BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Djamra pochette

PISTES :

1. Kamihitoe (6:40)
2. New Bound (5:43)
3. The Cave (7:40)
4. Ogiruyas (3:55)
5. Alha-Ha (4:32)
6. 94K2 (8:30)
7. Dying Sleepy (5:41)
8. Ajinen (6:03)
9. Dictator (6:35)
10. Ahonoko (9:14)

FORMATION :

Masaharu Nakakita

(basse)

Shinji Kitamura

(saxophone)

Akihiro Enomoto

(batterie)

Takehiko Fukuda

(claviers)

Akira Ishikawa

(guitare)

Masaaki Minami

(trompette [3,4,8,9])

DJAMRA

"Kamihitoe"

Japon - 2006

Poseidon/Muséa - 64:36

 

 

«You will like our sound if you don't like a normal sound». Cette  profession de foi que l'on peut lire sur la page d'accueil du site de Djamra (prononcé janra) en dit long sur l'état d'esprit qui anime cette bande de joyeux drilles. Djamra et sa musique ne s'adressent pas à tout le monde, il faut en effet un certain goût pour l'insolite pour entrer dans le monde de ces japonais.

Déjà salué pour son premier album, Transplantation, dans notre article consacré au «renouveau progressif au pays du soleil levant» (numéro 52), Djamra nous revient avec un Kamihitoe tout aussi déluré. Pour l'occasion, la formation s'est agrandie. La guitare électrique et les claviers se sont donc joints aux basse, batterie, sax alto et trompette (invitée uniquement sur quatre des dix titres). Avec ce renfort instrumental, le groupe rend sa musique plus facilement assimilable au commun des auditeurs, sans pour autant perdre de sa singularité. Si le claviériste est assez discret (mais se fond parfaitement dans le support rythmique), le guitariste, en revanche, tient souvent le premier rôle. Avec un son saturé et volontairement sale, son jeu hargneux et décalé est au diapason de ses comparses et offre un parfait contrepoint au style free et bavard du saxophone, l'autre grand soliste.

En dépit de passages free et un goût prononcé pour l'avant-garde, la musique n'oublie pas de rester toujours digeste et appréhendable. Les morceaux sont concrets, ils ont des thèmes reconnaissables, et leurs mélodies, loin d'être absentes, sont des plus soignées. La construction des titres est intelligente, les parties s'enchaînent certes à cent à l'heure mais de façon justifiée. Ainsi se succèdent des passages tout ce qu'il y a de conventionnels (mais qui ne durent jamais très longtemps) à d'autres bien plus extrêmes et improvisés. Entre les deux, on se permet même des facéties telles des parties ska, trad ou bien bluesy (un passage très lyrique sur «94k2» que le groupe reprend plusieurs fois sans jamais parvenir à le conclure, comme pour montrer que c'était contre nature). Et le tout interprété dans la bonne humeur, avec une grosse dose d'humour potache, et un enthousiasme communicatif.

En parvenant à marier avec bonheur le vocabulaire musical savant et sérieux du jazz à une fougue purement rock'n'roll, le tout dans une ambiance festive, nos japonais tendent à se rapprocher du Zappa instrumental ou de certains groupes de la mouvance Canterbury tel Moving Gelatine Plates. Tout comme eux, ils parviennent à retranscrire parfaitement en studio une certaine forme de folie typiquement scénique.

Dans ce contexte, la très jolie ballade «Alha-Ha» parait troublante et peut en fin de compte être considérée comme une nouvelle facétie : «comment ?! Toute cette beauté harmonique et mélodique dans cet album de dingue ? Ça doit cacher quelque chose...» Et bien non ! Quoi qu'il en soit, cette respiration en plein cœur de l'album ressource l'auditeur et montre aussi que le talent de Djamra est vraiment pluriel. Comme dirait notre ami Forgas (à qui on songe à l'écoute de ce Kamihitoe), «ils savent jouer de tout !» Ce qu'on ne peut que confirmer: comme toujours chez les japonais, c'est vraiment très très bien interprété. Malgré la complexité, c'est carré comme une horloge...

Original ? Oui et non, le heavy-jazz de Djamra, aussi avant-gardiste soit-il, n'est pas forcément défricheur, toutes ses composantes ont déjà été entendues. Néanmoins, ce que font ces japonais de ce matériau de base est des plus singuliers. Ils parviennent à effacer la frontière entre le rock et le jazz en proposant un univers curieux qui suscite beaucoup plus que de la simple curiosité... De l'enthousiasme et de l'admiration, par exemple !

Olivier VIBERT

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)