BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Subimago pochette

PISTES :

1. Welcome (3:59)
2. By Your Own Device (5:31)
3. World Without Mind (7:23)
4. Instead Of Life (4:34)
5. Celestial Sky (6:38)
6. Someone Else's Play (4:42)
7. Eye Of The Storm (7:09) - not on LP
8. Sum Of All Senses (8:50) 

FORMATION :

Nicklas Flinck

(chant)

Carl Westholm

(pianos acoustique et électrique, guitares, tambourin)

CARPTREE

"Subimago"

Suède - 2018

Reingold Records - 48:46

 

 

Carl Westhom l'annonçait l'année dernière lors de l'interview qu'il nous avait accordée à l'occasion de la sortie d'Emerger en avril 2017 (cf Big Bang #99) : un album était déjà en préparation pour une sortie prévue en 2018. Exactement un an et demi après, c'est chose faite. Dix-huit mois seulement entre Emerger et Subimago, alors qu'il avait fallu attendre sept longues années après Nymf. Le risque est alors de prêter le flanc à l'auto-plagiat, tant deux disques du combo ne s'étaient jamais enchaînés aussi vite. Pourtant, personne ne s'en plaindra après l'écoute de ce nouvel album, un des plus marquants de Carptree, le duo ayant su aiguiser son art afin de se rapprocher toujours davantage d'une forme de quasi-perfection.

Dans l'interview, Carl parlait également de «nouveaux sons». Nouveaux ? Une batterie plus élaborée, peut-être ? La scansion presque death sur «Eye Of The Storm» ? Difficile à dire, mais sons énormes assurément et caractéristiques de l'univers très personnel que Carptree a su créer, ce sens du tragique qui n'appartient qu'à lui et déborde dès le morceau introductif «Welcome» (3:58), entrée en matière qui donne la chair de poule. On le sait, Carptree sait mieux que personne souffler le brûlant et le glacé et le montre une fois de plus, en moins de quatre minutes. Véritable essence concentrée du style dessiné et peaufiné par les deux Suédois, «Welcome» libère une puissance faite d'emphase et d'un chant subtilement expressif, rehaussé par les fameux choeurs du No Future Orchestra. Mélodie forte en guise de moelle, refrain en forme d'explosion multicolore et couplets plus délicats, le titre use du thérémine pour une superbe envolée finale, après un interlude entre deux embrasements d'étoiles digne de Vangelis.

Et les trois quarts d'heure qui suivent sont à l'avenant. «By Your Own Device» qui n'est pas sans évoquer en partie les premiers disques de Gabriel en solo, appuie ce sens du grandiose et de l'apothéose apocalyptique, un symphonisme mélancolique et clair-obscur aux vertus hypnotiques. «World Without Mind» nous transperce de sa rage pourpre, épineuse, laissant fuser en outre un des rares solos de guitare de l'opus. «Instead Of Life» a la douceur d'un soleil épuisé, désolé de sa faiblesse, une ballade de l'anti-monde, où la tristesse est celle des âmes qui ne savent pas encore qu'elles sont mortes. Puis dans une clarté irréelle, des guitares dévastatrices explosent, liées à des mélodies caressant les yeux de la planète comme une harmonie de doigts apaisants puis éclatant l'instant d'après dans des arrangements d'une puissance sans équivalent dans le monde du prog actuel. C'est «Celestial Sky», le bien nommé, qui éclaire notre journée d'une lumière mi divine mi démoniaque. La basse claquante et le piano chatoyant y orchestrent une farandole devenant rapidement sabbat.

Même dans les moments en apparence plus paisibles, tel «Someone Else's Play», on sent que les apparences ne sont qu'illusion, l'oreille percevant la lumière alors que la source de celle-ci s'est déjà muée en ténèbres. «Eye Of The Storm» est un autre tourbillon infernal qui nous élève par la force de sa noirceur violente. Dans l'œil du cyclone, les voix féminines et la guitare acoustique cherchent à s'apaiser mutuellement. Puis le murmure bouillonnant des synthés laisse la place au piano et à l'orgue Hammond dans un mouvement harmonique qui arrête le temps, alors qu'en dehors, c'est le chaos, le désespoir. «Sum Of All Senses» conclut Subimago en une cavalcade ambitieuse et charnue, avec une intro à la Depeche Mode période Ultra, qui débouche sur un refrain d'une qualité dense et brillante.

Nymf, Emerger, et désormais Subimago constituent avec beaucoup d'homogénéité (d'aucuns diront de répétition) la trilogie sombre de Carptree, l'image d'un futur peu engageant où tentent de percer quelques notes d'espoir et d'amour. Ce sont de mini opéras futuristes, comme la bande sonore d'un cauchemar de Druillet, en alternance avec un rêve à la Moebius où de nouveaux humains aux sentiments étranges feraient l'amour en survolant des cités de verre, dans un ciel orange sans dieu, emportant la réalité avec eux vers un univers frais et inédit où les pendules tournent dans l'autre sens. Un progressif vénéneux, délicieusement incandescent, qui accoutume notre esprit à la fin d'un monde. 

Alain SUCCA et Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°105 - Février 2019)