BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Rejoice! I'm Dead! pochette

PISTES :

1. The Thing That Should Be (03:34)
2. Rejoice! (10:17)
3. Kaptial (3:21)
4. Model Village (6:43)
5. Beatrix (2:54)
6. Visions (4:29)
7. The Unspeakable Stands Revealed (11:49)
8. Through Restless Seas I Come (6:58)
9. Insert Yr Own Prophecy (9:36)

FORMATION :

Daevid Allen

(chant [5])

Kavus Torabi

(chant, guitare)

Fabio Golfetti

(guitare, chant)

Ian East

(saxophones, flûtes, cloches, shaker)

Dave Sturt

(basses, claviers, percussions, chant)

Cheb Nettles

(batterie, percussions, chant)

INVITÉS

Graham Clark
(violon [1])

Steve Hillage
(solo de guitare [2])

Didier Malherbe
(duduk [4,8])

Chris Ellis
(piano [5])

GONG

"Rejoice! I'm Dead!"

Royaume-Uni - 2016

Madfish - 59:41

 

 

La situation n'est sans doute pas totalement inédite, mais elle est probablement appelée à se répéter : celle d'un groupe formé il y près de cinquante ans oeuvrant désormais non seulement sans le moindre membre fondateur, mais aussi sans une seule de ses figures historiques plus tardives. Aucun des musiciens actuels de Gong n'en faisait partie avant 2009 (!), ce qui pose forcément une question de légitimité que la caution bien réelle de Daevid Allen ne saurait prétendre trancher de façon indiscutable.

Il est malheureux, en dehors du drame que constitue en elle-même sa disparition en mars 2015, que Daevid Allen n'ait pu défendre sur scène avec son groupe l'album I See You (2014), histoire d'assurer un passage de relais en bonne et due forme. Ceux qui n'auraient pas assisté aux rares dates françaises de la tournée 2014 pourront être surpris de découvrir Kavus Torabi (Guapo, Cardiacs, Knifeworld) à la tête du groupe, le guitariste n'ayant finalement cohabité avec Allen sur scène que le temps d'une mini-tournée sud-américaine en mars 2014.

Chargé par la fondateur de Gong de continuer l'aventure sans lui en cas de malheur, ses camarades honorent leur promesse avec ce nouvel album à l'intitulé teinté d'ironie morbide, renvoyant à celui de l'album live de 1977, Gong Est Mort - Vive Gong ! La problématique musicale à gérer fut, on l'imagine, ardue, entre nécessité de s'inscrire dans la tradition gonguienne et danger d'une imitation servile virant au pastiche.

Le positionnement finalement choisi se révèle des plus habiles. Une partie de l'héritage est conservée (les riffs tarabiscotés, le rôle central du sax, les jams planantes et/ou groovy), une autre sagement laissée de côté (les space whispers ou les volutes synthétiques, trop associées à Gilli Smyth et Tim Blake), et le coeur du propos évoque prioritairement le free-rock débridé de Camembert Électrique (album nettement privilégié, du reste, sur la tournée 2014), avec des détours plus occasionnels du côté des longues envolées instrumentales de You.

L'ADN gonguien est bel et bien présent, en dehors de la présence en caution bienveillante de figures emblématiques du passé apparaissant le temps d'un solo (Steve Hillage, Didier Malherbe, le violoniste Graham Clark et, sur "Beatrix", Allen en personne, par bande interposée), le mélange d'énergie contagieuse et d'éloquence instrumentale restant les qualités essentielles de Gong. Seul le chant, tenu principalement par Torabi mais partagé avec son lieutenant (préposé notamment aux nappes de guitare glissando) Fabio Golfetti et le bassiste Dave Sturt (dont on se délecte du jeu à la fretless depuis ses débuts il y a 25 ans au sein de Jade Warrior), ne rappelle guère le Gong d'autrefois

En dernier ressort, au-delà de cet exercice d'équilibrisme stylistique (en l'occurrence tout à fait réussi), ce qui légitime l'entreprise reste le niveau d'inspiration, et celui-ci se révèle globalement de très haute volée. La musique se ressent positivement d'une genèse collective, soulignée dans les crédits (alors que I See You était le fruit de partenariats d'écriture entre Allen et chacun des autres membres), et présente une densité de bonnes idées nettement supérieure à la moyenne, sans omettre de s'attarder en chemin le temps d'une accalmie rêveuse à base de guitare glissando et de sax soprano ("Visions"). L'ensemble culminant dans une mini-épopée largement instrumentale, "The Unspeakable Stands Revealed", qui constituera sans doute un moment fort des concerts à venir.

Une tournée, justement, est envisagée pour le début de l'année prochaine avec un crochet que l'on espère conséquent par l'Hexagone (avec, chuchote-t-on, la présence en guest-star de Steve Hillage). Celle-ci donnera à chacun l'occasion de juger sur pièces un groupe dont finalement l'appellation deviendra une question secondaire, pour peu que Gong ne se repose pas trop sur un répertoire ancien qu'il n'a pas contribué à créer, mais remplisse sa fonction principale qui est d'en prolonger l'esprit. La problématique se limitera alors au choix d'aller voir, ou pas, un excellent concert. Et à en juger par ce Rejoice! I'm Dead!, on aurait tort d'hésiter trop longtemps.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°97 - Novembre 2016)