BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Audio Diplomacy pochette

PISTES :

CD :
1. Intro (6:11)
2. From Fromuz (10:12)
3. Wax Inhabitants Town (12:36)
4. Gameplay Imitation (8:18)
5. Spare Wheel (8:37)
6. Familiarization Results (7:33)
7. Harry Heller Theater (12:13)
8. Babylon Dreams (9:16)

DVD live :
1. Intro (6:11)
2. From Fromuz (10:17)
3. Wax Inhabitants Town (12:47)
4. Gameplay Imitation (8:28)
5. Remark #12 (2:29)
6. Spare Wheel (8:38)
7. Dual Ad Libitum (8:29)
8. Familiarization Results (7:34)
9. Harry Heller Theater (12:27)
10. Babylon Dreams (10:09)

FORMATION :

Andrew Mara-Novik

(basse)

Vitaly Popeloff

(guitares)

Albert Khalmurzayev

(claviers)

Vladimir Badirov

(batterie, percussions)

EXTRAITS AUDIO :

FROMUZ

"Audio Diplomacy"

Ouzbekistan - 2007

10t Records - 74:39/89:10

 

 

L'écoute d'un album entièrement instrumental de cette teneur n'est pas toujours chose aisée : pas de chant, ni de structure couplets-refrain auxquels se raccrocher, pas de textes (bien que souvent pauvres dans le prog) identifiant clairement chaque morceau dans son humeur et son intention. On pourrait alors s'attendre à d'agréables fonds sonores (dans le meilleur des cas) accompagnant distraitement nos activités quotidiennes (n'est-ce pas le cas pour 90% du paysage actuel ? Et encore, 90%...). Que nenni en ce qui concerne nos quatre mousquetaires de Tashkent (Ouzbékistan : Fromuz = From Uzbekistan). C'est bien à un voyage passionnant et passionné que nous sommes conviés par cette formation guitare-clavier-basse-batterie, dont les membres ont environ quarante ans. Pour ce premier album, nos amis de l'Est ont fait les choses en grand : un CD studio et un DVD en concert avec deux titres supplémentaires.

Audio Diplomacy est une planète, un monde à lui tout seul, dont chaque pièce (huit en tout, d'une longueur moyenne de 9-10 minutes) représente une cartographie d'une richesse de détails inouïe. Bien sûr, les références multiples se font sentir ça et là tout au long de la galette. Certains parlent ainsi de Jeff Beck ou bien de Weather Report... Le jazz-rock, de toute évidence, pour ses harmonies de claviers étranges ou contemporaines (King Crimson dans l'esprit ? mais c'est un peu simple...), domine l'ensemble de l'œuvre. Mais celle-ci fait place aussi à toute la musique, toutes les musiques dirais-je : du néo-prog (lignes mélodiques simples), du heavy, du blues (quels soli !), du jazz... Beaucoup d'improvisations servies de main de maître par la guitare extrêmement volubile de Vitaly Popeloff (co-fondateur du groupe en 2004 avec le bassiste), guitare elle-même soutenue ou complétée par un claviériste sobre et élégant, Albert Khalmurzayev.

On nous gratifie également d'ambiances ethniques puissantes et enlevées, avec une section rythmique impeccable, précise, toute en nuance et en contrastes. Le batteur Vladimir Badirov a déjà beaucoup tourné et a même sorti un album solo en 2003, épaulé par ses camarades. La basse d'Andrew Mara-Novik est juste et classieuse. Et puis du funk, du rythm n'blues, du symphonisme, des bruitages échevelés, du contemporain, j'en passe et des meilleurs... Tout ceci s'agence pourtant sans artifice (donc sans ennui, à part quelques lourdeurs FM à de très rares moments), avec un nombre spectaculaire de cassures et d'alternances, sans perdre en spontanéité, et dans une énergie proche du live. Je n'ai pas eu le plaisir de visionner le DVD de leur prestation, mais je gage qu'au moins les Ouzbèkes n'ont eu d'autre propos que leur musique trépidante à défendre, avec une maîtrise qui force le respect, car cela se ressent déjà en studio.

Bien sûr, d'un premier abord, un tel foisonnement pourra paraître indigeste au néo-progueux le plus enclin à des mélodies simples (voire naïves ? commerciales ? ça y est, certains ont déjà bondi au fond de la salle... oui, mais je n'aime pas trop les facilités du néo-prog), mais c'est qu'il s'agit bien là d'une œuvre dont les multiples secrets se dévoileront au fil des écoutes, sans cesse étonnantes et étonnées... J'avais commencé, en préparant cette chronique, par décrire la progression de chaque morceau, mais bien vite je me mis à réaliser que je me plongeais dans un recensement quasi encyclopédique, tant les paysages traversés se succédaient. Là encore, pourtant, aucune impression de déjà vu répétitif, ou si peu... Attention les gars, ici on a le sens du thème et du développement, les choses sont bien construites, malgré ce joyeux bordel. C'est à Eclat que je pense le plus souvent en les écoutant (un peu comme avec Capharnaüm, justement présenté dans nos pages), et connaissant mes goûts, vous saurez bien vite que ce n'est pas un vain compliment de ma part.

La pochette est belle, toute en couleurs chaudes, ocre et rouge, avec une sorte d'échiquier et des symboles : le temps, la musique, la transformation (un papillon), la lutte des êtres (un pion)... La production est claire, quoiqu'un peu monolithique (gagnant à peine en ampleur au fur et à mesure de l'album), mais la palette des sons de la guitare (quelquefois en MIDI), des claviers et des samples (aussi bien dans les programmations rythmiques que dans les ponctuations) est assez sidérante : cris, klaxons, babillements de nouveaux nés, éclats de voix, grincements de porte, oscillations et vibrations, etc.

La musique de Fromuz est définitivement organique, bouillonnante, sensuelle, douce, enfiévrée, rugueuse, jaillissante, onduleuse, comme toute la matière vivante qui constitue un corps humain, et par extension toute la mécanique émotionnelle et sociale de l'humanité. Tout cela danse devant nos yeux (pardon, nos oreilles), dans la ferveur, le drame mais aussi l'autodérision. En dirai-je plus ? Oui, mais notre magazine tout entier n'y suffirait pas. Alors, si vous êtes un peu morne ces temps-ci, prenez donc votre billet (si vous le pouvez encore), et chaussez vos lunettes de voyage, pour une exploration pleine de promesses, de surprises, de vitalité, avec Audio Diplomacy. Une bien belle découverte, dont on ne peut qu'attendre la suite avec impatience. Szpasiva !

Fabrice CHOUETTE

(chronique parue dans Big Bang n°67 - Automne 2007)