BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Irish Air (0:57)
2. Irish Air (Instrumental Reprise) (1:57)
3. Harbour Of Tears (3:13)
4. Cobh (0:51)
5. Send Home The Slates (4:23)
6. Under The Moon (1:16)
7. Watching The Bobbins (7:14)
8. Generations (1:02)
9. Eyes Of Ireland (3:09)
10. Running From Paradise (5:21)
11. End Of The Day (2:29)
12. Coming Of Age (7:22)
13. The Hour Candle (A Song For My Father (23:00)

FORMATION :

Andrew Latimer

(guitares, flûtes, claviers, chant, flageolet)

Colin Bass

(basse, chant)

Mickey Simmonds

(claviers)

David Paton

(basse, chant)

Mae McKenna

(chant a capellat)

John Xepoleas

(batterie)

Neil Panton

(hautbois, saxophone soprano, harmonium)

CAMEL

"Harbour Of Tears"

Royaume-Uni - 1996

Camel Productions - 62:14

 

 

Andy Latimer a manifestement trouvé, dans la formule de l'œuvre conceptuelle inaugurée en 1991 avec Dust And Dreams (mais ébauchée dès Nude en 1981), une forme de confort créatif. On note en effet d'emblée une frappante similitude de construction entre le présent album et son prédécesseur : en gros, une première moitié rythmée par des interventions vocales, dont la fonction première est de nous présenter l'histoire et ses protagonistes; et une seconde, à forte dominante instrumentale, plus suggestive et fonctionnant sur la base d'une osmose émotionnelle entre compositeur et auditeur.

Harbour Of Tears a donc été conçu à partir du même moule que son devancier immédiat; il est néanmoins empreint d'une essence mélodique différente. Si Dust And Dreams, par l'évocation de la crise économique des années 30, baignait dans une constante et douloureuse mélancolie, ici c'est globalement une atmosphère celtique plus joyeuse qui domine les compositions : de la très belle introduction 'a capella' chantée par Mae MacKenna aux mélodies folkloriques des 'tin whistles', en passant par deux courtes chansons acoustiques, les références explicites de Latimer à sa culture irlandaise sont nombreuses... Cependant et pour l'essentiel, on retrouve la griffe du talent de Camel avec son lot de nouveautés plus ou moins importantes.

Bien qu'en conservant certains aspects, Harbour Of Tears rompt avec les atmosphères presque 'new age' de Dust And Dreams. Les transitions sont d'ailleurs mieux amenées, peut-être parce que cet album (c'est particulièrement clair sur "Coming Of Age") a davantage été conçu pour un groupe.

Ne nous leurrons cependant pas : unique compositeur, Latimer monopolise plus que jamais l'attention, cumulant chant, guitares et flûte (utilisée plus intensivement qu'auparavant, et c'est tant mieux !). Ce qui ne l'empêche pas de faire appel à un nombre accru d'instrumentistes classiques (hautbois, cor anglais, violon et violoncelle), pour de courtes mais superbes interventions.

Bref, l'heure n'est plus au pessimisme et au désespoir, et pourtant l'énergie positive qui se dégage de Harbour Of Tears plonge ses racines dans un terreau des plus dramatiques. C'est suite à la mort de son père, en 1993, qu'Andy Latimer a entrepris des recherches sur ses ascendances familiales, et s'est découvert des origines irlandaises. Comme des dizaines de milliers d'Irlandais, ses ancêtres avaient fui leur patrie lors de la grande famine qui décima le pays dans les années 1850. La thématique développée à partir de cet argument de base aborde divers thèmes qui le touchent particulièrement : le déracinement, le déchirement de l'exil, la recherche de ses origines, la perspective de la mort...

On pourra néanmoins trouver, et c'est le premier défaut de cet album, que l'adaptation littéraire, et son pendant vocal, manque parfois d'imagination. Le récit est narré de façon convenue, et l'émotion cède parfois la place à une certaine mièvrerie. C'est particulièrement le cas dans "Send Home The Slates", chanté par David Paton. N'omettons néanmoins pas de mentionner d'authentiques réussites, comme le très émouvant "End Of The Day", la similitude de son intitulé avec celui de "End Of The Line" sur Dust And Dreams n'est peut-être pas le fruit du hasard puisque l'un comme l'autre sont le prélude à de longues minutes de grandioses festivités instrumentales...

Ce qui est sûr, c'est que les écoutes répétées ne pardonnent pas à ces chansons (exception faite, il faut le souligner, de "Eyes Of Ireland" et le sus-cité "End Of The Day") leur stricte référence au format 'chanson' (certes rehaussé de ponts instrumentaux plus ou moins conséquents), et c'est plus par contrainte (la continuité de l'œuvre) que par plaisir que l'on s'acquitte de leur écoute.

Vous l'aurez certainement deviné, il existe une forte (en tout cas, de plus en plus forte au fil des écoutes) dichotomie entre les deux moitiés de ce nouvel album. L'image est loin d'être originale, mais Harbour Of Tears donne l'impression d'avoir été mis au monde par un artiste à la double personnalité (Dr Andy et Mr Latimer, par exemple). Renouveler la dualité structurelle de Dust And Dreams est sans nul doute une faute de goût; comment penser que les mélomanes du monde entier, transis de passion pour ce vieux chameau encore alerte, puissent se contenter d'une telle réplique et ne pas éprouver une petite déception... Latimer a beau expliquer (justifier ?) son choix dans l'entretien ci-après, il en fallait bien plus pour oublier les cinq années de silence...

La séparation qualitative et stylistique, constatée avec la même incrédulité sur cet album que sur son prédécesseur, demeure incompréhensible. Dans un premier temps, il devient carrément impossible de ne pas réprimer un sentiment de colère, tant l'impression d'être passé de peu à côté d'une forme parfaite de symphonisme est prégnante. Heureusement ou pas, c'est au sommet de notre courroux que, intelligemment et empreint d'un charisme irrésistible, Latimer sait enfiler son habit d'orfèvre mélodiste. Toute inclination critique se trouve subitement dissoute, et laisse immédiatement la place à une douce béatitude. Les vingt minutes instrumentales qui viennent clore Harbour Of Tears sont magistrales. Leur indicible profondeur émotionnelle risque de rendre fous ceux qui oseront la sonder, tant les mélodies rencontrées s'extraient de toute contingence terrestre. La visite des lieux s'effectue encore et toujours par les arabesques symphoniques de la guitare chantante du maître de séance. Tour à tour majestueux et exalté, cet instrument bouleverse les sens de l'auditeur, au point d'en faire un personnage docile et amnésique. La musique de Latimer, quand elle prend ce visage si pur, détruit tous les repères, quels qu'ils soient, et créent de nouvelles valeurs auxquelles il semble vain de résister. Écouter Camel réciter sa leçon avec une telle classe, cela revient à tout renier, y compris ses certitudes et ses préférences stylistiques. Plus rien d'autre n'existe alors que cette sensation d'absolu musical.

Messieurs, reprenez conscience, il vous faut conclure...

Il ne fait désormais plus aucun doute qu'Andy Latimer est, contrairement à l'époque de sa reprise en main autoritaire et maladroite de Camel, un compositeur d'une envergure suffisante pour assumer seul la fonction créative au sein de son 'groupe'. Les limites indéniables (mais relatives : le talent appelle toujours l'exigence) de Harbour Of Tears sont donc à chercher ailleurs, et notamment dans la rigidité formelle d'un cadre expressif qui, s'il fut jadis le moyen d'échapper aux conventions imposées par des maisons de disques frileuses, s'avère aujourd'hui limitatif (irait-on jusqu'à dire castrateur ?).

De plus, et sans mésestimer les progrès effectués au fil des années sur ce point, il est clair que Latimer et ses acolytes ne sont jamais aussi brillants que lorsqu'on leur laisse pour tout moyen d'expression leurs seuls instruments.

Ce constat, à chaque fois renouvelé, doit-il nous conduire à souhaiter, voire réclamer, que Camel officie à l'avenir (comme il l'a fait, rappelons-le, sur un unique album, le célèbre The Snow Goose, qui fut d'ailleurs son plus gros succès commercial - comme quoi l'originalité peut parfois payer...) dans un registre totalement instrumental ? Il est en tout cas tentant de le faire car, au delà d'une simple baisse d'inspiration quand le chant apparaît, la sensibilité musicale de Latimer n'est désormais plus transcendée que sur les seules séquences aphones.

Camel est, à l'instar de Pendragon avec The Masquerade Overture, à la croisée des chemins. Une décision essentielle quant à son avenir artistique, est à prendre : la (pourtant savoureuse) recette de Dust And Dreams est en effet désormais éprouvée (son successeur est globalement d'un niveau inférieur) et nécessite donc des réajustements. La plénitude artistique du groupe dépend alors de ces derniers, notre sentiment (limite des parties vocales et surtout de leur intégration à la musique) n'étant bien sûr qu'une des possibilités... A Latimer maintenant de nous surprendre à nouveau, comme il avait su brillamment le faire en 1991...

Aymeric LEROY et Olivier PELLETANT

Entretien avec Andy LATIMER :

En découvrant le concept de Harbour Of Tears, on pouvait s'attendre à un album très triste et nostalgique. Pourtant, il en ressort beaucoup plus d'énergie positive que de Dust And Dreams. As-tu voulu exprimer qu'au-delà du déchirement des séparations, il y a la foi en an avenir meilleur ?

C'est vrai, Cet album exprime des émotions très diverses, il y a certes la tristesse du personnage principal quittant les siens, et l'impossibilité pour un père et son fils de communiquer... Mais aussi de l'espoir, et l'aspiration à une vie nouvelle. Vous savez, lorsque je compose, cela me vient du cœur, pas de la tête. Mes sentiments à l'égard de chaque morceau sont donc assez personnels, et très difficiles pour moi à exprimer. Je préfère d'ailleurs ne pas essayer de trop en dire, je préfère laisser chacun trouver sa propre interprétation et voir ce qu'il veut derrière telle eu telle émotion que ma musique lui fait ressentir.

Les mélodies d'inspiration celtique qui baignent l'album sont-elles aussi nouvelles pour toi qu'elles le sont pour les amateurs de longue date de Camel ?

Oui. Ceci dit, ceci ne concerne pas la totalité de l'album. La 'celtitude' ne constitue que l'une des facettes de la personnalité du héros, et ne transparaît donc qu'à des moments bien précis du récit. Pour le reste, je dirais que chacun des albums de Camel possède une 'saveur' qui lui est propre. C'est en fonction de l'histoire...

On peut donc s'attendre à découvrir, sur les futurs albums de Camel, d'autres aspects de ta personnalité musicale, qui n'auraient pas jusqu'ici trouvé l'opportunité de s'exprimer ?

Je l'espère ! Je ne crois pas avoir encore fait complètement le tour de ma "personnalité musicale"... chaque album, en quelque sorte, en met à nu une nouvelle facette. Quoi qu'il en soit, ce n'est jamais consciemment que j'oriente ma musique vers tel ou tel style. C'est l'inspiration du moment qui le détermine.

Il semble que la formule du concept-album mêlant chansons et instrumentaux, inaugurée avec Nude en 1981, soit celle qui convienne le mieux à Camel. Elle a en tout cas eu le mérite de concilier accessibilité et sophistication, deux tendances jusqu'alors antagonistes chez Camel. Est-ce également ta vision des choses ?

Je ne sais pas vraiment. Il est difficile d'analyser l'évolution stylistique de Camel. On peut constater certaines tendances a posteriori, mais pour ce qui est de la prospective, c'est totalement impossible. Je n'ai rien planifié, en tout cas, si c'est ce que vous me demandez ! Cependant, je suis d'accord pour dire que le 'concept-album' est définitivement le cadre artistique que je préfère. J'aime beaucoup le défi qu'il représente pour moi en tant que compositeur.

L'impression donnée par Harbour Of Tears, comme Dust And Dreams, est que le groupe ne 'décolle' vraiment que lors du dernier tiers, majoritairement instrumental, une fois qu'il s'est en quelque sorte acquitté de ses obligations 'littéraires', donc vocales. Qu'en penses-tu ?

Je suis partiellement d'accord. Je fais en sorte de ménager une sorte de progression au sein de l'album, un peu à la manière d'un metteur en scène. Et, logiquement, le point culminant de l'ensemble doit se situer à la fin, pour que, une fois l'album terminé, l'auditeur soit tenté de rééditer l'expérience dans son intégralité, pour revivre à nouveau cette montée émotionnelle.

Était-il inévitable que Camel devienne, au fil des années, le groupe d'un seul homme? Vu la qualité des musiciens t'ayant secondé au fil des années (Kit Watkins, Richard Sinclair, Ton Scherpenzeel, Jan Schelhaas, Colin Bass...), on peut s'étonner que leur part dans la composition n'ait pas été plus significative...

C'est un vaste problème... Pour résumer, je dirais qu'à mon sens, la création musicale au sein d'un groupe doit être un processus collectif. Or, les musiciens que vous mentionnez, hormis Jan Schelhaas, ont tous une carrière de leur côté, et composent rarement avec d'autres. Il était donc difficile de les impliquer malgré eux dans un travail d'écriture à plusieurs. Vous savez, c'est un peu comme dans une équipe de football : vous pouvez réunir les onze meilleurs joueurs du monde dans la même équipe, mais le risque est que chacun joue à sa façon, sans se préoccuper de la dynamique collective. Voilà, en gros, la raison pour laquelle j'assume à présent seul la direction de Camel.

L'avis de Susan HOOVER :

Compagne d'Andy Latimer et co-auteur de la plupart des textes de Camel depuis la fin des années 70, Susan Hoover nous donne de précieux indices sur la façon dont celui-ci construit ses œuvres :

"Andy aime créer des thèmes mélodiques récurrents que l'on retrouve tout au long d'un album donné, des "riffs" qui réapparaissent sous des formes différentes pour finalement se mêler lors de la dernière partie... Ce que j'apprécie dans cette démarche, du point de vue de l'écriture des textes, c'est que c'est un moyen de suggérer la présence des personnages du récit par le biais de mélodies, sans qu'il y ait besoin de mots pour la signaler. Ainsi, la musique exprime des sentiments, et c'est à mon vis ce qu'Andy sais faire de mieux. Je comparerais ça à une sorte de jeu vidéo interactif, une réalité virtuelle qui s'insinue dans votre esprit et à laquelle l'auditeur donne l'apparence qu'il souhaite. Vous pouvez décider de ce que vous voulez voir, et l'avantage, c'est que pour jouer, vous n'avez pas besoin d'acheter tout un équipement hors de prix et de vous couvrir la tête et les bras d'appareils bizarres !...".

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°15 - Printemps 1996)