BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. New Millennium (8:20)
2. You Not Me (4:58)
3. Peruvian Skies (6:43)
4. Hollow Years (5;53)
5. Burning My Soul (5:29)
6. Hell's Kitchen (4:16)
7. Lines In The Sand (12:05)
8. Take Away My Pain (6:03)
9. Just Let Me Breathe (5:28)
10. Anna Lee (5;51)
11. Trial Of Tears (13:07)
a) It's Raining
b) Deep In Heaven
c) The Wasteland

FORMATION :

James LaBrie

(chant)

John Myung

(basse)

John Petrucci

(guitares, chant)

Mike Portnoy

(batterie, percussions, chant)

Derek Sherinian

(claviers)

AVEC

Doug Pinnick

(chant)

EXTRAITS AUDIO :

DREAM THEATER

"Falling Into Infinity"

États-Unis - 1997

Warner / Elektra - 78:20

 

 

Après le controversé Awake et le long silence dans lequel nous sommes plongés depuis, Dream Theater était attendu au tournant. Quelle peut être effectivement la direction empruntée aujourd'hui par ce ténor de la scène hard-progressive ?... Va-t-on assister à une réaffirmation des valeurs musicales de Awake ou revenir à celles, plus proches des conceptions progressives, de Images And Words ?... Ces questions introductives, soyons honnêtes, expriment davantage les craintes de voir l'une des vitrines (car médiatisées) de notre mouvement perdre de sa superbe, que l'espoir de la voir ornée de nouveaux atours progressifs... Et pourtant...

Dès la première écoute de ce nouvel album, nous voilà totalement rassurés... Dream Theater a bel et bien opéré un virage saisissant qui va bien au-delà de nos espérances les plus folles. Pour nous, amateurs de progressif, c'est une bénédiction, au point que l'on s'interroge sur les réactions du public typiquement hard... La pochette elle aussi, due aux concepteurs de celles de Pink Floyd, est assez éloignée des canons hard-rock...

Mais venons en vite à l'étonnant contenu musical de Falling Into Infinity. Ce qui surprend toujours sans vraiment étonner, c'est l'extraordinaire volubilité des instrumentistes qui est, cette fois, quasi-exclusivement mise au service de compositions inspirées tant d'un point de vue mélodique que technique. L'esbroufe des précédents albums (qui pouvait certes en combler certains) est ici mise de côté. Tout est savamment dosé avec un bon goût et un talent dignes des plus grands. On ne peut effectivement et notamment s'empêcher de songer au Rush le plus inspiré, celui de la fin des années 70 et du début de la décennie suivante. Quelle superbe surprise !

Les racines «hard» sont bel et bien présentes (cette hargne qui, bien que très présente, est maîtrisée et débordante d'humanité), mais enrichies d'éléments typiquement progressifs. Chaque instrumentiste a ainsi su trouver sa place sans réelle frustration... suivez mon regard ! Les claviers de Derek Sherinian sont en effet en parfaite harmonie avec la guitare de John Petrucci, et ne jouent donc plus le mauvais rôle. Quant à la section rythmique, elle est d'une efficacité et d'une richesse rares. John Myung et plus encore Mike Portnoy n'ont jamais paru plus sereins, plus en accord parfait avec leur collègues. Finie la démonstration gratuite... Quant à James LaBrie, il assure parfaitement, mais en évitant simultanément de faire preuve d'originalité : un bien faible grain de sable dans cette mécanique parfaitement huilée...

D'emblée, on se trouve plongé avec «New Millennium» (8:20) dans l'univers high-tech du «Dream». Tout y est : riffs endiablés, gimmicks obsédants, mélodies implacables. Puis les surprises apparaissent : plusieurs titres au format «ballade», mettant en avant la voix, le piano ou la guitare acoustique (les très doux «Hollow Years», «Anna Lee», et même un tube en puissance au refrain obsédant, «Take Away My Pain»). Ensuite, deux morceaux d'apparence presque anodine, mais qui se révèlent tout à fait passionnants après plusieurs écoutes : «You Not Me», que n'aurait pas renié un Porcupine Tree plus (et mieux !) chanté, avec sa guitare psyché, et «Peruvian Skies», qui commence calmement comme le Pink Floyd le plus récent, pour finir en une apothéose instrumentale décoiffante et impressionnante de rigueur et de folie mêlées (si, si, c'est possible !).

Enfin, les trois meilleurs titres de Falling Into Infinity, à commencer par l'instrumental «Hell's Kitchen» (4:16), véritable perle d'harmonies et de mélodies où se mêlent sans faillir émotions et dynamisme. Puis le morceau s'enchaîne sur la première des deux plus longues pièces : «Lines In The Sand» (12:05), qui voit l'apparition du chanteur de King's X, Doug Pinnick, en renfort de James LaBrie. Véritable feu d'artifices d'ingéniosités en tous genres, ce morceau fait évidemment la part belle au chant, mais de nombreuses parties instrumentales (atmosphériques, comme l'intro, ou plus toniques ensuite) viennent en enrichir le contenu. C'est carré et imprévisible, puissant et lyrique, doux et violent... : en un mot, excellent !

«Trial Of Tears» (13:07), en trois parties, conclut l'album avec un brio absolu. Ce titre est certainement le plus typiquement progressif, avec ses réminiscences 'yessiennes' et la touche typique de Rush alliées à l'authentique originalité du groupe. Que dire devant cette profusion de trouvailles, de performance technique, de sens mélodique exacerbé !? Ecoutez la partie centrale («Deep In Heaven») et vous serez transporté au paradis ! Le duel synthé/guitare (dont le jeu, le son et quelques bribes du thème évoquent Allan Holdsworth), avec sa montée harmonique progressive, vous laissera tout simplement pantois. C'est extraordinaire !

Bon, maintenant, on peut bien vous le dire, il reste deux titres («Burning My Soul» et «Just Let Me Breathe») qui nous empêcheront sans doute de crier au chef-d'oeuvre (et finalement, ce n'est peut-être pas plus mal !). Dream Theater ne pouvait quand même pas sortir un album sans quelques tisons bien rouges... C'est chose faite avec cette paire de morceaux (pour plaire au label et aux fans de hard purs et durs ?)... Ça déménage, mais sans plus, donc on s'en lasse vite...

A peu de choses près, Dream Theater a réalisé l'album parfait, capable de réunir un large public, bien plus large en tout cas que par le passé. Sans aucun doute (et tant pis si certains grincent des dents !), Falling Into Infinity fait tomber de son piédestal le Images And Words de 1992. Reculant les barrières du hard-prog, les Américains se présentent aujourd'hui comme les fers de lance d'un mouvement dont on espère qu'il saura bénéficier d'un relais médiatique digne de ce nom...

Christian AUPETIT & Frédéric BELLAY

(chronique parue dans Big Bang n°22 - Septembre/Octobre 1997)