativité. Jusqu'à aujourd'hui, qui se souvenait de Ken's Novel, poids léger n'ayant aucune chance à l'époque dans sa catégorie face aux Landmarq et autre Cyan !? Après ça, il faut croire que le groupe devait carburer aux barres chocolatées quand il s'est retrouvé dans son studio pour l'enregistrement de son nouvel album, tant celui ci déborde d'impétuosité. Bon, d'accord, l'aide du ministère de la Communauté Française - Direction générale de la culture - Service générale des arts de la scène - Services des musiques non classiques (ceci écrit de mes doigts les plus respectueux, en prenant mon air le plus impressionné), bref l'aide de l'Etat (Belge, qui d'autre !), ça aide à avoir confiance en soi et ça prépare à faire du bon boulot.

Un boulot qui commence par «Sadfield», riche au point de nous faire croire que tout est déjà dit. Impression à demi confirmée par le morceau suivant, «Crowd On Sail», agréable dentelle de metal marquant le pas côté imagination mais dont l'enthousiasme semble saturé d'un désir sauvage de grand air pur, d'embrun et de liberté retrouvée. En revanche, «Empress Of The Frozen Sea», avec l'ombre de Cairo qui en souligne les contours, prend davantage de risques et donne avec efficacité, naturel et audace la pleine mesure du talent musical du groupe. Du grand art. On en redemande ? Cela recommence.

«Voices», autre coup d'audace tenté par le groupe, séduit par sa musique fureteuse et son accordéon mélancolique et fait mouche avec son refrain enjôleur. Du niveau du Ritual de Thinking Like A Mountain. Pas moins. Et ça continue : l'invraisemblable «Wisdom Peak» surprend par sa suite faisant se succéder guitare plaintive d'une beauté touchante, tube néo prog accrocheur et final vibrant d'une intensité rock inattendue qui nous ramène au meilleur Pain Of Salvation. L'album se conclut par l'inévitable pièce de résistance censée donner, si ce n'est le vertige, de l'ampleur à la chose. Belle mais roublarde épopée de 16 minutes de long déployant toute sa verve progressive dans des envolées instrumentales n'excluant pas les clichés du genre et les passages bluesy un brin ennuyeux. A raccourcir selon les goûts avant écoute tout en ayant soin de garder la queue (coda) pour son groove exaltant.

Finalement, Ken's Novel explore méthodiquement et avec style tout ce que le néo prog plus ou moins costaud et rugueux décline depuis 10 ans, sans oublier ritournelles dans l'air du temps, pour composer un menu passionnant de bout en bout. Mais si Ken's Novel appartient encore au courant néo prog, c'est à la manière d'un peintre reprenant la technique de ses pairs pour mieux en renverser le sujet, en durcir les motifs.

Avec Domain Of Oblivion, œuvre inclassable, exigeante, Ken's Novel est en train de conquérir ses lettres de noblesse. Sa musique viscérale colle au corps et aux pulsions, un langage de la chair autant que du cœur, un peu à l'opposé de l'histoire poético-philosophico-naïve largement reproduite sur le livret; dix chapitres dont la plume reflète les obsessions socio-politiques majeures de ce groupe : la place de l'homme sur la Terre et la recherche du paradis perdu. Cherchez pas, les gars, le paradis, c'est écouter ce genre d'album qui a largement sa place sur la Terre.

Alain SUCCA

Entretien avec KEN'S NOVEL :

Ken's Novel groupe

Quelles ont été vos démarches pour faire financer en partie votre projet par le Ministère de la Culture ?

Conscients que nos deniers personnels ne suffisaient pas à couvrir les dépenses qu'allait engendrer la réalisation de notre second album, nous avons introduit une demande de subsides auprès de la Direction générale de la culture du Ministère de la Communauté Française. Après examen de notre dossier, le Service des Arts de la Scène nous a octroyé une partie de la somme dont nous avions besoin pour payer les frais de studio, pochette, prospection au sein des firmes discographiques, déplacements, entretien du matos, bouffe, canettes de Red Bull pour tenir debout, etc. Mais, nous devons également des remerciements infinis à nos mécènes et sponsors, ainsi qu'à tous les souscripteurs de la prévente du CD, qui ont largement contribué à son achèvement.

Quel impact attendez-vous d'un album de prog ambitieux comme le vôtre ?

Nous espérons évidemment toucher un maximum de personnes, et pas seulement dans la sphère du rock progressif. Mais, tu l'auras aisément compris, notre ambition ne vise ni l'oseille ni les lauriers. Notre musique est un moyen de communication, qui nous permet d'exprimer des pensées et des sentiments exclus des conversations superficielles courantes. Plus nous accrocherons d'esprits réceptifs, moins nous aurons l'impression de parler tout seuls.

Quelle est votre implication dans la scène prog actuelle ? Avez-vous des contacts avec les ténors de cette scène d'hier et d'aujourd'hui ?

La scène prog Belge est assez restreinte. Nous nous démenons pour jouer dans le maximum d'endroits possibles, ne craignant pas de harceler les organisateurs de festivals qui se soucient du prog comme de leur première casquette, et sans négliger la plus craignos des petites salles, qui peut toujours receler de bonnes surprises. Nos contacts avec les membres de Silk, Globalys, Sioban, Seasons, Madelgaire, se font essentiellement par l'entremise de sites de discussion ou à l'occasion de concerts. Nous croisons régulièrement Vincent Fis (Now) au studio T.H. où nous avons enregistré Domain Of Oblivion... Quant à Machiavel, le claviériste Hervé Borbé est un ami, le chanteur Mario Guccio se fait très discret ces derniers temps, et nous aimerions vivement faire résonner ne fut-ce qu'une seule des cordes sensibles de leur batteur, Marc Ysaye, dans l'espoir qu'il nous programme sur les ondes de la radio qu'il dirige, à savoir la fameuse Classic 21.

Avez-vous des projets de tourner en France ?

Bernard Gueffier (Muséa) devrait nous mettre en contact d'ici peu avec des organisateurs de festivals français. Mais nous sommes bien sûr à l'affût de toute proposition qui émanerait de quelque recoin que ce soit de l'hexagone. La sensibilité et l'acuité du public français nous a toujours fortement impressionnées et nous sommes impatients de revenir vous voir.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune groupe de prog débutant ?

Nous n'avons pas la prétention d'être de bon conseil, mais, en ce qui concerne la conception d'un morceau, on pourrait s'amuser à dire : oublions les «conseilleurs», ce sont rarement des créateurs. Lors de l'élaboration d'un nouveau titre, les avis en provenance de l'extérieur du groupe se révèlent souvent funestes à la «personnalité» de la compo en cours.

Vous venez d'horizons musicaux différents, quel est l'élément fédérateur ? Quel groupe de prog avez-vous en commun dans vos goûts ?

L'élément fédérateur... Notre point commun est la passion de la musique bien faite, ce que nous avons tenté de réaliser au mieux de nos possibilités avec Domain Of Oblivion, de manière à perfectionner le travail accompli avec notre premier album. Il faut insister sur le fait que nous avons été bien entourés, tant par les musiciens qui nous ont prêté leur concours que par le staff logistique qui nous aide en tout temps et nous dorlote. Si nous devons absolument parler d'un groupe qui rassemble nos goûts, ce qui est bien difficile tant nos influences sont diverses, nous pourrions citer Spock's Beard et Flower Kings à défaut d'être original...

D'après vous, la musique prog connaît-elle un nouvel âge d'or ? Comment voyez-vous son avenir ?

Honnêtement, on ne peut jamais rien prévoir avec certitude. Mais nous constatons avec une grande satisfaction que d'autres styles musicaux ont tendance à devenir plus progressif, dans le sens où leurs compositions sont «pimentées» de plus longs développements.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)