BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Sum Of No Evil pochette

PISTES :

1. One More Time (13:10)
2. Love Is The Answer (25:50)
3. Trading My Soul (7:25)
4. The Sum Of No Reason (13:25)
5. Flight 999 (Brimstone Air) (5:00)
6. Life In Motion (13:30)

FORMATION :

Roine Stolt

(guitare, chant)

Tomas Bodin

(claviers)

Jonas Reingold

(basse)

Hasse Fröberg

(guitare, chant)

Zoltan Csórsz

(batterie)

EXTRAITS AUDIO :

THE FLOWER KINGS

"The Sum Of No Evil"

Suède - 2007

InsideOut - 74:59

 

 

Cette question a le don de nous irriter, mais elle ne manquera certainement pas de fleurir au sein de bon nombre des chroniques qui décriront le contenu du onzième album-studio des Flower Kings : "le groupe suédois a t-il encore véritablement quelque chose de neuf et de brillant à offrir ?"... Avec leur rythme de stakhanovistes du prog, on conçoit bien que Roine Stolt et les siens aient pu finir par lasser certains de leurs fans de la première heure, dévoilant au fil des ans une inévitable tendance à l'auto-plagiat, et un certain grand écart entre prog symphonique et jazz plus fusion sur leurs dernières œuvres... Pourtant, n'en déplaise aux sceptiques, The Sum Of No Evil a de très solides arguments pour réussir à se faire une place parmi les disques les plus notables des Flower Kings.

Est-ce en raison de son recentrage sur son groupe phare, avec l'abandon de ses collaborations dans Kaipa ou The Tangent, ou parce que son dernier double en solo rendait hommage à ses influences plus fusion et blues rock, toujours est-il que Roine Stolt semble avoir retrouvé un surcroît d'inspiration, en livrant un opus clairement ancré dans le prog le plus symphonique, au point d'ailleurs de faire nettement apparaître les Flower Kings comme le Yes d'aujourd'hui : le parallèle est tentant, pas seulement sur le plan sonore, d'ailleurs, avec une musique positive et joyeuse (conservant quelques touches à la Zappa), mais également pour les textes, adeptes d'un syncrétisme spirituel un peu fourre-tout, à la générosité naïve mais touchante.

Evitant la formule du double album, bien trop propice au remplissage stérile, ce disque simple - bien garni au demeurant - aligne six compositions. Deux seulement oscillent autour de cinq-six minutes. «Trading My Soul» est une jolie ballade, assez mélancolique, chantée par Stolt et Fröberg, avec de plaisants arrangements signés Thomas Bodin et un solo lumineux de Stolt. «Flight 999 Brimstone Air», un instrumental au second degré, s'inscrit dans la lignée du projet parallèle Circus Brimstone; bien pourvu en bruitages divers, et aux claviers très brumeux, il véhicule une mélodie lancinante. Les quatre titres restant peuvent tous être qualifiés d'épiques, en particulier «Love Is The Only Answer» et ses vingt-cinq minutes. Voilà en effet une suite très écrite qui risque fort de s'imposer parmi les meilleures du genre pour les Suédois. Les musiciens y sont en effet particulièrement brillants, non sans une certaine décontraction naturelle, et il est impossible de diagnostiquer des longueurs dans ce festival de progressif tout azimut, où l'emphase le dispute à l'énergie. Les touches jazzy, de la clarinette aux claviers moelleux, apportent un supplément d'âme, et les tonalités légèrement orientalisantes dynamisent l'ensemble, aussi captivant qu'une des compositions fleuves de Neal Morse. Zoltan Csörz, qui sera remplacé sur la tournée de novembre par Pat Mastelotto (!), prouve à moult reprises son feeling patent, Jonas Reingold est égal à lui-même, serein et omniprésent, tandis que la sincérité de Hasse Fröberg pousse sa prestation vocale vers le haut, portant une mélodie au dessus de la moyenne, tant ce dernier aspect prête parfois le flanc à la critique chez les rois à la fleur. Thomas Bodin diversifie fort à propos ses sons de claviers, et Stolt se fend d'interventions aussi lyriques qu'elles sont concises.

Des trois autres compositions, de treize minutes chacune, «One More Time» s'impose comme la plus notable : pleine de souffle, elle constitue un bien bel hommage aux années 70, entre une chanson en forme d'hymne et des parties instrumentales débridées. «The Sum Of No Reason», avec son thème vocal aérien, brille surtout par ses séquences instrumentales enfiévrées, parfois proches d'un Deep Purple, Bodin n'oubliant pas de lancer au passage quelques tourbillons de moog. Le conclusif «Life In Motion», particulièrement yessien, s'avère tout aussi réussi, axé surtout sur le chant, avec une mélodie chamarrée et lumineuse. On notera en prime un thème récurent au Mellotron, et un solo final de steel guitar évocateur de Steve Howe...

Stoppons à présent ces descriptions, car en abuser risquerait de réduire insidieusement The Sum Of No Evil à une simple succession de compositions et de séquences, certes globalement pleinement réussies, mais qui ne rendent pas justice à l'intensité qui s'en dégage. A l'instar d'un couple confronté à la durée de sa relation et au risque d'effritement de l'amour et d'entrée dans la routine, le lien qui unit bon nombre d'amateurs de prog et les Flower Kings a besoin de surprise pour maintenir intact les sentiments : nul doute que The Sum Of No Evil ne parvienne à réveiller chez les plus blasés une saine excitation ! N'importe quelle autre formation progressive sortirait cet album, tel qu'il se présente ici, qu'elle se verrait immédiatement et sans réserve couvert des plus vifs compliments. Alors ne boudons pas notre plaisir et offrons au Flower Kings la place qu'il mérite au sein du patrimoine progressif : l'une des plus hautes bien sûr !

Jean-Guillaume LANUQUE & Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°67 - Automne 2007)