BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Canto IV (limbo)(13:47)
2. Crutches (13:10)
3. Into The Dream (22:03)
4. Before The Storm (5:20)
5. Before The Storm (continues) (10:31)

FORMATION :

Matthew Parmenter

(chant, claviers, violon, saxophone)

Jon Preston Bouda

(guitares)

Matthew Kennedy

(basse)

Paul Dzendzel

(batterie)

DISCIPLINE

"Unfolded Like Staircase"

États-Unis - 1997

StrungOut Records - 64:52

 

 

Quatre ans, c'est le temps qu'il aura fallu au groupe de Michigan pour nous proposer enfin le successeur de Push And Profit. Des années que Matthew Parmenter et ses acolytes ont visiblement mises à profit pour donner à leur art une dimension que leur premier album n'aurait jamais laissé soupçonner. Push And Profit était certes une œuvre prometteuse, mais surtout parce qu'elle révélait la personnalité fascinante de son leader, talentueux touche-à-tout, chanteur souvent poignant, et surtout compositeur particulièrement inspiré. Mais de là à penser qu'il pourrait orchestrer avec autant de maîtrise une musique au caractère progressif cette fois bien plus affirmé, il y avait un pas considérable. Matthew Parmenter l'a franchi, et tant pis pour nous si nous avons douté de lui...

Même si la qualité globale de Unfolded Like Staircase paraît évidente dès la première écoute, il n'est guère possible à ce stade d'en prendre la pleine mesure. A cela, deux raisons : la très forte présence du chant, et l'homogénéité de la musique, qui est d'abord perçue comme de l'uniformité. La première gêne tombe très vite : si la voix de Parmenter n'apparaît pas particulièrement spectaculaire, elle présente en revanche des qualités bien plus appréciables sur la longueur, et avant tout d'un registre suffisamment large pour ne pas lasser. Mieux, son chant demeure constamment intégré à la matière musicale, et par là même prenant appui sur des mélodies solides.

Quant à la seconde appréhension, il va s'avérer assez paradoxalement que cette homogénéité est la véritable force de ce groupe si surprenant. Lors des premières écoutes, on peut être tenté de penser que l'absence quasi totale de solos est peut-être un parti pris visant à camoufler une technique défaillante (même si les rares envolées de la guitare, d'un constant à-propos, incitent à croire le contraire). Mais finalement, une certitude s'impose : le choix de la cohésion maximale est bien le plus pertinent. Mieux, il est absolument capital dans la réussite d'Unfolded Like Staircase. Discipline a fait sien l'adage selon lequel le tout est souvent supérieur à la somme des parties, et sa démonstration est des plus convaincantes.

La clé de la réussite n'en demeure pas moins dans un travail d'écriture remarquable, foisonnant d'idées et de subtilités diverses (Unfolded... est composé de quatre suites de 14, 13, 22 et 16 minutes !), notamment au niveau des arrangements, qui garantit à chaque nouvelle écoute sa dose de satisfaction supplémentaire. Car pour ce qui est du style musical en soi, on ne peut pas dire que celui choisi par Discipline soit d'une originalité foudroyante. On y repère même souvent des emprunts, à King Crimson, Van der Graaf Generator ou, plus surprenant, Queen (le son de guitare de Jon Bouda, mais aussi certains maniérismes vocaux de Parmenter qui, au détour de quelques notes de piano, évoquent fortement Freddie Mercury). Mais ces rapprochements demeurent fugitifs, et ne laissent jamais l'impression de plagiats puisqu'ils sont pleinement intégrés à des compositions qui, par leur potentiel, transcendent forcément toute influence.

Discipline n'a certes pas le pouvoir de séduction immédiate d'un Spock's Beard, par exemple, mais il le compense largement par des qualités sans doute plus essentielles. Celles-ci peuvent se résumer en deux mots : constance et consistance. Constance, parce qu'il n'y a jamais de "creux" et que la mélodie reste toujours présente; consistance, parce que les mélodies en question ne cèdent jamais à la facilité, assurant à Unfolded Like Staircase une très longue durée de vie. Bref, voici une nouvelle preuve qu'il est possible de se hisser au plus haut niveau musical sans vraiment innover et que l'avenir du rock progressif passe aussi par l'exploitation plus en profondeur de son passé...

Laurent MÉTAYER

Entretien avec Matthew PARMENTER :

L'atmosphère de Unfolded Like Staircase est, à l'image de la pochette, plutôt sombre. Ton inspiration aime-t-elle à se nourrir de zones d'ombre de l'être humain ?

Je comprends qu'on puisse trouver cet album plutôt déprimant, mais je pense qu'il y a aussi beaucoup de gens qui y voient des choses plus positives. Notre culture privilégie systématiquement les thématiques "positives", il semble malvenu de traiter de sujets un peu moins gais. Je me demande un peu pourquoi. Je trouve que l'art se doit de les aborder aussi. Évidemment, il serait lassant à la longue de se complaire dans des idées noires, mais se pencher sur les côtés plus mystérieux et fragiles de l'existence n'est pas quelque chose de mal. C'est parfois très beau. Si nous ne peignions qu'avec des couleurs vives, les galeries de peinture ressembleraient à des bandes dessinées. Sommes-nous encore des enfants ?

Tu composes tous les morceaux de Discipline. Cela signifie-t-il que tu te charges également des arrangements ou ceux-ci sont-ils le fruit d'un travail collectif ?

La plupart du temps, les arrangements sont écrits à l'avance. Mais il m'arrive de changer d'avis en cours de route, et si quelqu'un me suggère une idée qui me parait bonne, alors elle est intégrée. Après tout, nous sommes quand même un groupe de rock, alors chacun peut apporter son propre style ! En ce qui concerne l'écriture, j'ai tendance à me balader en permanence avec un petit magnéto sur moi. Quant une idée me vient, une mélodie, une idée de texte, ou même une orchestration nouvelle, je m'enregistre et je réécoute la bande une fois chez moi. Pour composer, j'utilise le piano et la guitare, afin d'écrire des parties qui soient adaptées à chaque instrument, un solo de guitare par exemple.

Tu cumules en ce moment les fonctions de chanteur et de claviériste, sans parler de tes interventions au sax et au violon. Cette situation est-elle seulement temporaire ?

J'aimerais que nous ayons à nouveau un claviériste parce qu'être debout sur scène et chanter ainsi face au public est une sensation qui me manque. Je dois me concentrer davantage lorsque je fais les deux. Si j'oublie une ligne de texte, cela risque d'affecter la partie de claviers, ou l'inverse. Mais les autres musiciens du groupe m'ont dit qu'ils préféraient quand je tenais les claviers car j'avais un bon "groove". Je ne sais pas vraiment ce qu'ils entendent par là. Quoi qu'il en soit, pour l'heure, nous n'avons toujours pas de claviériste.

Quels sont les projets de Discipline pour les mois à venir ?

Je ne sais pas vraiment. Nous avons déjà accumulé assez de morceaux pour plusieurs autres CD, mais nous devons économiser pour nous payer un studio. Les titres qui figurent sur le double CD ProgDay'95, qui sont un mélange de morceaux anciens et récents, pourraient être réutilisés plus tard. J'ai également un vague projet en solo qui comprendrait des chansons qui ne collent pas avec le style de Discipline. Autrement, nous donnons de temps en temps des concerts, mais nous avons évidemment chacun un travail en dehors, car la musique ne paye pas le loyer, hélas !

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°23 - Nov/Décembre 1997)