BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

CD 1 :
1. The Glass Prison (13:52)
2. Blind Faith (10:21)
3. Misunderstood (9:32)
4. The Great Debate (13:45)
5. Disappear (6:45)

CD 2 :
6 Degrees Of Inner Turbulence (42:02)
i) Overture
ii) About To Crash
iii) War Inside My Head
iv) The Test That Stumped Them All
v) Goodnight Kiss
vi) Solitary Shell
vii) About To Crash (Reprise)
viii) Losing Time / Grand Finale

FORMATION :

John Petrucci

(guitare)

John Myung

(basse)

Mike Portnoy

(batterie)

James LaBrie

(chant)

Jordan Rudess

(claviers)

DREAM THEATER

"Six Degrees Of Inner Turbulence"

États-Unis - 2002

Elektra - 54:15 / 41:58

 

 

Dix ans après le tournant qu'avait représenté la sortie et le succès commercial d'Images And Words, les chefs de file du hard-prog nous livrent carrément comme septième œuvre un double-album studio, qui fait suite à ce qui était jusqu'à présent considéré comme leur magnum opus (Scenes From A Memory) et à un triple-live plein comme un œuf. La question que l'on pouvait légitimement se poser était : allaient-ils faire mieux ? Allaient-ils être capables de poursuivre une trajectoire pratiquement ascendante (si l'on met de côté le mitigé Falling Into Infinity) ? La réponse après une page d'analyse !

Abordons l'ensemble en prenant chacun des deux disques séparément. Et constatons d'emblée que s'il est nécessaire de se passer plusieurs fois l'ensemble pour bien y rentrer, l'aspect formel est toujours impeccable, avec une production (assurée par Portnoy et Petrucci) et un mixage de qualité, œuvre du fidèle Kevin Shirley. Le premier CD se compose de cinq compositions, dont toutes (sauf la dernière) durent entre neuf et quatorze minutes. Une chose apparaît assez vite : la qualité d'interprétation des musiciens, en particulier Mike Portnoy et Jordan Rudess, qui ont sans aucun doute profité de leurs escapades en parallèle du groupe, enrichissant en retour une formation qui apparaît plus équilibrée que jamais. Même James LaBrie voit d'une certaine manière son rôle étendu, puisqu'il signe les paroles de deux compositions («Blind Faith», «Disappear»). On signalera d'ailleurs encore une fois que son chant est de bien meilleure qualité qu'en live, même si, sur «The Glass Prison», les parties les plus agressives manquent souvent de perfection; il est bien plus convaincant sur les passages les plus doux, comme Leonardo l'avait démontré avec force. Les effets sur sa voix sont d'ailleurs nombreux, mais à sa décharge, il faut reconnaître que sa prestation sur le deuxième disque (et en particulier sur «Losing Time / Grand Finale») est d'un naturel plus assuré.

L'album reprend là où Scenes From A Memory s'était retiré, sur un bruitage de tourne-disque arrivé au bout du vinyle... «The Glass Prison» est sans conteste le morceau le plus pêchu de la discographie du groupe, et celui qui risque d'être le plus dur à digérer pour les amateurs de prog plus classique, malgré sa cohérence. Mais par la suite, l'aspect hard tend à redevenir plus digeste : si «Blind Faith» reste agressif dans sa partie instrumentale, les trois dernières compositions présentent un visage légèrement plus apaisé, plus classique, dans le style Dream Theater auquel on s'attend, avec une réussite mélodique bien supérieure aux deux premiers titres. «Misunderstood» possède cette beauté fragile que l'on retrouve dans le dernier Pain Of Salvation (dont Mike Portnoy est fan), qui assurera justement la première partie de la tournée du groupe. Toutefois, si les «gimmicks» habituels sont toujours là (petits roulements de Portnoy, pédale d'effet de Petrucci), on trouve de ci de là quelques petites nouveautés sonores, tels quelques scratches (!) de Rudess sur «The Glass Prison», des passages de guitare quasi-frippiens sur «The Great Debate» et à la fin de «Misunderstood» (morceau sur lequel vous trouverez les seules traces de Mellotron de l'album), et même un son de clavier néo-prog à l'intérieur de «The Great Debate». Ce dernier morceau, qui évoque les problèmes posés par le clonage, est un des sommets du premier disque, avec une ligne de basse infernale sur laquelle est bâtie une architecture hard-progressive mêlant discours télévisés (on pense à «6.00» sur Awake), mélodies claquantes, parties plus speed ou plus sombres, et toujours ces duos Rudess/Petrucci dévastateurs. Quand à «Disappear», qui conclut l'album, c'est une très belle ballade qui, sans aucun développement technique, parvient à tisser une atmosphère émouvante, une comptine décalée évoquant Radiohead, Porcupine Tree ou le «Space Dye Vest» de Awake, sur une rythmique plutôt planante, surpassant dans ce type d'exercice le «Through Her Eyes» de Scenes From A Memory, par trop prévisible.

Mais c'est incontestablement le deuxième disque qui contentera pleinement les prog-maniacs. Il est en effet constitué d'une unique suite de 42 minutes, fractionnée en huit mouvements, qui narre les problèmes relationnels entre six personnes (d'où le chiffre du titre). Dès l'«Overture», un résumé de tous les thèmes du morceau, où l'on reconnaît distinctement la patte de Rudess, on est impressionné par la dimension symphonique omniprésente (l'ajout d'un véritable orchestre l'aurait encore accentuée), qui relègue au second plan les aspects plus hard. Et si «War Inside My Head» ou «The Test That Stumped Them All» (qui manque de nuances) sont clairement heavy (avec toutefois quelques parties chantées très théâtrales, à la Gabriel, sur le premier !), le contraste est un peu brutal avec les deux parties suivantes, «Goodnight Kiss» et «Solitary Shell», qui auraient été tout à fait à leur place sur le dernier album de... TransAtlantic ! On y découvre même un solo acoustique de Petrucci, performance plutôt rare. L'ensemble de la pièce apparaît cohérent, principalement grâce aux textes (signés Portnoy), équilibré entre les parties chantées et instrumentales, avec une réelle luxuriance mélodique. Le final du morceau n'a pas la même intensité que le «Finally Free» de Scenes From A Memory, et la conclusion est d'une rare platitude, mais on peut sans hésitation placer ce titre à côté de l'épique fameux «A Change Of Seasons», qui n'a aucunement à rougir de la comparaison. Là où «Six Degrees Of Inner Turbulence» surpasse clairement «A Change Of Seasons», c'est dans l'apport de Rudess, et on n'hésitera pas à attribuer au premier la palme du meilleur morceau de Dream Theater... On conseillera donc aux amateurs de prog qui ne connaissent pas encore le groupe de commencer par ce deuxième disque, tandis que les habitués ne devraient pas être trop surpris par le premier.

Maturité, consécration ? Au-delà de ces qualificatifs traditionnellement utilisés et réutilisés, il convient plutôt de parler de sérénité. Jamais, peut-être, Dream Theater n'a semblé aussi équilibré. S'il est encore trop tôt pour songer au futur successeur, le temps de laisser chacun recharger ses batteries (John Petrucci avec son premier album solo, sans oublier le second volet de l'Explorers Club, etc.), on ne peut qu'espérer que l'étoile double de ce Six Degrees Of Inner Turbulence génère une saine émulation au sein du courant hard-prog, dont Dream Theater reste incontestablement le ténor...

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°43 - Mars 2002)