BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Tigers Den (3:46)
2. Labyrinth (3:57)
3. Band of Light (3:34)
4. Ultra Definition (3:39)
5. Raga of Our Times (4:12)
6. Ebb and Flow (4:03)
7. Realm Thirteen (4:27)
8. Without Doubt (3:45)
9. Highly Strung (4:30)
10. Hour Of Need (5:13)
11. Fools Gold (4:05)
12. Where Words Fail (4:16)
13. In The Skyway (3:13)
14. Livelihood (3:34)
15. Free Rein (3:52)

FORMATION :

Dylan Howe

(batterie)

Oliver Wakeman

(claviers)

Steve Howe

(guitares)

Tony Levin

(basse)

Virgil Howe

(Moog)

EXTRAITS AUDIO :

STEVE HOWE

"Spectrum"

Royaume-Uni - 2005

InsideOut - 55:52

 

 

Il faut dire les choses comme elles sont : malgré sa prestigieuse notoriété, et depuis qu'il sort sous son nom un disque pratiquement chaque année (depuis Turbulence en 1991), le génial Steve Howe a tout de même du mal à nous captiver sur toute la durée d'un album. Elements, le dernier en date (2003), débutait pourtant avec deux morceaux dotés d'un certain panache et qui, sans pour autant arriver à la cheville des grandes heures de Yes, nous rappelaient à quel point Steve Howe fut l'un des guitaristes les plus imaginatifs et attachants de sa génération. Las, le reste constituait une fois de plus un fastidieux fourre-tout, à l'image des goûts très (trop ?) éclectiques du bonhomme. Dire que son album manquait de cohérence et d'unité est un euphémisme. Le sang neuf des cuivres pour «explorer d'autres horizons», c'est en effet bien joli, mais lorsque c'est pour aborder sans génie des styles pénibles ou dans le meilleur des cas incongrus, on peut tout de même s'interroger sur ce type de choix. Il faut dire que ce genre d'artiste que nous avons tant adoré ne nous incite ni à l'ouverture d'esprit, ni à la tolérance...

Non, Steve, c'est de ta guitare, quand elle tutoie les étoiles et dialogue amoureusement avec les claviers, dont nous avons besoin, quand bien même cela n'a rien de bien révolutionnaire. Alors, puisqu'on est là pour ça et qu'on n'a pas envie d'être déçus, osons le réclamer : du Yes, on veut du Yes ! Et du bon, pas de l'Open Your Eyes ou du Big Generator. Laisse donc le blues, le jazz et la country à ceux dont c'est le métier, et recentre toi sur le tien, autrement dit le prog symphonique. Même si tout seul ou avec ton groupe tu ne referas jamais Relayer (et Dieu sait si on en était loin avec tes œuvres persos), on peut tout de même espérer de toi un petit parfum de Tormato, non ? Sinon, on change de crémerie. Ce ne sont pas les Steve H qui manquent dans le prog, et ils ne sont pas tous obligés d'être sauvés par leur passé glorieux ! Allez, finis les vieux Rock-and-roll ringards, les longs épanchements jazzys, les blues soporifiques interminables, les petites pièces acoustiques, les expérimentations fumeuses, les complaisances agaçantes.... Spectrum, c'est l'occasion d'un grand retour dans nos cœurs, porté par un «gros» label prog (Inside Out, qui d'autre ?...).

C'est donc un Steve Howe apparemment motivé qui, deux ans à peine après Elements, nous propose un album tout instrumental, au backing group quelque peu allégé. Première bonne nouvelle, finis les instruments à vents, saxes et autres trompettes qui remplissaient le studio à l'époque. On laisse ça au Chicago Transit Authority si tant est que le cœur lui en dit pour une reformation. Non, Spectrum, ne résout pas complètement le problème de la trop grande diversité de styles mais au moins tente de le maîtriser. Ce qui me donne confiance en cet album.

Bien qu'un peu intimidé par le nom de l'artiste, et tout en essayant de rester objectif et mesuré, j'ai fermement l'intention d'en dire du bien. Ne serait-ce que pour atténuer tout le mal que j'ai dit plus haut du précédent album, mais aussi pour satisfaire un vieux rêve : parler de ce guitariste exceptionnel que j'apprécie depuis l'âge d'or de Yes. A force d'y penser, j'arrive à être comme tétanisé avec ce Spectrum entre les mains. L'objet n'est pourtant pas impressionnant, pas plus que ne l'on été toutes les œuvres solos de Howe, œuvres dont la sortie ne me met plus en transe depuis belle lurette. Le dernier disque de lui que j'ai du écouter deux fois dans la même journée ne date pas d'hier (Turbulence ? Peut-être The Grand Scheme Of Things ?). Mais attention, on parle d'un mythe, quand même, là, d'un artiste dont les posters tapissaient les murs de nos chambres d'ados à la fin des seventies. Aujourd'hui la magie s'est envolée et je me retrouve à faire une chronique d'un de ses album solos. Coup de bol, je suis tombé sur un des moins tiède et fadasse. Ce Spectrum ne me transportera peut-être pas plus loin que le bout du pâté de maisons, mais de nos jours tous les voyages sont bons à prendre.

Reprenons : dans Spectrum, outre les deux rejetons Dylan et Virgil, on retrouve Tony Levin à la basse et Oliver Wakeman aux claviers. Leur présence nous éclaire immédiatement : papa Howe a bien l'intention de resserrer son propos et de revenir vers des rivages un peu plus prog. Il s'en approche même dangereusement, pour notre plus grand plaisir, le temps d'un «Hour Of Need» où souffle enfin une mélancolie aux accents Yessien (magnifique pedal steel guitar). Spectrum, c'est une bonne flopée de rock carrés, vaguement prog, pas trop compliqués et relativement cool, plus débordant (dégoulinant ?) de guitares diverses et variées qu'un magasin de musique. Quelques bonnes surprises : l'excellent «Highly Strung» (rien à voir avec l'album de l'autre Steve H) et sa mélodie du tonnerre; «Ragga Of Our Times», avec son intro au sitar et le reste assez sautillant, mais très pop Eighties (The Cars, Crowded House, voyez le genre...), ce qui nous prouve à quel point Steve Howe se contrefout du Raggamufin suggéré dans le titre, mais se fait une intéressante idée du mariage entre légèreté pop et imagination prog. Sur ce Spectrum, on trouve bien encore un peu quelques mesures jazzy («Labyrinth») mais enchâssées dans un véritable rock à l'esprit prog. Il y a aussi cette tendance persistante à la décontraction Carabéenne («Band Of Light»), pas aberrante par ces chaleurs estivales, mais qui frise encore une fois le hors sujet. A qui peuvent bien s'adresser ce genre de titres déconcertants, sinon à Steve Howe lui même et à quelques fans transis de la première heure ? Je ne perdrai pas de temps à décrire davantage les morceaux, je préfère vous laisser faire appel à votre imagination. Pour résumer en quelques mots : Spectrum est un album sympathique, cohérent, soigné, bien interprété (excellent Dylan Howe à la batterie), moins complaisant qu'à l'habitude, sans enjeu majeur mais sans temps mort. Un des meilleurs dans la carrière solo de son auteur. Si vous le complétez avec Beginning (1975) et Turbulence (1991), vous aurez fait le tour de la question Steve Howe en solo à moindre frais.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)