BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Three Wishes (6:58)
2. Lost And Found (5:38)
3. The Final Encore (8:07)
4. Rajaz (8:15)
5. Shout (5:15)
6. Straight To My Heart (6:23)
7. Sahara (6:44)
8. Lawrence (10:46)

FORMATION :

Andrew Latimer

(guitares, flûtes, claviers, chant, percussions)

Colin Bass

(basse)

Ton Scherpenzeel

(claviers)

Dave Stewart

(batterie, percussions)

Barry Phillips

(violoncelle)

CAMEL

"Rajaz"

Royaume-Uni - 1999

Camel Productions - 58:06

 

 

Lors de nos réunions rédactionnelles, nous aimons statuer rapidement sur les albums dont nous devons vous parler dans nos pages. Non pas pour les étiqueter et les ranger dans une case prédéfinie, ni pour les hiérarchiser qualitativement (du moins pas dans un premier temps), mais bel et bien afin de connaître le rôle que vous, auditeurs, allez devoir tenir pour accéder à leur substance... Si certaines œuvres nécessitent en effet une participation active de votre part pour être pleinement assimilées, d'autres se font plus dociles et éveillent les sens de manière plus directe. Cette seconde famille d'albums, à laquelle la discographie de Camel appartient pleinement, vient peut-être de trouver avec Rajaz le parfait porte-parole. Fidèle à l'orientation balisée par Nude et ses deux prédécesseurs, ce treizième album studio propose ainsi une subtile musique, tout à la fois romantique et sensible, qui se pare bel et bien ici d'une forme quasi définitive...Pas de surprises majeures à attendre donc de ce nouvel opus, mais l'affinage du formidable savoir-faire se son auteur se poursuit ici pour nous remplir d'évidences... La première de ces certitudes est de découvrir notre mammifère préféré dans une très grande forme malgré ses bientôt trente ans. Voulant s'émanciper du format contraignant du concept album, pour aborder une approche plus directe (mais pas forcément moins passionnante), le groupe n'en perd pas pour autant sa créativité ou son ambition artistique. Il gagne même en spontanéité et en conviction. Ainsi l'interprétation est d'une cohésion sans faille. Colin Bass a par exemple trouvé en Dave Stewart un parfait acolyte. Rodés lors de la tournée Harbour Of Tears, ils forment dorénavant une section rythmique de choc maniant aussi bien la puissance que la finesse.

Rajaz marque aussi les retrouvailles avec Ton Scherpenzeel... Enfin, retrouvailles épistolaires ! A cause de la phobie de l'avion du claviériste néerlandais, ce sont les idées et les sons qui ont traversées les océans (merci Internet !) et non les hommes. Heureusement, cela ne se ressent pas à l'écoute. Il faut dire que cela fait une bonne quinzaine d'années que Scherpenzeel et Andy Latimer collaborent. Forcément cela crée des liens, et il faut avouer que l'entente est ici authentique, malgré les milliers de kilomètres.

Sur les deux albums précédents, les fondations et les structures des morceaux reposaient davantage sur les parties de claviers (bien que la guitare restait maître lors des interventions solistes), à présent un rééquilibrage s'est opéré en faveur des guitares. On en vient même à se demander s'il n'y a jamais eu autant de guitares sur un disque de Camel. En effet, et à de nombreuses reprises, les guitares se multiplient sur un même titre en prenant différents visages : elles se font alors acoustiques, slides, trafiquées, bluesy ou bien jazzy... Bien sûr, le son typique de la guitare électrique de Latimer n'est pas en reste, elle nous bouleverse toujours lors de ses envolées lyriques reconnaissables entre mille, comme ce solo de six minutes qui conclue l'album de façon magistrale. Véritablement, Rajaz donne envie de jouer de la guitare (les paroles de «Straight To My Heart» sont d'ailleurs un hommage à cet instrument)...

Autre bonne surprise, elle concerne toujours Latimer. La première fois que nous avons eu des informations sur le contenu de l'album, nous avons tous eu quelques craintes en apprenant que six des huit morceaux étaient chantés, ces parties là représentant véritablement le maillon faible de la formation. Une seule écoute a suffit pour nous rassurer. Tout d'abord, les parties instrumentales sont prédominantes, en général les séquences vocales sont circonscrites au début des titres, le final en étant totalement dépourvu... De plus Latimer, qui n'a jamais été un grand chanteur (excepté par la taille) mais qui assure la totalité des ponts vocaux, semble avoir pris conscience de ses faiblesses et joue avec pertinence de la fragilité de sa voix grave pour en faire un atout émotionnel supplémentaire. Belle performance !

Quant aux morceaux à proprement parler, on peut globalement les scinder en deux parties de chacune quatre compositions. On peut déjà annoncer que la première, qui correspond aux deux premiers et deux derniers titres, compte parmi les plus belles réussites de Camel. L'introductif «Three Wishes» et, dans une moindre mesure, «Sahara», sont deux instrumentaux flamboyants et évolutifs qui rappellent les fastes du quart d'heure final de Dust And Dreams. De par sa construction, «Lost And Found» n'est pas sans rappeler «Hymn To Her», l'une des meilleures «chansons» du groupe : une première partie chantée très émouvante suivie par des joutes instrumentales magnifiques et fulgurantes (Latimer et Scherpenzeel y rivalisent de classe) portées par une rythmique terrassante. «Lawrence», le morceau final, est un autre monument de Rajaz. à lui seul, il synthétise toute la nostalgie et l'intimité qui inonde l'album de bout en bout. Après quatre strophes poignantes, Andy Latimer nous convie à un solo d'anthologie de six minutes véritablement bouleversant. Peut-être son plus beau depuis «Ice»...

Pris en sandwich entre ces quatre perles, les quatre autres ne déméritent pas forcément. Seulement ils font preuve d'une prestance moindre. Ils souffrent surtout d'un trop grand sentiment de calme, voire de mollesse, comme sur «Shout» (sympathique rengaine qui pourrait être issu du dernier Dire Straits) ou sur «The Final Encore» (auto-célébration un peu bancale aussi bien musicalement que d'un point de vue littéraire, sorte de compilation des intitulés des albums du groupe). Toutefois, si l'inspiration est un peu en deçà des premiers cités, des ballades comme «Rajaz» ou «Straight To My Heart» restent des moments délicats.

Vous le constatez donc, le caractère référentiel de cet album ne provient pas d'une quelconque perfection. Comme tous ceux que Camel a publié d'ailleurs, Rajaz n'est pas une œuvre exempte de défauts. Mais ce n'est de toute façon pas dans la perfection qu'il faut rechercher sa vertu... Rajaz est un disque intensément suave, animé d'une profonde humanité et quelque part rassurant... Oui, sécurisant car il nous rappelle combien nous demeurons des êtres fragiles, avides d'authenticité et de fidélité... Et Rajaz nous montre une formation qui a su garder (à travers son leader bien sûr) foi en son art et son talent, le tout drapé d'une éthique demeurée infaillible tout au long de sa carrière (mettons ponctuellement de côté The Single Factor...).

Le chameau poursuit donc coûte que coûte sa marche chaloupée et nonchalante. Et rassurez-vous, malgré ce que peut laisser supposer la pochette, ce n'est pas un désert qu'il traverse...

Olivier PELLETANT & Olivier VIBERT

Entretien avec Andy LATIMER :

Pourquoi, pour la première fois depuis bien longtemps, as-tu décidé de ne pas bâtir ce nouvel album autour d'un concept ?

L'une des principales raisons est tout simplement que je n'ai pas réussi à trouver un thème unique qui me stimule sur toute la longueur d'un album. Pourtant, je n'arrête pas de dévorer toutes sortes de livres, à la recherche d'idées, de nouvelles expériences. Donc cette fois je me suis résolu à faire une pause. J'adore faire des concept-albums, et je pense que le prochain en sera un. Car j'aime qu'un album, comme une histoire, ait un début et une fin. Mais cette fois je n'avais pas de concept, et j'ai donc composé sans direction préétablie, par rapport à ce que je vivais à ce moment là.

As-tu ressenti une plus grande liberté créatrice à travailler ainsi ?

Pas forcément, ce n'est pas comme ça que je vois les choses. Car en un sens, il est plus facile de composer un concept-album qu'un album de chansons indépendantes les unes des autres. Il est plus difficile d'écrire des chansons individuelles, même si je compose énormément quoi qu'il arrive. Mais il me faut réduire mon matériau de départ à la durée habituelle d'un album, cinquante ou soixante minutes. La liberté, pour moi, se situait davantage dans la direction musicale que j'avais choisie dès le départ, qui allait dans le sens d'arrangements moins élaborés, plus directs et aussi plus faciles à jouer. En effet, j'ai trouvé que les deux derniers albums, lorsque nous les jouions sur scène, étaient extrêmement complexes à reproduire du fait de la richesse des arrangements.

Vous vous êtes pourtant très bien débrouillés...

Oh, merci ! Mais c'était loin d'être facile, vous savez. Et souvent, nous étions obligés de simplifier les arrangements, et je ne pouvais m'empêcher de regretter que telle ou telle partie ne soit pas là. Il est difficile de recréer un orchestre, avec dix ou quinze parties simultanées. Il faut forcément réduire. Et j'avais du mal à m'adapter mentalement à cette situation, j'avais constamment l'impression d'un manque. Mais à quatre, il était difficile de faire mieux !

Pour revenir au concept, on note malgré tout que plusieurs morceaux - «Rajaz», «Sahara», «Lawrence» - font référence à l'Afrique du Nord. Cela refète-t-il un intérêt de ta part dans la culture, musicale ou autre, de cette région du monde ?

Effectivement. C'est généralement Colin qui introduit ce genre de choses dans ma vie, il amène toujours avec lui des influences de ces régions. Il me fait découvrir des musiques que je n'écouterais sans doute pas si ça ne tenait qu'à moi. Donc c'est en quelque sorte l'influence de Colin. Même un morceau comme «The Final Encore» utilise des gammes arabisantes, ce genre de choses. Ce n'est pas quelque chose de direct ou de strict, mais c'est effectivement une culture qui m'intéresse. Particulièrement en ce qui concerne le titre de l'album, Rajaz. L'idée que cette poésie déclamée au rythme du pas des chameaux aide le voyageur fatigué à atteindre son objectif, ça m'a évidemment plu ! Le morceau «Rajaz» essaie d'ailleurs de recréer cet effet hypnotique, le rythme du chameau, avec un arrangement qui évolue de façon très subtile...

Il était inévitable que Camel finisse par sortir un album sur ce thème, non ?

Complètement ! Et puis il y a aussi un aspect qui rappelle le Camel des débuts, quand les arrangements des morceaux étaient très simples, c'est quelque chose qui me manquait. J'ai vraiment apprécié, cette fois, que nous ayons enregistré les bases des morceaux tous ensemble, 'live', même si évidemment Ton n'a ajouté ses parties qu'ultérieurement. Mais tous les trois, nous étions au même moment dans la même pièce, et je crois que ça a déterminé l'atmosphère générale de l'album.

C'est quelque chose que tu avais laissé entendre dès la dernière tournée, que le prochain album serait plus 'live'...

C'est vrai. Je voulais que la musique soit sympa à jouer. Et puis il y a le fait que je me suis remis à jouer beaucoup de guitare. S'il y a une différence majeure entre les deux albums studio précédents et celui-ci, c'est que j'ai composé Rajaz à la guitare. Ça ne m'était plus arrivé depuis très longtemps - je pense que les huit ou neuf derniers albums avaient tous été composés au piano. Donc logiquement la guitare est plus présente cette fois-ci. Et l'influence de Colin, encore une fois, a été décisive. Car lorsque j'ai participé à son album solo, An Outcast Of The Islands, je me suis racheté une guitare acoustique, une Martin, spécialement pour l'occasion. Et quelque part ça a ranimé ma flamme pour la guitare, je me suis mis à en jouer tout le temps, et ça a fini par influer sur le style de l'album.

Cela t'a également rappelé quelques vieux souvenirs. «Straight To My Heart» est un hommage évident à la légendaire Stratocaster rouge de Hank Marvin...

Absolument, je vois que ça ne vous a pas échappé ! Le problème, c'est que dans le livret, il y a la photo d'une guitare rouge, mais c'est une 335, rien à voir ! Mais c'est vrai, oui, cette chanson est très autobiographique. Elle raconte le début de ma vie musicale, quand j'écoutais Radio Luxembourg, gamin... C'était sympa d'écrire ça. Musicalement, ça ne ressemble pas du tout aux Shadows, mais c'est une façon de reconnaître leur influence malgré tout.

Il y a beaucoup de guitare sur cet album, et beaucoup de sons de guitare différents aussi...

Effectivement. J'ai joué de toutes sortes de guitares, des Stratos, des Les Paul, également une guitare qu'on m'a donnée, une Bernie, qui est en fait une copie japonaise d'une Les Paul, et elle est extraordinaire. C'est principalement elle que j'ai utilisé sur l'album. J'ai aussi utilisé différents amplis, j'ai beaucoup expérimenté avec divers effets sonores. Mais globalement, je me suis simplement remis sérieusement à la guitare. Beaucoup de choses, sur les albums précédents, avaient été écrites sans même que la guitare ait a priori sa place dans l'arrangement. C'était quelque chose que j'ajoutais à la dernière minute, après-coup. Alors forcément, ça ne fonctionnait pas toujours. Je crois que lorsque la guitare est là dès le départ, le résultat est plus cohérent.

Ta musique paraît souvent commencer avec des idées relativement simples, que tu développes jusqu'à atteindre une dimension quasi symphonique. C'est particulièrement vrai avec le morceau «Rajaz», dont on sent bien qu'il fut d'abord une chanson acoustique très dépouillée...

J'ai toujours adoré la musique classique et, ce faisant, l'idée que l'on puisse développer un thème. La musique classique, c'est souvent cela, développer un thème, voir ce que l'on peut en faire. C'est une approche qui m'a toujours intéressé. C'est donc ce que j'ai fait sur "Rajaz", qui effectivement est issu d'une idée de départ très simple, même s'il y a aussi un thème qui provient du morceau précédent, «The Final Encore». Mais oui, c'est l'influence classique, je ressens naturellement ce besoin de triturer mes idées jusqu'à les rendre quasiment méconnaissables.

Tu viens de faire allusion à «The Final Encore», dont le texte est assez intriguant puisqu'il consiste en la citation de divers titres d'albums et de morceaux de Camel...

Oh, vous l'avez remarqué ? Bravo !

C'est quand même assez évident, non ?

Pas pour tout le monde, manifestement. Je discutais avec Nick Barrett de l'album, l'autre jour, et nous parlions de cette chanson, et il a fallu que je le lui fasse remarquer ! En fait, ça a commencé comme un jeu. J'ai noté sur des petits bouts de papier tous les titres des morceaux de Camel, je les ai mélangés et je les ai agencés jusqu'à ce que ça donne quelque chose qui tienne à peu près debout...

Le résultat est quand même plutôt pessimiste...

C'est vrai, la façon dont se sont combinés les différents titres est assez mystérieuse, et effectivement à l'arrivée c'est une chanson assez pessimiste. Je l'ai écrite, il est vrai, à une période où je pensais éventuellement tout laisser tomber pour passer à autre chose... Cette chanson reflète donc d'une certaine manière mon état d'esprit de l'époque. Ce n'est plus forcément vrai aujourd'hui. Mais je ne veux pas aller trop loin dans l'explication. J'aimerais que les gens se fassent leur propre idée. Si je vous dis exactement ce que j'avais en tête, ça détruira en partie l'illusion que j'ai essayé de créer.

Le message est quand même : ceci est le dernier album de Camel...

Eh bien, je vous rassure tout de suite : ce ne sera pas le dernier. Il y aura un autre album. Mais... Je ne sais pas trop quoi vous dire. L'idée, c'était aussi celle de la fin d'une époque. La fin du siècle. La fin d'un certain état des choses. Pour le monde, et pour Camel aussi, dans une certaine mesure. Rien n'est éternel, tout évolue... Mais cela ne signifie rien de plus que ça, vraiment... C'était mon état d'esprit, et c'est vrai qu'à l'époque ça parlait de la fin de Camel. Je pensais sincèrement ne plus continuer...

L'écriture de l'album s'est-elle étendue sur une longue période ?

C'est difficile à dire, car comme je l'ai dit plus tôt, je n'arrête jamais de composer. Et là, j'ai commencé dès mon retour de tournée. Ce qui me prend beaucoup de temps, c'est de trier et réunir mes idées. Car je suis très critique de ce que je fais. Tout ce que je compose passe par une phase de repos de deux ou trois mois. C'est nécessaire car, comme tout compositeur, je crois, j'ai tendance à aimer tout ce que j'écris ! Chaque morceau est un peu comme mon enfant. Et il n'évolue pas toujours de la façon que j'aurais souhaitée ! Il y en a certains dont je me lasse très rapidement, et alors ils passent à la trappe. Ça peut prendre une semaine ou deux mois, mais ça finit forcément par arriver. Donc tout ce qui finit sur un album de Camel a forcément passé ce test, l'épreuve du temps en quelque sorte. C'est ce qui me prend tant de temps, car il me faut du temps pour être satisfait de ce que j'ai écrit. C'est ce qui me ralentit et m'empêche de publier autant que je le souhaiterais parfois...

Ce processus te conduit manifestement à laisser beaucoup d'idées de côté. T'arrive-t-il de les réutiliser pour un album ultérieur ?

Pas vraiment... C'est terrible, je sais. Bon, je ne dis pas que ça n'arrive jamais, mais globalement je repars à chaque fois de zéro. Ensuite, chaque album vit sa vie, et il est tout à fait possible qu'une idée surgie de mon passé vienne s'y greffer de manière inconsciente... Il faut dire que pour Rajaz, j'ai changé mon fusil d'épaule à plusieurs reprises au cours de l'écriture. J'ai d'abord cherché à faire un concept-album, puis l'idée a fini par me lasser...

Tu veux parler de la partie «arabe» ?

Non. J'ai commencé à écrire, mais le résultat ne retenait pas mon attention sur la durée. Donc j'ai complètement laissé tomber, parce que ça n'était tout simplement pas assez bon. Et dans ce cas, il me faut revenir au point de départ, tout recommencer. C'est aussi pour cela que ça prend si longtemps. C'est bien d'être critique avec soi-même, mais c'est aussi quelque chose de contraignant... Ça vous bloque !

Tu interprètes l'ensemble des parties vocales de l'album. Est-ce parce que tu te sens maintenant assez confiant pour le faire, ou simplement parce que Colin n'était pas disponible ?

C'était effectivement avant tout une question pratique. Colin avait enregistré ses parties de basses, puis était reparti immédiatement pour l'Europe. Je souhaitais vraiment qu'il chante certains morceaux. Mais il était très occupé, il avait cette tournée européenne qui commençait juste après les séances d'enregistrement. Je me suis donc retrouvé sans autre alternative que de tout faire moi-même. Mais ce n'était pas mon intention de départ...

Quels morceaux pensais-tu lui laisser interpréter ?

Je voulais qu'il chante «Lawrence»... «The Final Encore», également... Je pensais également à «Rajaz», peut-être...

C'est pourtant un morceau qui, vocalement, te va comme un gant...

Oui... Des choses très intéressantes se sont produites cette fois-ci, car j'ai envisagé le chant d'une manière différente, de l'interprétation jusqu'au mixage final. Il y a deux morceaux, «Shout» et «Straight To My Heart», ce sont sans doute les deux premiers morceaux de l'histoire de Camel dans lesquels la voix n'est pas modifiée par des effets. Elle est totalement brute. Et c'est quelque chose que je n'avais jamais fait auparavant. Je souhaitais créer une ambiance assez intimiste, comme si j'étais là, dans votre salon. Ça fait partie des imprévus de cet album...

Pourquoi, justement, utilisiez-vous tous ces effets sur les voix à l'époque, alors que ce n'est pas si mal au naturel ?

Le problème remonte en fait à notre tout premier album. Le producteur trouvait que nous étions tous des chanteurs exécrables. Nous avons donc fait passer des auditions pour trouver un chanteur, mais nous n'avons trouvé personne qui soit meilleur que nous ! Nous nous sommes alors dit que si tous ces gens qui se considéraient chanteurs étaient moins bons que nous, alors autant chanter nous-mêmes ! C'est donc ce que nous avons fait. Mais en même temps, nous n'avions pas très confiance en nous et nous cachions nos voix sous des tonnes d'effets. Mais d'un autre côté, ça nous a incités à trouver notre propre style, basé davantage sur l'instrumental. Il nous a fallu du temps pour reprendre confiance, et le chant est demeuré, tout au long de la carrière de Camel, notre point faible. Il y a eu quelques phases plus positives, avec des gens comme Richard Sinclair ou Chris Rainbow, mais... En ce qui me concerne, je ne suis pas vraiment un chanteur, je me considère avant tout comme un compositeur et un guitariste. Maintenant, je suis très serein par rapport à tout ça. Je pense que je chante correctement, peut-être pas de façon extraordinaire, mais assez bien, je crois, pour faire passer l'idée générale de la chanson, ce qui est l'essentiel.

Composes-tu toujours en gardant à l'esprit tes propres possibilités vocales ?

Pas du tout. Je compose comme ça me vient. Et parfois je le fais dans des tonalités absolument impossibles. J'écris au piano, je chantonne vaguement quelque chose, et quand c'est fini je me rends compte que je suis incapable de la chanter ! C'est arrivé avec un morceau comme «Fingertips», qui est vraiment très grave. Pareil pour «Rose Of Sharon», qui a donné beaucoup de fil à retordre à Mae McKenna, qui est pourtant une chanteuse fantastique. Quand je compose, c'est spontané, je ne pense pas à toutes ces choses là. C'est quand j'ai terminé que je commence à me demander si le morceau colle ou pas avec l'esprit de Camel.

Si ça ne colle pas, ça finit à la poubelle ? As-tu déjà pensé à faire un album qui ne soit pas du Camel ?

Ça m'est arrivé, mais Camel mobilise l'essentiel de mon énergie. Il m'est souvent arrivé, c'est vrai, de me dire, «bon, celui-là irait bien pour un album de blues». Parfois, c'est trop bluesy, et je me dis que ce serait bien de faire un album blues. D'ailleurs, tout au long de ma carrière, on m'a toujours dit que je devrais faire deux choses : (a) des musiques de films, et (b) un album de blues. Moi, je réponds, «vous avez sans doute raison, oui...». Mais le fait est que si je ne l'ai jamais fait, c'est sans doute que je n'ai pas si envie que ça de le faire !

Parlons maintenant du rôle de Ton Scherpenzeel sur l'album. En dehors des parties très reconnaissables, comme son solo sur «Lost and Found», a-t-il été important ?

Eh bien, j'ai joué un certain nombre de parties de claviers moi-même, et Ton est intervenu, en fait, là où je lui ai demandé de le faire. Mais je lui ai laissé une marge de manœuvre conséquente. C'était une manière de fonctionner très intéressante. Je lui ai envoyé un CD-Rom avec les morceaux, qu'il a donc chargé sur son ordinateur. Je ne lui ai imposé aucune contrainte ni donné d'indications précises. Régulièrement, il m'envoyait des courriers électroniques avec des fichiers son que je pouvais alors écouter sur mon ordinateur. Ce fut très facile pour moi, car j'aimais tout ce qu'il faisait ! Évidemment, je n'ai pas pu tout garder, par exemple sur «Lawrence» où il avait mis beaucoup trop de choses ! Il fallait que je prenne une décision, et de toute façon il le savait, il mettait sciemment plusieurs parties entre lesquelles je devais choisir. En matière d'arrangements, Ton est absolument extraordinaire. Il est très bon pour tout ce qui est classisant. Donc c'était un vrai bonheur de pouvoir travailler avec lui. Mais sur certaines pièces, «Three Wishes», par exemple, c'est essentiellement moi.

S'il ne souffrait pas de cette peur de prendre l'avion, penses-tu que Ton ferait encore partie de Camel aujourd'hui ?

Oh, absolument ! Je ne peux pas répondre pour lui, bien sûr, mais... J'ai toujours adoré son travail. C'est un excellent compositeur, et c'est ce qui m'intéresse le plus chez lui. Mais c'est aussi, évidemment, un excellent musicien, et il possède un merveilleux sens de l'humour. Toutes ces choses combinées font qu'il est très agréable de travailler avec lui. Mais le problème, comme vous le dites, c'est qu'il n'aime pas quitter les Pays-Bas. L'Europe, à la limite, mais pour aller aux États-Unis ou au Japon, il n'y a guère d'autre moyen que l'avion. Ça poserait de gros problèmes d'ordre pratique...

Puisque nous parlons de tournée, quelle est la situation à l'heure actuelle ? Il semblerait que les réticences se situent davantage du côté de l'équipe technique que du groupe...

Effectivement, Laurie Small, notre tour-manager, a choisi de se réorienter professionnellement, ce qui peut se comprendre, car nous ne tournons pas assez. C'est un excellent tour-manager, mais il lui faut gagner sa vie d'une manière ou d'une autre, et c'est le cas de tous les gens qui travaillent pour nous sur les tournées. Notre ingénieur du son, Andrew Jones, travaille par exemple avec Paul Weller, et celui-ci le rémunère y compris en dehors des tournées, car il veut se le garder pour lui ! Cela ne nous permet pas de travailler avec lui... Mais le problème ne se situe pas qu'à ce niveau. On peut toujours réunir une équipe. Le problème, c'est l'organisation d'une tournée. Nous n'avons pas de grosse maison de disques pour financer ça, nous devons tout faire nous-mêmes, et c'est parfois très difficile. Pourtant, Susan et moi adorons les tournées ! Si ça ne tenait qu'à moi, je serais en tournée au moins six mois par an !

Quels problèmes en particulier vous ont conduits, à la fin de la dernière tournée, à annoncer que ce serait certainement la dernière ?

Il y avait beaucoup de stress du côté des finances. Il y avait aussi de la tension à l'intérieur du groupe, essentiellement du fait de Foss [Patterson], qui ne s'investissait pas autant dans le groupe que nous l'aurions espéré. Mais c'était surtout au niveau de l'équipe technique, en fait. Je ne veux pas rentrer dans les détails, mais l'aspect organisationnel était très stressant, et à la fin Susan et moi nous sommes demandés si nous voulions vraiment passer par là à chaque fois que nous ferions une tournée. Et à ce moment là notre réponse était non. Nous étions vraiment épuisés. Mais le temps fait son œuvre, de nouvelles alternatives voient le jour et tout redevient possible...Il est certainement trop tôt pour annoncer quoi que ce soit, mais nous pouvons espérer une tournée de Camel dans le courant de l'année prochaine, non ?Eh bien, nous en avons parlé à notre agent, et il y a un certain nombre de promoteurs qui aimeraient que nous tournions. Et nous voulons tourner. C'est tout ce que je peux dire pour le moment. Cela dépend de plusieurs choses. L'une d'entre elles est de trouver une solution au problème des claviers. Je n'ai pas encore trouvé de claviériste qui convienne à notre musique et avec lequel il soit agréable de travailler. Une fois que ce problème sera réglé, je ne vois plus guère d'obstacles...

Pour conclure cet entretien, une question en forme de bilan. Peux-tu nous dire ce qui te rend le plus fier, que l'on te considère comme un grand guitariste ou un grand compositeur ?

C'est une question intéressante... Je dirais comme un grand guitariste. Évidemment, j'adore composer, c'est quelque chose qui me procure une joie immense. Mais quelque part je pourrais presque me contenter d'écrire une chanson et de la jouer à Susan. Bien sûr, ça ne suffit pas, parce qu'il faut bien que je gagne ma vie ! (rires) Mais ça suffit presque à me satisfaire de ce point de vue. La guitare, c'est autre chose. J'ai toujours adoré la guitare, entre nous c'est une histoire d'amour qui ne cessera sans doute jamais. J'ai des amis avec lesquels je ne parle que de guitares. Je suis toujours à l'affût des derniers modèles, des derniers équipements... Mais au final je suis sans doute plus doué en tant que compositeur qu'en tant que guitariste...

Pardon ? Dis-tu vraiment cela sérieusement ?!?

Je sais... J'ai du mal à me juger de ce point de vue. J'ai toujours pensé qu'en tant que guitariste je n'étais pas... si doué que ça. Qu'un jour, quelqu'un découvrirait que finalement je n'étais pas si bon. Mais il est difficile de savoir ce qu'on vaut. Je sais qu'il y a quelque chose d'intéressant qui se dégage de mon jeu, mais j'ai du mal à dire quoi. Quand j'écoute des gens comme Eric Johnson ou Allan Holdsworth, ça me colle au plafond. Comment diable jouent-ils autant de notes ? Mon cerveau peut à peine le concevoir, et mes doigts seraient certainement incapables de suivre... Mais on relativise tout ça en vieillissant. Je me suis que je ne peux sans doute pas jouer autant de notes, mais que par contre je peux y mettre plus de feeling. Pour revenir à votre question... je n'y ai pas vraiment répondu. Je crois que j'aimerais être un grand guitariste, et reconnu comme tel.

N'as-tu pas l'impression que c'est déjà le cas, que les gens pensent à Camel comme «un groupe avec un super guitariste» ?

Je ne crois pas, non. J'imagine que c'est le cas pour certains, bien sûr, et de ce point de vue Rajaz remet sans doute les choses à leur place. Tous les gens qui m'écrivent en ce moment disent que c'est génial, qu'il faut que je joue encore plus de guitare. Et moi, évidemment, ça me fait énormément plaisir. Parce que j'ai toujours vu Camel comme un groupe à claviers, plus qu'un groupe à guitare...

Pour terminer vraiment cette fois, peux-tu nous dire quelques mots sur Susan et la façon dont elle influence Camel ?

Son influence est immense. Je comprends que ce soit difficile pour elle de le dire, car il est difficile de dire dans quelle mesure on influence quelqu'un. Pour moi, c'est facile, je sais combien elle est importante, combien elle influence beaucoup de mes décisions, en particulier celles qui concernent Camel. C'est à elle, aussi, que je dois d'avoir remis Camel en route, avec Dust And Dreams, d'avoir repris contact avec les gens qui achètent nos disques. Tout ça, c'est grâce à elle. Bien sûr, j'ai mon propre cerveau, donc je ne fais pas seulement ce qu'elle me dit de faire ! Mais elle a une très bonne oreille critique, une bonne oreille musicale. Elle a toujours son mot à dire dans la production des albums, dans le choix des morceaux. Ce qui ne signifie pas forcément qu'elle ait toujours le dernier mot ! Mais c'est comme ça que ça se passe, dans une relation amoureuse, on s'influence l'un l'autre... C'est une chose merveilleuse qui rejaillit forcément dans votre vie. Et Camel est une grande partie de ma vie, donc bien sûr elle a une influence sur Camel. Mais elle préfère rester dans l'ombre. Elle n'a aucun besoin d'être adulée... Ça, c'est mon domaine réservé ! (rires)

Entretien avec Susan HOOVER :

On ne sait pas grand-chose de ton parcours avant que tu ne deviennes la parolière de Camel, hormis que tu animais une émission de radio aux États-Unis au milieu des années 70... Cette évolution dans ta carrière était-elle logique ?

Je ne sais pas si l'on peut parler d'une évolution logique... Ça s'est passé comme ça, c'est tout. J'avais du mal à trouver du travail dans les radios en Angleterre car je n'étais pas syndiquée. J'ai donc opté pour une carrière en indépendante. Je faisais des interviews, des articles courts, ce genre de choses. J'avais toujours écrit de la poésie, c'était un hobbie pour moi. Donc le faire pour Camel était peut-être la suite logique. En tout cas, Camel fut ma première expérience heureuse en tant qu'auteur de textes et c'est restée la seule...

Est-il vrai que tu as contribué à l'écriture des textes de I Can See Your House From Here ? Que penses-tu généralement des textes de Camel de cette époque ?

Effectivement, j'ai participé à ces textes. Mais je n'étais pas la seule. Pendant les séances d'enregistrement, tout le monde était assis dans différents coins du studio à gribouiller des feuilles de papier. Même le chat du studio essayait de le faire ! (rires) On se renvoyait les lignes de texte les uns aux autres comme des frisbees. C'était vraiment sympa, en fait... Pour ce qui est des textes des premiers albums, je crois que tous les membres du groupe seraient d'accord pour dire qu'ils n'étaient pas leur préoccupation principale. Personnellement, j'ai toujours aimé ceux de «Mystic Queen». Ils n'avaient aucun sens mais je les aimais bien...

L'idée de revenir aux concept-albums, avec cette fois un mélange de chansons et d'instrumentaux, était-ce la tienne ?

L'inspiration de Nude était la mienne. Je lisais un livre intitulé «Les Plus Grands Fiascos», ou quelque chose comme ça. Et il y avait une page sur ce soldat japonais qui avait cru pendant plus de vingt ans que la seconde guerre mondiale n'était pas terminée... Cette histoire m'a tout de suite fascinée. Mais je n'y voyais pas un échec. J'y voyais surtout un exemple frappant de la foi aveugle qui représente à la fois le bien et le mal qui existent en chacun de nous, et cette condition humaine m'inspire profondément. Bien que j'aie ensuite imaginé complètement les détails de l'histoire, j'ai découvert par la suite qu'elle était très similaire à celle de Hiroo Onada, excepté qu'il a fini par quitter le Japon pour aller vivre en Amérique du Sud et y ouvrir un centre pour la paix et la nature. Après Nude, il y a eu The Single Factor, et faire cet album ne fut pas plus facile pour moi que pour les autres. Trop de changements, de pressions contradictoires. Stationary Traveller étaient encore plus un concept-album que les apparences ne le suggéraient. Dust And Dreams, de même que Harbour Of Tears, étaient l'inspiration d'Andrew, même si dans le second cas je parlerais davantage d'un développement que d'une inspiration...

Trouves-tu que la musique que compose Andy se prête naturellement à l'inclusion de textes ?

Je dirais qu'il écrit de la musique très lyrique... J'ai toujours écrit mes textes par rapport à sa musique, nous n'avons jamais procédé de la manière inverse.

Pour Nude, tu avais écrit en plus des paroles un long texte de présentation. Pourquoi ne pas avoir réédité la chose, en particulier pour Stationary Traveller ?

En fait, je l'ai fait, mais les choses ne se sont pas passées comme je l'avais escompté. Les albums ont une vie propre qui n'est pas forcément prévisible. Il y a aussi le fait que nous ne voulions pas qu'il y ait une histoire aussi précise que pour Nude. Mais pour être totalement honnête, je dirais que les histoires courtes sont ce qu'il y a de plus difficile à écrire. Tellement de choses à dire en si peu de temps... La fin de Nude existait avant même que je ne commence à écrire donc l'histoire était déjà à moitié terminée...

Andy écrit ou co-écrit toujours certains textes. Dans quels cas ?

Parfois, j'ai besoin d'aide, et parfois ça se passe simplement comme ça. Pour Rajaz, il était absolument nécessaire que ce soit Andy qui écrive le texte de «Straight To My Heart», puisque c'était une chanson autobiographique. Personne ne pouvait dire ces choses mieux que lui...

As-tu joué un rôle dans l'absence de concept sur cet album ?

Pas du tout. Je préfère qu'il y ait un concept. Je peux alors m'insinuer dans la personnalité de chaque personnage et les faire s'exprimer à travers mes textes. J'ai beaucoup aimé travailler sur Dust And Dreams. Tous les personnages étaient très puissants.

Tu es souvent considérée comme le cinquième membre officieux de Camel. Acceptes-tu cette dénomination, et recouvre-t-elle un apport qui dépasse la seule écriture des textes ?

Je considère ceci comme un compliment, et le côté 'officieux' me convient parfaitement. Je pense que mon influence n'est pas toujours évidente, y compris pour moi, parce que j'ai d'abord été une fan de Camel avant d'en faire partie, directement ou indirectement. Ce que je peux dire, c'est que je n'ai jamais composé de musique. Ce n'est pas mon domaine. Pour le reste, difficile de vous répondre. Je crois que le mieux serait de demander à Andy...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°33 - Décembre 1999)