BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

El Eco Del Sol pochette

PISTES :

1. Resplandor (3:49)
2. El Eco Del Sol (9:05)
3. Ariel (3:45)
4. Omer (6:49)
5. Cielo Negro (5:41)
6. Penas (7:25)
7. Por La Mañana (3:52)
8. La Vaca Roja (7:39)

FORMATION :

Federico Silva

(guitares électrique et acoustique)

Virginia Maqui Tenconi

(clavirs, direction de choeur)

Alvar Llusá Damiani

(violons électrique et acoustique)

Emilio Tomás Ariza

(flûte traversière, choeurs)

Juan Ignacio Varela

(saxophone ténor)

Daniel Andreoli

(basse, composition)

Julian Bachmanovsky

(batterie)

INVITÉS

Pablo Murgier
(claviers)

Anibal Dominguez
(flûte traversière)

Manuel De La Cruz Zambrano
(percussions)

Lucas Aguirre
(voix)

Oscar Amaya Agostina Tudisco
(choeurs)

Ana María Battezzati
(choeurs)

Pablo Mancuso
(choeurs)

Florence Stefanelli
(choeurs)

Abigail D'Angiolillo
(choeurs)

Paula Liffschitz
(choeurs)

Tina Haus
(choeurs)

BUBU

"El Eco Del Sol"

Argentine - 2018

Viajero Inmóvil Records - 48:04

 

 

Il y a quarante ans de cela, sous la férule du compositeur Daniel Andreoli, le groupe argentin Bubu sortait un album extraordinaire : Anabelas. Souvenons-nous. En cette année 1978, l'Argentine pliait sous la botte de la junte militaire du général Jorge Videla. Pendant l'été, s'y déroulait la Coupe du Monde de Football, gagnée par une Argentine nationaliste en liesse au moment même où les militaires continuaient de torturer les prisonniers politiques à tour de bras... Météorite dans une ère où le rock progressif n'avait plus la côte, balayé par les déferlantes du disco, de la new wave et du punk, Bubu n'allait pas survivre à cette période...

Après un nouvel EP, Resplandor, sorti en 2016 dont les trois titres seront repris sur le nouvel album, Bubu publiait chez le label de progressif argentin Viajero Inmóvil Records, ce second opus, El Eco Del Sol (L'écho du soleil) en septembre dernier. Daniel Andreoli a repris les commandes de la composition et des arrangements, a même dégainé sa basse, et s'est entouré de jeunes musiciens correspondant à l'esprit initial de Bubu, à savoir mélodies complexes, variété instrumentale et créativité. Sur la base quasi obligatoire d'un groupe de rock progressif (batterie, basse, guitare, claviers), le groupe s'est adjoint violon, saxophone et flûte traversière, plus des invités (sur les titres de l'EP notamment) et rien moins que neuf choristes. Le chant proprement dit, en espagnol, n'apparaît quant à lui que sur deux des huit titres qui composent cette oeuvre (là où Anabelas n'en comptait que trois dont une longue pièce de près de vingt minutes).

Curieusement, les quarante années passées entre les deux disques ne semblent pas avoir eu prise sur les compositions d'Andreoli, comme si elles avaient été prêtes depuis tout ce temps. Pourtant, les sons, l'interprétation et même la sève de El Eco Del Sol résonnent d'une modernité néo-classique évidente (comme sur "Por La Mañana" ou "La Vaca Roja"). Les choeurs - déjà marque de fabrique de Bubu sur Anabelas - apportent un souffle et une dynamique supplémentaires, un peu comme chez Magma ou l'hybride récent d'Änglagård, All Traps On Earth (A Drop Of Light, 2018). Les Argentins délivrent également une part non négligeable de cette sauvagerie que peuvent contenir certaines oeuvres de King Crimson - écoutez déjà "Resplandor" pour vous en convaincre.

Avec le chant de l'invité Lucas Aguirre - clair, puissant et doté d'un beau vibrato -, "El Eco Del Sol" prend curieusement des teintes de progressif italien (la flûte doit y être pour beaucoup), et le titre bastonne grâce à la basse d'Andreoli qui prend les allures de celle de Chris Squire. La fureur et un certain côté théâtral illuminent ce titre avec des constructions alternées dont certaines prennent cet aspect martial divinement crimsonien sur lequel flûte (Emilio Tomás Ariza) et saxophone (Juan Ignacio Varela) donnent les aérations tandis que le violon de Alvar Llusá-Damiani puis la guitare de Federico Silva deviennent furieux (7:10 à 8:00). Si "Ariel" est plus doux et ramène aux premiers King Crimson ou aux Moody Blues, le violon évoque néanmoins celui d'Eddie Jobson dans UK - contemporain de Bubu il y a quarante ans. "Omer" reprend un peu les codes de "El Eco Del Sol", avec encore très belle voix d'Aguirre, mais aussi la flûte de l'invité Anibal Dominguez et encore le violon et le saxophone - avec notamment un très beau solo final. La seconde partie de l'album est purement instrumentale et délivre aussi de belles chevauchés ("Cielo Negro"), des choeurs sublimes ("Penas"), un saxophone et des percussions - par Manuel De La Cruz Zambrano - bien cadencés ("Por La Mañana") ou une valse jazzy hallucinée ("La Vaca Roja" avec encore de brillantes percussions évoquant le meilleur Santana).

Si l'on en croit l'adage, c'est dans les vieux pots que l'on fait la meilleure soupe. Le chef étoilé Daniel Andreoli n'a néanmoins pas omis d'y insérer des ingrédients actuels, rassemblant en particulier autour de lui des instrumentistes et chanteurs inspirés. Quand le rock progressif prend ses habits de lumière et se pare de néo-classicisme et de fusion jazz, il donne à entendre des oeuvres comme ce El Eco Del Sol, pétri de qualités, d'ambiances variés, de surprises et d'équilibre débridé où bon nombre de sentiments et sensations peuvent toucher et emporter l'auditeur. On voudra croire que le Bubu de Daniel Andreoli n'attendra pas à nouveau quarante ans pour produire un tel résultat. Dans tous les cas, la découverte ou la redécouverte de Anabelas est vivement conseillée pour encore mieux mettre en perspective un El Eco Del Sol addictif et lumineux.

Henri VAUGRAND

(chronique parue dans Big Bang n°105 - Février 2019)