BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Mirror pochette

PISTES :

1. Obsession (4:25)
2. Moon And Sun (5:09)
3. Break You (6:20)
4. Black Despair (6:48)
5. Open Sore (3:16)
6. Hollowed (1:27)
7. Mirror (4:26)
8. Don't Ask Me Why (8:12)
9. Moorland (4:14)
10. Forbidden To Remain (10:02)
11. Artist Manqué (6:43)

FORMATION :

Kalle Wallner

(guitares)

John Jowitt

(basse)

John Mitchell

(chant)

Paul Wrightson

(chant)

Tommy Eberhardt

(batterie)

INVITÉS

Yogi Lang
(claviers)

Clive Nolan
(chœurs)

EXTRAITS AUDIO :

BLIND EGO

"Mirror"

Allemagne - 2007

Rough Trade-BMG - 61:10

 

 

Avouons-le, l'enthousiasme n'est pas forcément de mise lorsqu'on apprend qu'un membre important d'un groupe un tant soit peu connu se décide à entamer une carrière solo parallèle. Dans le monde du progressif en particulier, cela entraîne souvent un besoin de se démarquer fortement, donc d'aller vers des choses souvent plus simples et moins ambitieuses. Les règles ayant toujours leurs exceptions, le premier album solo de Kalle Wallner, guitariste de RPWL, s'inscrit donc parmi celles-ci, et mérite donc bien plus qu'un simple accueil de courtoisie.

Contre toute attente, Mirror, qui paraît sous le nom de Blind Ego, se rapproche beaucoup d'un album de RPWL, même s'il a été entièrement conçu par le seul Kalle Wallner. Vous me direz, un miroir reflète son modèle. Il n'y a donc pas de gros bouleversement musical en vue, et les amateurs du groupe allemand s'en réjouiront. Pour autant, cet album n'est pas totalement du RPWL. D'abord parce que les claviers sont très peu présents : la dimension symphonique est donc légèrement en retrait au profit d'une autre, plus rock. Ensuite parce que la musique évoque à plusieurs reprises un autre groupe : Kino (et dans une moindre mesure, Arena !). La présence de John Mitchell au chant n'y est évidemment pas étrangère, mais il est curieux de constater à quel point la musique des deux formations devient alors similaire (écoutez "Obsession" ou "Don't Ask Me Why" pour vous en convaincre), même si Kalle Wallner se défend un peu d'avoir subi l'influence de ses partenaires de jeu.

La formation du groupe est d'ailleurs fortement anglaise, puisqu'outre le déjà-nommé J. Mitchell, on retrouve le bassiste John Jowitt (IQ entre autre), et l'ex-second chanteur d'Arena (décidément !) Paul Wrightson (sans compter une participation anecdotique, aux chœurs, de Clive Nolan). Seul le batteur, Tommy Eberhardt, est allemand comme K. Wallner.

L'album est constitué de dix morceaux (de 1:27 à 10:02 dont trois instrumentaux), plus un ancien titre de Violet District, l'ancien groupe du guitariste (auteur d'un très bon album à l'orée des années 90, Terminal Breath). Ceux chantés par Mitchell sont globalement les plus rock, et rappellent donc un mélange de Kino avec un RPWL plus nerveux, quand ils n'évoquent pas LA référence du guitariste : Pink Floyd (partie centrale de "Break You"). Les quatre titres chantés par Wrightson sont pour leur part souvent plus calme (exception faite du morceau-titre, plus dynamique), bénéficiant des possibilités vocales plus grandes du chanteur anglais. Petite anecdote, sur le long et excellent "Forbidden To Remain", on croirait entendre Alan Reed, le chanteur de Pallas ! Musicalement, on se rapproche cette fois du côté le plus planant de RPWL, gorgé de parties de guitare d'un très grand lyrisme. Kalle Wallner est un excellent guitariste qui, à l'instar de John Mitchell d'ailleurs (qui ne joue pourtant pas ici), est plus attiré par la mélodie que par la prouesse technique, et il n'y a pas de crainte à avoir quant à un éventuel déluge de notes à chaque coin de morceau. Son jeu très lyrique, avec de splendides parties de "glissade" ("Moon and Sun", "Don't Ask Me Why", "Forbidden To Remain"), sait créer l'émotion et faire chavirer de bonheur les mélomanes en quête de solos flirtant avec les étoiles. Quant aux instrumentaux, le court "Hollowed" est juste une introduction au morceau-titre suivant, basée sur des sons un peu inquiétants, alors que "Open Sore" et "Moorland" sont plus consistants, truffés de contrastes et de solos décoiffants.

Le résultat final aboutit à une très bonne surprise pour qui apprécie les groupes cités en cours de route. A moins de se plonger dans les textes et d'y découvrir la face plus personnelle de son auteur, Mirror représente un excellent moyen de patienter, sans heurts, entre deux albums de RPWL. Dire qu'il nous révèle un guitariste digne des meilleurs mélodistes serait faux puisqu'on connaissait déjà tout le formidable talent de Kalle Wallner. On a plutôt la confirmation qu'un nouveau très bon (super)groupe est né tant l'alchimie entre ses membres est réussie. Il n'y a donc plus qu'à espérer un successeur au moins aussi réussi que ce Mirror. Aux dernières nouvelles, Kalle Wallner y réfléchit...

Christian AUPETIT

Entretien avec Kalle WALLNER :

Kalle WallnerContrairement à ce qu'on pourrait croire, cet album solo n'apparaît pas foncièrement différent de votre travail avec RPWL. Qu'est-ce qui vous a finalement poussé à le sortir sous cette forme ?

Kalle Wallner : Au départ, j'avais une vingtaine de morceaux qui n'avaient pas été utilisés pour des albums de RPWL. Alors j'ai commencé à me dire que je pourrais en faire quelque chose de plus personnel. Mais dans le même temps, j'écrivais de plus en plus de nouvelles choses. Finalement, je n'ai conservé de mes archives que le thème de "Forbidden To Remain". Après avoir sorti cinq albums avec RPWL, il était temps pour moi de tracer ma propre voie. Mirror contient des chansons vraiment très personnelles, issues d'expériences et d'évènements qui me sont arrivés ces dernières années.

La principale différence tient au fait que j'ai, cette fois, tout fait tout seul. Mais comme dans RPWL, je suis le principal initiateur des morceaux, il y a forcément des analogies entre les deux formations. Je crois que les lignes de chant et surtout les thèmes abordés dans les paroles sont tout de même très différents de RPWL. Et je crois aussi que l'approche musicale de Blind Ego est plus puissante et directe.

Vos archives restantes ont-elles une chance de voir le jour ?

Mes vieilles chansons sont toujours en stock ! Mais il me semblait plus intéressant de travailler sur des compositions nouvelles, avec des thèmes plus actuels au niveau des paroles. Et puis, ces archives ne sont souvent que des bribes de morceaux. Qui sait toutefois, je les terminerai peut-être un jour...

La plupart des musiciens qui vous entourent sont bien connus du monde progressif et ils sont... anglais ! D'où est venu ce choix ?

Au fil des ans nous avons joué pas mal de concerts avec RPWL, et nous avons ainsi rencontré pas mal d'autres groupes et musiciens. J'ai rencontré John Jowitt à Philadelphie il y a quelques années, et on avait passé un bon moment ensemble. Il est très sympa et c'est un excellent bassiste ! C'est lui qui m'a suggéré de faire appel à Paul Wrightson pour les morceaux chantés qui dégageaient le plus d'émotions et nécessitaient une voix plus dans les tonalités aigues. La rencontre avec John Mitchell a eu lieu il y a deux ans pendant le festival Eclipse, donc chez vous en France, alors qu'il jouait avec Arena. J'aime beaucoup également son groupe The Urbane, et j'apprécie énormément sa façon très rock de chanter. Le batteur Tommy Eberhardt est très connu et réputé dans le sud de l'Allemagne. J'avais déjà travaillé avec lui sur d'autres projets. C'était donc un vrai bonheur de retrouver tous ces musiciens dans notre studio, le Farmlands. Il n'y a que Paul Wrightson qui a préféré enregistré en Angleterre avec Clive Nolan, question d'habitude entre eux. Mais le fait que ces musiciens soient pour la plupart anglais n'est que le fruit du hasard.

Vous avez choisi un nom de groupe plutôt que votre nom. C'est inhabituel pour un projet solo ?

C'est vrai. J'ai songé à un moment sortir cet album sous le nom de Wallner par exemple. Mais je voulais que l'attention soit surtout portée sur la musique et les paroles des chansons, pas juste sur ma personne. Je n'aime pas beaucoup les albums solos des guitaristes. La plupart me font penser à un concours du style : "qui jouera le plus de notes en un minimum de temps ?" Je préfère écrire des chansons qui ne soient pas des séances de démonstration de guitare, et que les gens les écoutent en tant que telles. C'est la raison pour laquelle j'ai finalement opté pour le nom de Blind Ego. Dans ce nom, il y a suffisamment d'informations pour ressentir mon ego, mon "ego aveugle"...

Avec John Mitchell dans les crédits de l'album, et compte tenu de vos styles de jeu de guitare finalement assez proches, souvent en recherche de lyrisme et très mélodique, j'ai pensé qu'il jouait aussi... mais je me suis trompé !

Merci pour le compliment, mais effectivement, John Mitchell ne joue pas de guitare, il ne fait que chanter sur trois morceaux. Ta remarque est toutefois amusante, car John m'a fait remarquer que c'était la première fois qu'on lui proposait de travailler uniquement comme chanteur et pas comme guitariste !

Vous semblez apprécier beaucoup le jeu en glissando. Pensez-vous que ce style apporte une part d'émotions supplémentaires ?

Jouer en "slide" (dans le cas présent, il s'agit de jouer avec un doigt en métal qui glisse sur les cordes du manche, ndlr) apporte une modulation spéciale des tonalités, et il faut se concentrer alors sur la mélodie jouée. Cela fonctionne très bien pour des titres atmosphériques, comme pour la fin de "Don't Ask Me Why". Les harmonies, le groove, le slide, tout cela forme un ensemble qui crée une ambiance, une émotion particulière. Oui, c'est vrai, j'aime beaucoup ce type de jeu.

Les claviers sont peu présents sur l'album. C'est quelque chose que vous aviez prévu dès le début ?

Non, mais je suis un guitariste, n'est-ce pas ? Plus sérieusement, les claviers n'ont pas vraiment d'importance au sein de mes compositions. A part pour les ballades. Mais je n'en utilise jamais lorsque je compose. Alors leur relative absence n'est pas très importante.

Mirror est un album qui m'a rappelé RPWL, mais aussi Kino et Arena. Est-ce qu'on peut en conclure que vos invités ont eu plus d'influence que prévu sur vos compositions ?

Non, pas vraiment. Toutes les musiques et paroles ont été écrites par moi. Même les arrangements. Bien sûr je voulais des musiciens qui s'impliquent et apportent leur créativité, au-delà d'un simple travail d'interprète. Je pense que cela ne pouvait qu'augmenter la qualité des morceaux. C'était pareil avec Yogi (Lang - claviériste et chanteur de RPWL, ndlr), qui n'était là qu'en tant que producteur. On forme une excellente équipe, mais c'était différent de ce qu'on fait avec RPWL, puisqu'il compose également. On se connaît tellement bien qu'on arrive à sortir chacun le meilleur de nous-même.

En parlant d'influences, quelles sont les artistes, tous arts confondus, que vous appréciez le plus ?

Il y en a trop pour tous les citer, mais en musique, je recherche avant tout l'émotion : donc des groupes comme Pink Floyd ou Marillion, etc. Mais j'aime aussi beaucoup des choses plus dures comme Rage Against The Machine, Metallica, etc., pour l'énergie dégagée. Parmi les groupes plus récents, j'adore Radiohead et Muse, pour l'atmosphère mélancolique de leur musique. Mais il y en a tant d'autres...

Prévoyez-vous des concerts avec Blind Ego ? Pensez-vous déjà à un deuxième album ? Et du côté de RPWL, un nouvel album est-il prévu ?

Oui, on a fait un concert pour la sortie de l'album en janvier. Et on va partir en tournée en mai, avec Paul Wrightson, John Jowitt et Yogi Lang aux claviers. Les dates seront indiquées sur mon site web (www.blind-ego.com). Bien sûr que j'espère faire un second album. J'ai d'ailleurs déjà écrit des morceaux ! Mais mon prochain objectif est le nouvel album de RPWL. On est actuellement en phase d'écriture.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°65 - Avril 2007)