BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Ebb And Flow (7:03)
2. Heaven And Earth (4:41)
3. Koan (5:14)
4. Worst Enemy (6:15)
5. Sense Of Static (2:49)
6. Tremble (4:45)
7. Love Goes 'Round (5:17)
8. Mean Solar Day (6:48)
9. Love Loss (5:15)
10. Gnosis (2:31)
11. Strange New Muse (6:17)
12. Lost In The Moon (5:25)

FORMATION :

Jack Foster

(guitare, chant)

Trent Gardner

(claviers, trombone, chant)

Robert Berry

(guitare, basse, batterie, chant)

Skip Mesquite

(saxophone)

Mic Gillette

(trombone)

JACK FOSTER III

"RaptorGnosis"

États-Unis - 2005

Muse Wrapped Records - 62:26

 

 

Il est des jours importants dans la vie d'un prog' addict ou l'on se croit enfin entouré de créatures semblables à nous, ayant à peu près les mêmes goûts musicaux que nous. On ne se sent plus comme des êtres hostiles parlant une langue étrangère; notre sourire s'allume; on est même sur le point de saluer les voisins comme des amis; on ne se sent plus complètement seul dans son quartier car... on a enfin trouvé un disque de prog à son goût et que l'on peut écouter en laissant les fenêtres ouvertes ! Un disque qui peut plaire à tout le monde, mais sans que l'on ait la désagréable impression d'être tombé dans la marmite de soupe populaire. C'était déjà un peu le cas avec le Steve Thorne (voir Big Bang n°59). C'est flagrant avec ce nouveau Jack Foster III. Souvenez-vous de son premier effort, cet Evolution of JazzRaptor chroniqué dans notre numéro 53, qui témoignait déjà d'un réel talent, en dépit d'un caractère quelque peu disparate et éclaté. Ce second opus, au contraire, présente un aspect plus homogène et cohérent, et transcende les qualités du premier. On se prend alors à rêver à un large succès. Pour y participer, on est prêt à haranguer les foules. Approchez mesdames, ce n'est pas dangereux, ni subversif, ni agressif, ni corrosif. Il y a de belles mélodies, la voix du chanteur vous charmera... Approchez messieurs, ce n'est pas sirupeux, c'est facile d'accès mais la qualité est là, et les moments fiévreux et complexes ne manquent pas. Touchez ! Vous sentez ces robustes arrangements ? Regardez ! Vous voyez cette production colorée et éclatante, marque du récent label de Trent Gardner, Muse-Wrapped Records ? Du bel ouvrage, n'est ce pas ? Ils s'y sont mis à trois et non des moindres.

Vous connaissez sûrement Trent Gardner (Magellan), ce touche-à-tout de génie, et Robert Berry, ancien collaborateur d'Emerson et Palmer dans le projet 3, et cheville ouvrière de l'écurie Magna Carta avec ses nombreux tributes. Now let me introduce you le troisième larron, Jack Foster, 3ème du nom. Vous comprendrez rapidement que vous avez affaire à un chanteur exceptionnel comme on en fait finalement assez peu dans le prog; un chant juste où se mélange la douceur, la puissance, l'émotion, la retenue et la passion. Imaginez (faites un effort) une sorte de croisement entre Stevie Wonder et Christopher Cross. De plus, le bonhomme a l'air de s'y connaître en guitare électrique. Ce n'est quand même pas R. Berry (mon profond respect à tous ceux qui, comme lui, se sont mouillés pour promouvoir la musique d'ELP) qui se charge de ces soli incisifs et diablement lyriques, non ? Déjà qu'on est surpris de voir à quel point ce dernier est un honorable batteur en plus d'être un bassiste bien présent, chanteur et co-producteur (avec Gardner sur ce disque, qui d'autres !). Sur le plan musical, l'apport des uns et des autres (ils co-signent tous les trois la plupart des musiques) est plus flagrant. Surtout celui de Trent. Comme d'habitude, le plus petit arrangement, la moindre mesure que le leader de Magellan apporte se reconnaît à 1000 lieux (pour les moins sourds d'entre nous). Sans parler de ses sons de claviers conquérants et emphatiques (en plus de sonorités de piano jouées de manière bien distincte et appuyée), aussi caractéristiques que ceux d'un Wakeman ou d'un Vangelis, mais dans un autre genre. D'où le célèbre adage : «partout où un Trent Gardner passe, on apprécie ses traces». Ainsi, outre ses claviers, on a le plaisir d'entendre sa voix sur des refrains extrêmement efficaces («Koan», «Love Goes' Round», «Mean Solar Day»), et même sur un couplet entier (« Love Goes' Round », évocateur de Magellan); de même, plusieurs introductions et finals de morceaux possèdent la démesure et l'ampleur croissante typiques de Trent Gardner («Ebb and Flow», «Koan», «Lost in the Moon»). Curieusement, le seul morceau composé par lui seul, «Gnosis», est relativement anecdotique, sorte de transition parlée sans réelle substance, mais dont la dimension planante, à base de saxo et de percussions électroniques, peut séduire. Pas plus consistant est le morceau écrit par Berry, «Sense of Static», même si la musique en est plus rafraîchissante, avec cette guitare acoustique entraînante et des arrangements cuivrés fort sympathiques. On sent que les deux célèbres compères réservent leurs meilleures partitions pour leur propre compte. On ne leur en veut pas à l'écoute de cette production impeccable et de ces arrangements remarquables et particulièrement soignés.

L'intérêt principal reste donc la dizaine de titre co-signés, allant de cinq à sept minutes, assez proches, finalement, de ce que Robert Berry a pu faire en solo (pour les trois qui connaissent). La plupart des sous genres du rock sont abordés mais avec plus de bonheur et en affichant davantage de cohérence que sur le premier album. Le tout reste assez cool, un peu à la manière du meilleur Sting, comme les acoustiques «Tremble», légèrement jazzy sur les bords, et le délicat «Heaven on Earth» (enrichi par quelques notes de piano et de cordes), ou le tranquille «Worst Enemy», qui s'emballe peu à peu et affiche tout de même une section plus débridée de cuivres, dont le fameux trombone de Trent Gardner. «Love Goes' Round» est cependant plus appuyé, un rock lent mais terriblement prenant par son thème vocal percutant. Le prog plus classique est aussi à l'honneur avec des titres tournant autour des six-sept minutes sur lesquels la participation des maîtres es-prog Gardner et Berry semble plus conséquente. Il s'agit des ambitieux «Ebb and Flow», aux contrastes réjouissants, «Koan», qui démarre sur les chapeaux de roues et se révèle irrésistible, quasiment dansant, sans oublier «Mean Solar Day», un des sommets du disque et un de ses moments les plus émouvants qui explose assez vite, et «Strange New Muse», dont les chœurs grandiloquents contrastent avec un thème vocal initial intimiste (évocateur de celui de «The Great Goodnight» de Magellan). Ce qui nous réserve quelques surprises (Gardner est venu avec quelques bouts de partoche en mode mineur dont il a le secret). Mais dans tous les cas, les mélodies sont extrêmement léchées, un peu grand public ricain sans que cela soit péjoratif donc rédhibitoire. On le répète : le genre à faire un carton dans et hors le monde du prog si une promo intelligente voulait s'en donner la peine. Il suffirait peut être de citer discrètement Jethro Tull et Kansas pour les nostalgiques, Magellan et Spock's Beard pour les plus hard-prog et le Toto le plus nonchalant («Love Loss») ou Chicago (pour les envolées de cuivres) pour ceux qui écoutent la bande FM (Sting, c'est déjà fait). Sacré racolage tout de même, mais tous les moyens sont bons pour faire découvrir un bon disque de prog (comme disait à peu près le prince Machiavel). S'il fallait un exemple de l'«american dream of prog», RaptorGnosis mériterait incontestablement d'être sur la plus haute marche du podium !

Jean-Guillaume LANUQUE et Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°60 - Décembre 2005)