BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Sersophane pochette

PISTES :

1. Konstruktion (2:59)
2. Sersophane (8:04)
3. Fort Europa (8:06)
4. Dekonstruktion (3:33)
5. Channeling the Sixth Extinction (15:15)
6. Naturum (1:04) 

FORMATION :

Einar Baldursson

(guitares)

David Lundberg

(claviers)

Gabriel Hermansson

(basse)

Alexander Skepp

(batterie, percussions)

INVITÉ

Mattias Olsson
(percussions [3,5])

GÖSTA BERLINGS SAGA

"Sersophane"

Suède - 2016

Icosahedron Music - 39:04

 

 

Cinq ans, c'est le temps qu'il aura fallu au groupe suédois pour produire un successeur à l'excellent Glue Works paru en 2011. Mais les voies de la création sont impénétrables et il ne faut pas oublier qu'une partie de ses membres a d'autres projets à son actif, tout particulièrement le claviériste David Lundberg qui dans l'intérim a monté Necromonkey avec Mattias Olson et a également prêté main forte à Anglagard pour ses concerts de 2012. Sersophane constitue donc le quatrième album de Gösta Berlings Saga et marque les dix ans d'une carrière franchement exemplaire qui l'a vu s'imposer comme une formation majeure du progressif instrumental actuel. Une habileté rare à conjuguer tradition et modernité, et une façon unique de piocher dans un large panel d'influences, que ce soit dans le Prog ou ailleurs (Jazz, Post-Rock, Krautrock, musiques électroniques,...), lui a permis de se façonner une forte identité musicale qui au final n'appartient qu'a lui.

Le retour à l'auto-production après un passage chez Cuneiform et la présence bien plus discrète de Mattias Olsson, qui suit le groupe depuis son deuxième album (il avait en particulier produit Glue Works) et n'est ici crédité qu'aux percussions additionnelles, pouvait laisser augurer d'un changement dans l'air.

Et effectivement Sersophane se trouve être à la fois le plus resserré et le plus intense des albums de GBS, embrassant un propos (relativement) plus direct tout en conservant l'essence de son Rock Progressif multiforme. Ainsi, il n'y a pas d'invités ou d'instruments additionnels cette fois ci, et ce que l'on perd peut être en luxuriance instrumentale se voit compensé par l'énergie contagieuse délivrée par le quatuor, en quelque sorte (volontairement) livré à lui même. Enregistré essentiellement live en studio (les prises principales ont été réalisées en un week-end !), avec moins de retouches en post-production, le disque expose sans artifices la cohésion remarquable des quatre musiciens forgée avec les années, et mise en relief par la superbe qualité des prises de son. Mené tambour battant quasiment du début à la fin, il ne relâche la pression qu'à de rares moments, soit essentiellement sur deux courts morceaux qui s'apparentent à des intermèdes solitaires, "DekonstruKtion" (3:33), reprise du thème du tonitruant morceau d'ouverture "Konstruktion" façon boucles de claviers électro-minimalistes et "Naturum" (1:04), pièce de guitare acoustique qui clôt les festivités.  

A propos de guitare, et sans remettre en question la cohésion évoquée plus haut, s'il y a un musicien qui fait forte impression sur l'album c'est bien Einar Baldursson. Arrivé dans le groupe pour Detta Har Hänt (2009), le guitariste d'origine islandaise s'était déjà fait remarquer par un jeu fortement personnel, et il confirme ici tout le bien que l'on pouvait penser de lui. Autant dans ses chorus que dans son travail de textures, il fait preuve d'une recherche sonore et harmonique toujours passionnante, n'ayant pas peur d'aller se frotter à la dissonance ou de transformer radicalement son son. En fait, on pense plus d'une fois au grand Reine Fiske, des feu Landberk et Paatos, (dont d'ailleurs les projets actuels valent aussi le détour, tout particulièrement le Jazz-rock furieux d'Elephant9), et ça c'est un sacré compliment !  

A contrario, les claviers de David Lundberg paraissent dans l'ensemble plus effacés; on retrouve certes ses entrelacs de Fender Rhodes caractéristiques sur "Sersophane" et "Fort Europa", mais le reste du temps il opte pour un rôle subtil de contrepoint. C'est bien souvent le redoutable bloc guitare/basse/batterie qui mène la danse, mais avec un tel brio qu'on ne saurait lui reprocher sa prééminence (basse Zeuhlienne vigoureuse, batterie au swing puissant et imprévisible). Ceci dit, le talent d'un musicien ne se jugeant pas au nombre de notes jouées, le rôle plus pointilliste de Lundberg demeure au final tout aussi crucial dans la réussite de Sersophane que celui de ses collègues plus bavards.

Tant dans sa durée (39 minutes) que dans sa construction, l'album semble avoir été conçu avec le support vinyle en tête. Sur le second point en particulier, le découpage en deux faces se fait sentir: les trois morceaux constituant la face A se révèlent plus accrocheurs et mélodiques que la grande majorité de Glue Works, tout en gardant une écriture sophistiquée (vive les mesures impaires), tandis que la face B est plus expérimentale et éclectique. La division reste subtile, le son typé du groupe assurant à lui tout seul une cohérence d'ensemble, et elle se ressent bien sûr moins en Cd, support physique qui sera encore à priori celui sur lequel l'album sera le plus écouté. Mais elle reflète une tendance de fond qui pourrait continuer à se développer si le retour en force du vinyle continue.  

Concernant les compositions à proprement parler, ça débute sans préambule avec "Konstruktion", modèle de petite bombe instrumentale concise (2:59) et ouverture d'album à l'efficacité contagieuse. Le morceau-titre maintient ensuite la pression, avec sa succession de riffs et de motifs implacablement agencés, aboutissant à un final épique gorgé de Mellotron (sa seule apparition conséquente). Plus linéaire et lancinant, "Fort Europa" n'est pas moins séduisant et si Einar Baldursson y fait feu de tout bois (parties de Banjo, solo de pedal steel), c'est sa complémentarité avec les lignes de Rhodes et le groove de la section rythmique qui fait tout le sel du morceau.  

On savait GBS friand de répétition et de motifs cycliques assénés jusqu'à l'obsession, à l'instar du superbe "Island" sur Glue Works, mais là il enfonce définitivement le clou avec "Channeling The Sixth Extinction" LE morceau de bravoure de l'album. C'est un peu comme si le Guapo de la suite "Five Suns" fusionnait avec le GY!BE le plus viscéral, le temps d'un quart d'heure incendiaire prenant l'auditeur à la gorge pour ne pas le lâcher jusqu'à la fin. Illustrant la thématique apocalyptique induite par l'intitulé, cette plongée dans les ténèbres parvient pourtant à ne jamais se faire étouffante grâce à une construction qui réserve son lot de rebondissements. L'attention est relancée à intervalles réguliers, que ce soit par les cassures de rythmes, les reprises sous divers arrangements du thème introductif, ou encore ce faux Climax ménagé en milieu de morceau, une mélodie lumineuse qui donne un sentiment de libération trompeur avant de retomber dans un tourbillon de riffs hypnotiques durant encore de longues minutes. Clairement, cette épopée magistrale dont les fortes connotations Zeuhl n'éclipsent jamais la personnalité du groupe, constitue un candidat sérieux au titre de sommet de son oeuvre à ce jour.

S'il ne dépasse pas dans l'absolu ses deux prédécesseurs, Sersophane se maintient sans souci à leur très haut niveau qualitatif, une flamboyante réussite qui par sa concision et son côté plus immédiat constitue même peut être une porte d'entrée idéale à l'univers du groupe. Gösta Berlings Saga continue de tracer sa route en toute liberté, et à défaut de pouvoir l'apprécier en concert (il ne sort que très rarement de sa Suède natale), on peut plus modestement espérer profiter de la suite de ses aventures sans attendre cinq années ! 

Clément CURAUDEAU

(chronique parue dans Big Bang n°98 - Mars 2017)