BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

By The Dark Of Light pochette

PISTES :

1. By The Dark Of Light (4:47)
2. This Is Not My World (4:28)
3. France (5:37)
4. Run To Fall (6:01)
5. She's Sad (4:01)
6. Victory (5:07)
7. Sing My Prayers (6:18)
8. Son Of Gorp (5:17)
9. No Misery (5:08)
10. Crazy (2:57)

FORMATION :

Shaun Guerin

(batterie, claviers, guitares, chant)

INVITÉ

Jay J. Brown
(guitare [7])

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The Epic Quality Of Life pochette

PISTES :

1. The Epic Quality Of Life (5:45)
2. A Queen's Tale (5:51)
3. The Edge Of Earth (5:22)
4. Monsters In My Room (4:45)
5. 5 To Go (6:13)
6. Juliet (4:17)
7. Inside Of This (7:47)
8. Say Goodbye (5:59)
9. Red Zone (8:53)

FORMATION :

Shaun Guerin

(chant, batterie, claviers, guitare, basse)

John Thomas

(guitares électriques et acoustiques)

Matt Brown

(claviers, Mellotron, chant)

Dan Shapiro

(basse)

EXTRAITS AUDIO :

SHAUN GUERIN

"By The Dark Of Light"

États-Unis - 2002 - Clearlight Music - 49:41

"The Epic Quality Of Life"

2003 - Clearlight Music - 54:52

 

 

Shaun Guerin est mort voici maintenant plus d'un an, le 17 juillet 2003, et nous avons choisi, peut-être un peu tardivement, de nous intéresser à sa courte mais riche carrière. Il laisse en effet derrière lui, outre une femme et deux enfants en bas âge, deux albums solo d'un grand intérêt qui méritent amplement d'être (re)découverts.

Shaun Guerin naît à San Diego, en Californie, en 1962. C'est à l'âge de sept ans qu'il commence à apprendre le maniement de la batterie, aidé par son père John, lui-même batteur de studio et de scène (pour Frank Zappa et Joni Mitchell notamment). Il s'initiera ensuite aux claviers, à la guitare et même à la flûte, avant de faire partie de divers groupes de rock, dont The Deadbeats, une formation punk à laquelle appartenait également son frère Scott. Commençant par les Beatles, son intérêt de mélomane se porte ensuite sur Jimi Hendrix, Cream et Janis Joplin, le jazz dans sa troisième décennie avant de découvrir le progressif par Emerson, Lake and Palmer. S'ensuit alors l'écoute de groupes comme Egg, Gong, Hatfield and the North, Brian Eno, King Crimson, Gentle Giant et surtout Genesis.

Shaun Guerin est en effet un très grand fan du groupe anglais, citant dans ses onze albums fétiches pas moins de sept disques de Genesis (de Foxtrot à Duke). Il deviendra d'ailleurs en 1998 le chanteur et second batteur du groupe de reprises Cinema Show, fondé en 1993. Ironie du sort, le groupe effectuera son dernier concert en mars 2003, quelques mois seulement avant la disparition de Shaun. Il a par ailleurs participé à un des disques hommage à Genesis, A Tribute To Genesis, qui reprenait quelques unes des chansons de The Fox Lies Down (voir notre numéro 29). Lui-même se fendait d'une bonne reprise de «Back In New-York City». Dans ce domaine des reprises, on peut également citer sa version de «In The Flesh» sur Fair Forgery Of Pink Floyd.

Il a également travaillé avec Cyrille Verdeaux, claviériste français et tête pensante de Clearlight, sur l'album Infinite Symphony et en concert en tant que batteur, percussionniste et chanteur. Autre participation plus méconnue, sa prestation de chanteur sur l'album de Ken Jacques, The Egyptian Book Of Dead. En 2002, il devint également le nouveau batteur et le second chanteur des Rocket Scientists. Il réalisa plusieurs concerts avec eux, et devait participer à l'enregistrement de leur nouvel album studio. Il faisait également à ce moment-là toujours partie d'un combo de jazz-rock. Plusieurs musiques de films sont en outre à mettre à son actif.

Son premier album solo, By The Dark Of Light, n'est cependant publié qu'en 2001 chez Clearlight Music, comme si Shaun Guerin avait souhaité faire mûrir suffisamment longtemps le fruit de ses diverses expériences. Il s'agit d'un disque surprenant par sa qualité et son professionnalisme, spécialement pour une première oeuvre en solo. Grand honneur pour son auteur, la pochette est réalisée par rien moins que Paul Whitehead, célèbre illustrateur de Genesis pour Nursery Cryme et Foxtrot. Dix morceaux y figurent, pour un total d'une cinquantaine de minutes de musique. Seuls trois sont des chansons (si l'on excepte «By The Dark Of Light» et son bref interlude vocal), et la voix de Shaun Guerin est tellement proche de celle de Peter Gabriel jeune que l'illusion est véritablement troublante ! Le vecteur émotionnel joue en tout cas à plein, que ce soit sur «This Is Not My World», tout en retenue, ou sur la poignante ballade «She's Sad», que l'on croirait presque tirée d'un vieux disque de Gabriel. Seul «Sing My Prayers» manque peut-être d'un peu de finitions.

Autre atout de cet album, la batterie, mixée bien en avant, extrêmement vivante, et sur laquelle le jeu de Guerin évoque le groove et la technique d'un Phil Collins. Cela se ressent particulièrement sur les instrumentaux, tous très frais et réussis. Du bucolique «France» au brillant «Run To Fall», un des sommets du disque, en passant par les plus foncés «Victory» et «Son Of Gorp» ou les sautillants «No Misery» et «Crazy», qui concluent l'album, les mélodies séduisantes et sensuelles sont au rendez-vous, et les fréquentes interventions de claviers «vintage» apparaissent influencées aussi bien par Banks («By The Dark Of Light»), Emerson («Crazy») ou les solistes du néo-prog. La basse, solide, et la guitare ne sont pas oubliées non plus, avec quelques soli électriques acres et fort séduisants qui constituent souvent le pendant des claviers.

La variété est en effet un des points forts de Guerin compositeur, ce qui évite de s'ennuyer une seule seconde à l'écoute d'instrumentaux très bien dosés; en plus d'alterner les ambiances, il se permet occasionnellement quelques légères surprises sonores : samples de xylophone sur «Run To Fall», passage jazzy au piano sur «By The Dark Of Light»... On sent que Shaun Guerin a beaucoup d'influences, mais il parvient à construire des titres dont les durées tournent majoritairement autour de cinq minutes, et qui ne ressemblent à aucun morceau classique du prog tout en étant bourrés de ces sonorités que nous adorons. Ce premier disque est d'autant plus méritant que Shaun Guerin a assumé le rôle de tous les instrumentistes, ce qui peut se ressentir en partie à l'écoute, avec une impression de superposition des différentes pistes, mais n'obère en rien la qualité tout à fait impressionnante de ce By The Dark Of Light.

Après ce premier essai très concluant, Shaun Guerin met rapidement en chantier son second album solo, dès 2002. The Epic Quality Of Life, toujours illustré avec brio par Paul Whitehead, paraît en 2003, l'année même du décès de l'artiste. Pour l'enregistrer, il s'est cette fois entouré de quelques musiciens complémentaires, à savoir Matt Brown aux claviers, John Thomas aux guitares et Dan Shapiro à la basse, ce dernier faisant également fonction de producteur. Cette fois, sur les neuf compositions, aux durées légèrement allongées, mais toujours signées Shaun Guerin, six sont des chansons. On y retrouve tous les éléments qui faisaient la force de By The Dark Of Light, avec une production plus éclatante : une batterie extrêmement dynamique, des structures recherchées mais toujours mélodiques, des soli incisifs sans être trop étouffants («Inside Of This» en est un bon archétype). Shaun Guerin sait également se faire plus romantique, avec «Juliet», complainte au piano un brin attendu, ou le plus charismatique «Say Goodbye», pendant du «She's Sad» du premier album.

Quant aux instrumentaux, ils permettent aux musiciens de prendre leur envol lors de moments de fièvre à la fois dramatique et lyrique, «The Edge Of The Earth» et «5 To Go», plus long et plus riche, fourmillant de sons divers et de breaks, avec même quelques influences crimsoniennes, étant de ce point de vue de vraies petites perles. Ce dernier morceau figure d'ailleurs en bonus sur le CD dans une version vidéo live du 27 octobre 2002, augmentée d'un solo de batterie qui confirme la place de Guerin parmi les grands batteurs. Quant à «Red Zone», initialement conçu comme un morceau bonus, il donne l'impression d'un mixte entre le Genesis de «Los Endos» et Ozric Tentacles. A cet égard, la musique de Shaun Guerin, enthousiasmante et terriblement vivante, peut être rapprochée de celle d'un Spock's Beard, ce qui n'est pas le moindre des compliments (la ballade «Monsters In My Room», avec ses arrangements de violoncelle, renforce encore cette comparaison).

On peut néanmoins regretter que les chansons, désormais majoritaires, ne soient pas toujours d'un impact mélodique convaincant, comme en témoignent les refrains du morceau éponyme ou de «Inside Of This», bien moins prenant que le très 'genesien' «A Queen's Tale» et son final emersonien, extrêmement proche de Gabriel jeune dans les intonations vocales. Avec The Epic Quality Of Life, Shaun Guerin confirmait en tout cas son talent aux multiples facettes, et cet album, sans être un chef d'œuvre, laissait augurer du meilleur pour la suite... Tel Icare, Shaun Guerin a malheureusement disparu pour s'être approché de trop près du zénith artistique. Restent des témoignages musicaux qui risquent fort de vous toucher au cœur.

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)